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Mark Hunyadi : Le temps du posthumanisme

Un diagnostic d’époque

mercredi 23 janvier 2019, par Thibaut Gress

Le dernier livre de Mark Hunyadi consacré au transhumanisme, Le temps du posthumanisme. Diagnostic d’époque [1] s’inscrit au sein d’une production éditoriale abondante mais de qualité très inégale. Toutefois, loin de chercher à occuper un créneau éditorial porteur, l’auteur, professeur de philosophie morale et politique à l’Université catholique de Louvain, livre là une réflexion générale et menée depuis de nombreuses années sur le devenir de ce qu’il appelle le libéralisme à travers l’une de ses supposées applications concrètes, à savoir le devenir technicien de la civilisation à cause duquel les modes de vie échapperaient aux individus. Paradoxale s’il en est, cette approche voulant que l’individualisme libéral conduise à déposséder les individus de leur propre vie n’en est pas moins cohérente au regard des écrits antérieurs de l’auteur et permet de prendre conscience de la manière dont le libéralisme se retournerait contre lui-même au sens où l’exaltation de l’individualité et de la particularité déboucherait sur une fuite de la maîtrise par l’individu de son propre destin.

Dans La tyrannie des modes de vie [2], l’auteur avait en effet posé les prémisses de son raisonnement et de sa conceptualité, montrant comment l’individu prétendument émancipé des morales traditionnelles serait tombé dans un type de contrôle plus pernicieux, organisé autour de « comités » et de « commissions » qui, sous couvert de discussions ouvertes et de libres débats, imposeraient un type de conduite profondément normé, de sorte que l’individu serait façonné en vue d’être parfaitement compatible avec le système en vigueur. Autrement dit, derrière une libre appréciation de choix individuels de vie, le « système » favoriserait un type d’individus qui se diffuserait derrière les comités d’éthique, les chartes et autres associations « vigilantes » et qui serait d’autant plus sournois qu’il se dissimulerait derrière de prétendues « valeurs ».

A cet égard, Le temps du posthumanisme nous semble être un développement circonstancié de la réflexion générale de l’auteur consacrée aux « modes de vie », en tant que les potentialités technologiques destinées à augmenter et modifier l’être humain se présenteraient comme des choix qui, en réalité, n’en seraient pas ; ce seraient plutôt des normes destinées à rendre l’individu conforme au système que ce dernier ne pourrait plus refuser une fois les principes du système définitivement imposés.

Dans la présente recension, nous viserons moins à présenter sous forme cursive l’ouvrage qu’à en présenter les points singuliers par lesquels il se distingue de la volumineuse et souvent médiocre production en ce domaine.

A : De la difficulté de parler du transhumanisme et du posthumanisme

Si la question du transhumanisme est aujourd’hui au cœur de nombre de discussions, il est à craindre que la qualité des ouvrages en la matière soit loin d’être à la hauteur des enjeux, et que, philosophiquement parlant, très peu de livres apportent matière à réflexion dans ce domaine. Disons-le tout de suite, le dernier livre de Mark Hunyadi fait exception à la règle et présente un certain nombre de remarques et d’analyses qui lui permettent de s’élever très au-dessus des clichés habituels que l’on retrouve bien trop souvent.

A cet égard, il nous faut déplorer la médiocrité spécifique de la production française ou, plus généralement francophone, qui semble ravie d’adopter des positions caricaturales et aveugles à la nuance au nom de certitudes dont on se demande où elles trouvent leur fondement éthique et même logique [3] : entre les auteurs qui affirment la neutralité métaphysique et axiologique du transhumanisme et ceux qui convoquent des termes apocalyptiques pour penser le sujet, le lecteur est pris en tenaille entre deux types de préjugés qui revêtent bien maladroitement le masque factice de l’analyse et de la réflexion. En réalité, nombre d’ouvrages ne semblent pas conçus pour analyser les formidables bouleversements qu’annoncent les potentialités trans et posthumanistes mais, bien au contraire, pour fortifier les préjugés des uns et des autres en confirmant les intuitions fondamentales porteuses de ces préjugés. De là une série de discussions stériles, anticipables, sans surprise et si souvent désolantes.

