Julien Farges, Dominique Pradelle (dir.) : Husserl, Phénoménologie et fondement des sciences

S’il est de plus en plus commun depuis quelques années de rappeler que la phénoménologie pour Husserl a d’abord été un projet de fondation des sciences – qu’elle l’est restée sous ses habits d’épistémologie réaliste autant que sous sa forme plus ambitieuse de philosophie transcendantale et première d’inspiration cartésienne – les tentatives d’en présenter un panorama complet sont encore peu nombreuses. De fait, les recherches de Husserl se sont déployées sur un très large éventail de disciplines, certaines connues, comme la logique, les mathématiques ou la psychologies, d’autres peu à peu remises en avant par des travaux contemporain, dans le domaine de la physique, des sciences naturelles, des sciences humaines et sociales, de l’anthropologie, ou même des disciplines juridiques.

 

Le recueil dirigé par Dominique Pradelle et Julien Farges[1] en présente un aperçu substantiel.

 

Introduction

 

Ces différents développements déclinent-ils une idée principale ? Apportent-ils réellement – au-delà de leur intérêt historique – un surcroit d’intelligibilité aux sciences  en question ? Une certaine prudence est de mise. On peut douter que la phénoménologie transcendantale permette une véritable fondation de ces sciences ; force est par contre de constater que de nombreuses analyses husserliennes ont été écoutées, reprises, prolongées, intégrées, sous des angles nouveaux, à des corpus disciplinaires divers, et souvent éloignés de leur ancrage phénoménologique originel. Méritent-elles notre attention par leur caractère phénoménologique ? L’introduction de l’ouvrage suggère à ce sujet une attitude modeste, faisant de ces phénoménologies de « simples » herméneutiques des rationalités régionales qui aident à thématiser la science dans l’effectivité historique relative de ses méthodes et de ses résultats.

 

L’article initial de Dominique Pradelle pose la question de manière brutale : existe-t-il quelque chose comme une épistémologie phénoménologique ? Husserl pense cette fondation en terme, eidétique, a priori et noétique, combinant ainsi trois orientations : 1) platonicienne, pour expliciter un eidos de la science, une idée de scientificité (avec un risque certain de généralité) ;  2) kantienne, pour isoler, sous la forme d’une eidétique du champ d’objet,  une partie pure ou transcendantale au sein de chaque science (avec le risque de nier la capacité d’invention des sciences en fixant une fois pour toute une apophantique pure, armature formelle de toute théorie) ; 3) brentanienne, ne partant pas de la science constituée mais d’une réflexivité sur les effectuations directes de la conscience.

 

Ces trois orientations sont cependant à préciser. Si la phénoménologie exige l’intuitivité et se fonde dans l’évidence donatrice, elle est mise en œuvre de façon régressive : elle prend pour fils conducteurs non des actes individuels mais des corpus constitués dont le phénoménologue cherche à dégager les actes subjectifs nécessaires à leur édification et sa légitimation. Si une ontologie régionale détermine la part a priori d’une science, celle-ci n’est pas nécessairement fixe. Elle peut-être reconduite à l’historicité plus profonde de la façon de se rapporter à l’étant et d’en comprendre l’étantité : le secteur d’objectivité est ouvert par le projet objectivant, lui-même inscrit dans une épochè, susceptible de connaître des mutations, des bouleversements, des ruptures. Enfin, la loi de fondation, appuyant les jugements les plus complexes sur une structure invariable dérivée du rapport aux objets individuels sensibles semble intenable pour rendre compte des actes théoriques requis par les mathématiques contemporaines (et ce, dès l’époque de Husserl).

 

Fondations de la logique

 

Deux articles reviennent ensuite sur la question qu’on sait déterminante pour Husserl des fondations de la logique.

 

Denis Seron étudie tout particulièrement le raisonnement exposé dans le volume introductif des Recherches Logiques pour mitiger le rejet du psychologisme qu’on y impute souvent à Husserl. Celui-ci considère la logique comme une discipline essentiellement pratique et normative, qui doit cependant se baser sur un noyau de propositions théoriques qu’il s’agit de déterminer. Ces proposition noyaux doivent constituer une logique pure (ne pas venir d’une autre science) mais aussi être fondées phénoménologiquement (ramenées à des sources intuitives). Cette fondation ne revient pas à dériver les lois le la logique de lois psychologiques, mais à comprendre les caractères que les actes mentaux qui les visent possèdent nécessairement.

Jagna Brudzinska décrit pour sa part le passage d’une phénoménologie statique à une phénoménologique génétique, attentive à l’expérience antéprédicative, pour laquelle l’identité du vécu ne s’explique pas seulement partir d’une structure de vécu prise de manière intemporelle et qui veut expliciter la dynamique prélogique de la constitution du jugement.