De surcroît, bien des auteurs adoptent une démarche conséquentialiste et reculent devant la difficulté d’analyser les principes mêmes du transhumanisme, pour mieux en imaginer les conséquences ; puis, de l’évaluation des conséquences, ils remontent aux principes eux-mêmes jugés selon leurs supposées conséquences. Ainsi la plupart des arguments sont-ils menés à partir des conséquences supposées du transhumanisme autour de l’égalité, de la diversité, etc., et reconduisent des problématiques plus que traditionnelles pour penser des questions pourtant inédites, plaquant de l’ancien sur du neuf, et délaissant le cœur principiel du problème. Même un auteur pourtant soucieux des principes comme Fukuyama n’échappe pas tout à fait à ce défaut dans La fin de l’homme [4], en dépit de nombre de rappels sur la nature humaine et les Droits de l’Homme.

Enfin, un des éléments les plus irritants de la production intellectuelle sur ce sujet réside dans le caractère péremptoire de propositions pourtant consacrées à l’avenir. Refusant la dimension incertaine de ce dernier, bien des auteurs semblent savoir à quoi il ressemblera et affirment détenir la clé des temps. Partagé de manière équitable parmi toutes les positions imaginables, ce biais se retrouve chez quelqu’un comme Laurent Alexandre, érigé en épouvantail facile par les « bioconservateurs », pour qui « les parents veulent le meilleur pour les enfants et souhaitent leur donner toutes les chances possibles dans la vie — Comment les en blâmer ? (…). ils réclameront ce qui a un rôle déterminant dans la réussite sociale : un fort QI. Dès que cela sera possible et accessible, la demande d’amélioration de l’intelligence pour les futurs enfants va exploser. Selon un sondage réalisé en 2016, 50% des jeunes chinois éduqués souhaitent pouvoir augmenter le QI de leur futur bébé… Un pourcentage d’adhésion qui grimpera en flèche... dès que les parents se rendront compte que les enfants de leurs voisins ont tous 50 points de QI de plus que les leurs… » [5]

Mais, parallèlement à ces prévisions qui adoptent le futur de l’indicatif davantage que le conditionnel, nous trouvons toute une série d’affirmations destinées à asséner avec certitude qu’un certain nombre de choses n’adviendront jamais. Malheureusement, Mark Hunyadi n’échappe pas tout à fait à cet hybris et nous semble bien hardi lorsqu’il évoque la langue et la compréhension du sens :

« là encore, je prétends qu’elle échappe fondamentalement à la computation. Elle met en jeu d’autres dimensions de l’intelligence et de la communication, tout simplement. Alors, vouloir génériquement augmenter l’intelligence est un slogan profondément trompeur, une naïveté de marketing qui ne tient sa force de séduction que de l’irréflexion dont il se nourrit. » [6]

Symptomatique des écrits consacrés au transhumanisme, cette affirmation – je prétends que… – est hélas tout aussi arbitraire que courante ; il serait toutefois très injuste de réduire l’ouvrage de Hunyadi à ce biais, l’ironie étant que l’auteur critique lui-même ce qu’il appelle le « récit du futur » que proposent les transhumanistes, donnant l’impression que l’avenir est écrit et faisant passer le récit construit pour la matière réelle de l’avenir.

B : Le problème des extrapolations

Nous avions précisé en introduction que nous souhaitions relever les points intéressants de l’ouvrage, afin de déterminer ce qui le distingue du reste de la production consacrée à ce sujet. Le premier aspect convaincant réside dans l’analyse qui est menée de l’extrapolation presque systématique qu’opèrent les théoriciens, passant de leur domaine de prédilection à des ensembles bien plus vastes et bien plus complexes au sein desquels leurs connaissances initiales pourtant circonscrites seraient toujours valides. Apparaissent ainsi d’étranges empiètements, d’autant plus intrigants qu’ils procèdent d’assertions fondées sur une connaissance positive délimitée mais étendue sans justification bien au-delà de son domaine.

Mark Hunyadi relève deux glissements essentiels à l’égard desquels on ne saurait que partager la perplexité de l’auteur. D’abord, il remarque par l’informatique et la biologie que le posthumanisme repose sur la maîtrise du vivant mais qu’il est essentiellement porté par des chefs d’entreprises commerciales du monde du Web. Se crée ainsi tout un écosystème intellectuel où des individus extrapolent à l’ensemble du réel des compétences pourtant propres à un domaine limité ; des individus comme Mihail Roco ou le fameux Ray Kurzweil incarnent parfaitement cette porosité.

Une autre dimension de la confusion tient au fait que, contre toute attente, un grand nombre de penseurs du transhumanisme ou de défenseurs de ce dernier ne sont pas biologistes. Autrement dit, alors même que la question fondamentale est celle de la maîtrise du vivant, les plus farouches figures de proue des mouvements trans et post-humanistes n’appartiennent pas tant à la biologie qu’à l’informatique ou au monde commercial ; de là cette remarque très juste de l’auteur :

« Le problème, c’est qu’à partir de leur spécialité propre, qui n’a aucun rapport avec la logique du vivant, ils se sentent autorisés à opérer des extrapolations prométhéennes sur l’avenir de la vie, de la mort et de l’évolution dans son ensemble, entraînant dans leur sillage les puissantes entreprises et institutions qui ont tout intérêt à les croire et les encourager dans cette voie, créant ainsi par autoalimentation un véritable mouvement culturel qui, lui, mériterait bel et bien la mobilisation des experts en idéologie et en mémétique. » [7]

Se met ainsi en place un grand récit du futur, relevant davantage du scénario hollywoodien avec ses artifices et ses simplifications que de la rigueur propre à l’étude du vivant, où la complexité du réel se voit ramenée à des désirs que fait naître ledit récit. Mark Hunyadi accorde une grande importance – à notre sens à juste titre – à Eric Drexler qui, dans Les engins de la création [8], élabore le fantasme originaire de créer un nouveau monde, atome par atome à partir du raisonnement suivant : la nature est non pas un livre à lire mais un ingénieur qui plie et replie des protéines ; la nature est un ingénieur, et donc en étant nous-mêmes ingénieurs, nous imitons la nature et ce que la nature peut le faire, l’ingénieur le peut aussi.

C : Faux choix et ingénierie sociale

La partie la plus intéressante et la plus forte de l’ouvrage se trouve sans doute dans l’analyse de la liberté et du « choix » que les partisans du transhumanisme prétendent défendre. Ayant beaucoup réfléchi aux « modes de vie » et à la dimension normative que véhicule le « choix », Mark Hunyadi n’est pas dupe des faux choix qui sont proposés par les possibilités que véhiculent ces mouvements ; loin d’être de simples « options » de vie, ils deviendront rapidement des nécessités car leur mise en place supposera une transformation tout entière du corps social pour qu’ils deviennent possibles ; autrement dit, le trans et post-humanisme ne pourra paradoxalement être une possibilité que s’il devient une nécessité, que si le corps social tout entier s’organise en vue de le rendre possible.

Autrement dit, et l’argument nous semble très fin, l’argument de la liberté omet de réfléchir aux conditions matérielles de sa mise en œuvre.

« Contrairement à ce que prétend la vulgate libérale, la liberté de s’augmenter ne saurait être une liberté individuelle comme une autre, parce qu’elle présuppose, pour pouvoir s’exercer, la mise en place de tout le système technique qui la rend possible. C’est une liberté qui ne tolère pas le pluralisme ; elle ne tolère qu’un seul mode de vie, le mode de vie que la technique impose à tous. » [9]

Pour le dire autrement, elle ne peut s’exercer que dans un seul contexte, celui où la technique décide. « Cela implique entre autres choses que, si l’on voulait vraiment assurer cette liberté, la société devrait entièrement se réorganiser autour de l’impératif technique d’augmentation. » [10]

Ainsi, les conditions matérielles sont telles que les possibilités trans et posthumanistes ne pourraient aucunement être accomplies si une décision collective n’était prise pour emmener la société tout entière vers cette possibilité, orientant les efforts économiques et techniques vers cette destination.

A cela, nous ajouterions volontiers que devrait se greffer une sorte d’ingénierie sociale par laquelle devraient être totalement refaçonnées les mentalités en vue de leur faire accepter le nouveau type d’humanité en jeu, et de le présenter non seulement comme normal mais en plus comme souhaitable. Ainsi, loin d’être de simples « choix individuels », les potentialités offertes par le trans et post-humanismes supposent-elles une véritable conversion du corps social, aussi bien sur le plan technologique que sur celui de l’idéologie, ce qui suppose un dirigisme autoritaire, pour ne pas dire davantage.

Très fort, cet argument touche au principe même de la supposée liberté portant les courants trans et posthumanistes et révèle la dimension profondément illusoire du caractère optionnel de ces derniers. On retrouve naturellement le célèbre argument formulé par Allen Buchanan, Dan Brock, Norman Daniels et Daniel Wikler qui, examinant dans From chance to choice [11] les problèmes éthiques soulevés par l’application des technologies génétiques aux humains, avaient essayé de penser le passage du hasard au choix et ainsi défendu l’idée que les biotechnologies contribuaient à l’auto-détermination de l’individu. En se situant sur le seul terrain de la question du choix, Mark Hunyadi montre que la difficulté conceptuelle réside en ceci que ce n’est pas parce que l’individu prend une décision que cette décision n’engage que l’individu. En d’autres termes, la possibilité même de décider individuellement implique quelque chose en amont qui engage bien plus que l’individu, et c’est cela dont ne traitent pas les spécialistes de la bioéthique qui considèrent que le caractère personnel du choix n’implique que l’individu.

En outre, à travers cet argument se retrouve toute l’analyse de l’auteur consacrée au libéralisme qui n’a finalement de libéral que le nom ; de même que l’individualisme se retournait contre les choix individuels, de même les choix de vie libéraux inhérents au trans et posthumanisme se retournent-ils contre toute forme de choix réel par les transformations autoritaires du corps social qu’ils engagent.

« Le posthumanisme n’est pas un mal, il est simplement stupide. Car il est autre chose que ce pour quoi ses avocats le donnent : ils le clament sincèrement libéral et mélioriste, mais il n’est ni l’un ni l’autre. Cette sincérité est sa stupidité. Mais cela ne veut pas dire qu’il soit insignifiant : il est juste autre chose que ce que ses thuriféraires proclament. Ses discours de justification masquent sa vérité. » [12]

En revanche, si cette analyse nous semble devoir emporter l’adhésion, il nous paraît dommage d’avoir versé dans le conséquentialisme après ces études principielles ; en effet, l’auteur enchaîne aussitôt sur une évaluation des conséquences d’une mise en œuvre de ces courants et quitte l’analyse pour la condamnation :

« Bien-être et immortalité – optionnelle – contre la soumission au système qui est à la source de ce bien-être et de cette immortalité : qui résisterait à ce marché, et au nom de quoi ? Il scellerait pourtant la démission finale, la capitulation ultime de l’homme face à la machine, face au système technique dans son ensemble. Dans ce nouveau pacte faustien, l’homme en viendrait à échanger sa maîtrise des règles gouvernant la coexistence humaine – ce qu’on nomme communément la politique – contre une sécurité et une longévité physiologique jusque-là inconnues, au profit d’une régulation purement fonctionnelle. La maîtrise du système nous échapperait, au point que nous serions structurellement mis en situation d’obéir continuellement à des règles que nous ne comprenons pas. » [13]

Par cette évaluation des conséquences, il nous semble que non seulement l’auteur quitte le domaine de l’analyse, et reprend de surcroît des propos maintes fois tenus qui ternissent l’originalité de l’ouvrage. Bien plus intéressante eût été une analyse de la nécessité du politique, et de son rapport à la technique et à la technologie ; le politique n’est-il pas un moyen parmi d’autres de mener les hommes, moyen nécessaire lorsque la technologie ne le permet pas mais peut-être obsolète lorsque la technologie le peut ? En somme, plutôt que de juger évidente et inconditionnée la nécessité du politique, peut-être serait-il préférable de sonder cette nécessité inconditionnée du politique au regard des réalités technologiques, et d’affronter la possibilité que le politique n’ait de sens que pour un certain type d’humanité. C’est au fond ce que semble dire Platon dans Le Protagoras lorsque le politique apparaît comme conséquence d’un certain degré de développement technique de l’humanité, conditionnant celui-là à celui-ci.

D : Argumenter pied à pied

Une autre dimension passionnante de l’ouvrage réside dans la discussion pied à pied de nombre d’arguments habituellement proposés par les défenseurs du trans et posthumanisme, notamment sur le fait que sélectionner les gènes de ses enfants serait analogue au fait de choisir la meilleure école pour ces derniers. Popularisé par John Harris dans Enhancing evolution [14], ce parallèle est devenu une « matrice argumentative de la bioéthique contemporaine, à savoir la mise en équivalence du connu et de l’inédit – ici, de l’école (le connu) et de la transformation génétique (l’inédit). Il s’agit d’une stratégie de banalisation, qui se place délibérément sous une certaine description pour estomper les différences criantes par ailleurs. » [15]

Contre cet « argument », Mark Hunyadi montre que là encore la notion de « choix » et de « sélection » est trompeuse et est ici convoquée pour créer de la confusion et non de la clarté. L’école, montre-t-il, n’est pas un lieu d’amélioration mais un lieu où l’on peut choisir le meilleur ; la perfectibilité n’est pas la même chose que le constructivisme. Avec la perfectibilité, on cherche la meilleure voie pour se frayer un chemin, avec le constructivisme génétique, on envisage l’enfant comme « un être manipulable, fabricable » [16] Autrement dit, le cadre scolaire génère des possibilités en fonction d’une situation donnée, possibilités qui restent ouvertes, alors que par le choix génétique on détermine un devenir dont on maîtrise la construction. Ainsi, « on voit qu’en choisissant une école pour leur enfant, les parents le considèrent comme une personne qui a à se réaliser ; en fabriquant ses gènes, ils le considèrent, dans une sorte de paternalisme constructiviste, comme un être qu’ils réalisent. » [17] C’est typiquement ce type de discussions qui confère toute sa valeur à l’ouvrage, cette manière de ne pas être dupe d’arguments fallacieux, cette contre-argumentation révélant les différences infranchissables là où certains auteurs prétendent y voir une analogie voire une identité.

C’est dans ce contexte que doit être comprise la discussion serrée avec Gilbert Hottois avec qui nous avions d’ailleurs mené un entretien consultable ici et . Conceptuelle plus qu’expérimentale, cette discussion présente l’immense mérite de révéler le caractère flou voire indéterminé de nombre de concepts souvent utilisés par les tenants du trans et posthumanisme. Restituant les thèses d’Hottois selon lesquelles, pour se prémunir contre tout dogmatisme parental qui viserait à imposer un type d’existences déterminé, les seules dispositions à améliorer seraient les dispositions génériques, donc indéterminées, Mark Hunyadi interroge le sens de ce type d’arguments. Que signifie l’idée selon laquelle le seul eugénisme tolérable serait celui qui serait ouvert, polyvalent, ne déterminant pas à être ceci ou cela mais renforçant des capacités générales, génériques ? Comment déterminer ce que sont des capacités génériques ? Et puisque toute disposition est relative à un environnement, comment maintenir la distinction intrinsèque / dispositionnel ? Le simple fait de poser la question permet de prendre de la distance à l’endroit de nombre de thèses se présentant comme évidentes mais il aurait été très intéressant que l’auteur affronte les annexes de From Chance to Choice, car la première expose justement ce que signifie la causalité génétique et s’éloigne nettement des naïvetés courantes de la vulgarisation de biologie.

Le même type de questions est soulevé au sujet de nombre de propositions que synthétise Hottois ; que signifie par exemple améliorer la « santé de base » ? Comment définir un tel concept ? L’auteur montre d’une manière convaincante que non seulement ce concept n’est pas une disposition identifiable que l’on pourrait améliorer, mais « un ensemble de fonctionnements interdépendants au sein desquels il faudrait choisir lequel renforcer – mais on retomberait alors dans le problème du choix des dispositions spécifiques que la notion de dispositions génériques veut précisément éviter. La santé de base n’est une disposition générique que par une abstraction de la pensée, et à ce concept générique ne correspond certainement aucune disposition génétique clairement identifiable. Sans doute peut-on même dire plus : la réalité biologique des dispositions génétiques dément formellement l’existence d’une disposition générique telle que la « santé de base ». » [18]

Le même problème se pose face à l’intelligence dont il est peu probable qu’il existe un gène spécifique. « Ils font en tout cas comme si l’intelligence, on pouvait l’identifier, la calculer, la mesurer ; comme si c’était un pneu qu’on n’aurait qu’à gonfler davantage ou, mieux, un capital qu’on pourrait augmenter. » [19] C’est une sorte de « capitalisme cognitif » [20] qu’ils défendent. Aussi juste soit cette prise de distance, il nous semble qu’eût été féconde une confrontation serrée avec la subtilité des analyses sur ce sujet de From Chance to Choice.

Idem, l’auteur révèle avec raison à quel point l’idée d’une « amélioration morale » est ambiguë pour ne pas dire indéfinissable ; comme le reste, l’amélioration morale n’a pas de sens en-dehors d’un contexte :

« Sous couvert d’amélioration morale, on standardise les comportements humains au nom d’un bien-être social supposé, ou plus exactement supposant que celui-ci doive nécessairement passer par des relations sociales fonctionnellement fluides et émoussées, chacun répondant aux attentes de chacun. Qui déciderait, au demeurant, quelles sont les émotions socialement acceptables, positives, fécondes ? Qui déciderait du seuil entre le tolérable et l’intolérable ? » [21]

On ne peut que saluer cette argumentation rigoureuse, solide et pertinente, qui tranche avec les affirmations gratuites de nombre d’ouvrages consacrés au sujet, Mark Hunyadi cherchant à prendre en défaut de précision et de rigueur ses interlocuteurs. C’est pourquoi on ne peut que regretter les facilités auxquelles succombe parfois l’auteur lorsqu’il se laisse aller à des définitions elles aussi péremptoires et gratuites, notamment sur l’intelligence dont il affirme qu’elle n’est pas une, et sur l’intelligence artificielle dont il dit qu’elle est un oxymore au motif qu’elle ne serait « que » calculatrice, comme si l’on pouvait garantir que l’intelligence humaine ne l’était pas. Se limiter à relever l’imprécision et les sophismes de ses interlocuteurs était sans doute suffisant, et eût évité de ternir la puissance argumentative par des assertions trop souvent gratuites.

Conclusion : sur une référence absente

De toute la production francophone consacrée au sujet, l’ouvrage de Mark Hunyadi est sans doute à l’heure actuelle l’un des plus argumentés, l’un des plus probes et l’un des plus indispensables à la discussion. On ne saurait trop en recommander la lecture pour prendre conscience des paradoxes et des sophismes qui structurent un grand nombre de prétendus arguments émanant du « récit » trans et posthumaniste. Loin d’opposer des principes à d’autres principes, il rentre dans la logique de ses interlocuteurs et en démonte les présupposés ou les apories.

Si nous demeurons parfois sceptique quant à la présence de certaines affirmations à nos yeux gratuites ou trop spéculatives lorsque l’auteur défend ses positions propres, nous sommes admiratif face à la puissance d’analyse des propos de ses interlocuteurs, notamment lorsqu’est prise comme objet la si délicate question du choix individuel. Mais peut-être pourrions-nous justement à ce sujet émettre une hypothèse : l’auteur considère comme allant de soi que le système général dans lequel s’insère le transhumanisme est de nature libérale, de sorte que tout le paradoxe du libéralisme se retournant contre lui-même ne tient qu’à la condition d’admettre que le système global est libéral :

« C’est donc un étrange paradoxe que de voir le libéralisme politique refuser farouchement, d’un côté, toute forme de paternalisme au nom de l’autonomie des individus et, d’un autre côté, laisser se déployer un système qui impose jour après jour aux individus, de la manière la plus paternaliste qui soit, des contraintes auxquelles ils ne peuvent se soustraire. C’est ce que j’ai appelé, dans un livre antérieur, la tyrannie des modes de vie. » [22]

Peut-être pourrions-nous émettre une hypothèse appuyée sur les écrits d’Hayek à qui d’ailleurs l’auteur reprend le concept de constructivisme ; le constructivisme que véhiculent le trans et le posthumanisme n’est peut-être rien d’autre que l’indice du fait que le système politique général n’est pas de nature libérale, et que les multiples éléments non libéraux que relève Mark Hunyadi ne sont pas des « paradoxes » mais l’expression logique d’un système en-soi constructiviste, de sorte que l’individualisme serait le leurre par lequel chacun croyant conduire sa propre vie rejoindrait celle de tous les autres. C’est alors à la croyance contrefactuelle selon laquelle le système global serait libéral ou « néo »libéral et à laquelle adhèrent nombre d’intellectuels qu’il faudrait consacrer les plus gros efforts pour comprendre ce qui la motive et ce qui la fait passer pour une évidence.

Notes

[1Mark Hunyadi, Le temps du posthumanisme. Diagnostic d’époque, Paris, Les Belles Lettres, 2018

[2Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie. Sur le paradoxe moral de notre temps, éditions du bord de l’eau, 2015

[3On peut, parmi cent autres, songer au livre d’Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, dont nous partageons l’essentiel de la critique qu’en a menée Vincent Billard.

[4Francis Fukuyama, La fin de l’homme, Traduction Denis-Armand Canal, Table Ronde, 2002, Folio essais 2017

[5Le Figaro, 13 juin 2017

[6Le temps du posthumanisme, op. cit., p. 57

[7Ibid., p. 26

[8Eric Drexler, Les engins de la création, Vuibert, 2015

[9Ibid., p. 62

[10Ibid., p. 63

[11Allen Buchanan, Dan Brock, Norman Daniels et Daniel Wikler, From chance to choice. Genetics and Justice, Cambridge University Press, 2000

[12Ibid., p. 109

[13Ibid., p. 66

[14John Harris, Enhancing Evolution. The ethical Case for Making better people, Paperback, 2010

[15Le temps du posthumanisme, op. cit., p. 77

[16Ibid., p. 84

[17Ibid., p. 85

[18Ibid., p. 49

[19Ibid., p. 54

[20Ibid.

[21Ibid., p. 96

[22Ibid., p. 129

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