 

Fondation des mathématiques

Pas moins de six articles sont consacrés aux mathématiques.

Mark van Atten discute les conséquences du théorème de Gödel sur le projet husserlien de mathesis universalis, diversement jugées selon les lecteurs (catastrophiques selon Cavaillès, faibles pour Suzanne Bachelard et Tran Duc Tao, faible, nulles pour Lohmar). Pour répondre précisément à cette question, on peut d’abord se demander si le concept de multiplicité définie de Husserl correspond à celui de modèle, ce qui n’est pas évident. On peut plus largement se demander quelles sont les incidences de ce théorème sur la façon dont Husserl conçoit les mathématiques et l’idéal de l’activité mathématique. De fait, le théorème de Gödel ruine bien l’idéal de la déduction complète et remet en cause certaines distinctions fondamentales de Husserl (par exemple entre logique de la conséquence et logique de la vérité).

Bruno Leclerq veut montrer que la phénoménologie des mathématiques n’a pas vocation à procurer de nouveaux fondements à ces dernières, mais à éclairer la nature du savoir mathématique. La phénoménologie ne propose cependant pas une interprétation de ce que sont ou doivent être les  mathématiques, comme l’intuitionnisme, le logicisme, ou le psychologisme. Mathématicien de formation, élève de Kronecker, collègue de Hilbert, plus tard en correspondance avec Weyl, Husserl est certes influencé par les débats de son temps, mais il ne place cependant sa réflexion sur le terrain de la crise des fondements. Celle-ci vise en effet d’avantage un travail d’élucidation : comprendre les actes d’abstraction et d’idéalisation, comprendre le statut de la légalité mathématique (les mathématiques sont des systèmes de rapports logiques dont résultent des règles de calcul qu’un esprit qui veut s’y atteler doit respecter), comprendre leur historicité et les modalités de leur développement et de leur transmission, ou enfin comprendre le rôle des systèmes formels qui redéfinissent ses objets.

 

Dieter Lohmar s’intéresse aux applications de la théorie de la connaissance de Husserl aux mathématiques, en particulier à la question de l’eidétique. Comment les mathématiques opèrent-elles dans les disciplines « matérielles » comme la physique pour obtenir des connaissances apodictiques ? Dans les disciplines axiomatiques formelles ? Par quels processus obtient-on la généralité dans les démonstrations mathématiques (raisonnements par récurrence, etc.). Comment, plus largement, vise-t-on la généralité dans les mathématiques ?

 

Carlos Lobo explore le sujet jusqu’à présent peu discuté de la place des probabilités dans la logique de Husserl. Les probabilités relèvent-elles d’une théorie à part entière, appartenant au cœur de la logique, ou d’une simple technologie ? La position de Husserl sur cette question semble évoluer pour peu à peu reconnaître un statut logique propre aux probabilités. En la matière, Husserl s’inscrit dans une optique leibnizienne, proche de Keynes, basée sur le concept d’espace de jeu (empruntée à Von Kries).  Sa réflexion a pour noyau la question de la conversion des modalités subjectives en modalités objectives.

 

Jean-Baptiste Fournier revient sur les apports de la phénoménologie à la question d’une fondation empirique de la géométrie. Pour Husserl, la géométrie n’est pas fondée sur l’intuition pure comme chez Kant, mais sur l’expérience elle-même : il faut donc comprendre comment l’espace prégéométrique fait apparaître des propriétés sur lesquelles pourront être fondées les propriétés géométriques.  Cette approche dépasse l’empirisme de Helmholtz et propose une analyse concrète et génétique sur les processus de constitutions esthisico- kinesthésiques des différents espaces perceptifs. L’espace euclidien s’impose pour la perception car il permet d’en préserver la cohérence intuitive et d’y assurer un maximum de propriétés d’invariances et de permanence. Il permet en particulier de distinguer les propriétés spatiales des objets de la perspective et des gestes du  sujet percevant.

 

Luciano Boi expose enfin certains prolongements contemporains des recherches de Husserl, en particulier sur la façon dont la forme des objets se définit à partir du mouvement. La question de la forme est en effet particulièrement complexe et pose des problèmes mathématiques et techniques redoutables : phénomènes de bords, de complétion perceptive, de regroupement et de structuration du perçu selon des patterns préprogrammés, etc. Les recherches contemporaines cherchent à déterminer et localiser cérébralement ces processus  (par exemple dans  le système visuel).

 

Fondation de la physique et de la biologie

Les contributions consacrées à la physique et à la biologie sont relativement peu nombreuses et privilégient une perspective d’histoire de la philosophie et des doctrines.

Vincent Gérard rappelle qu’avant de devenir un projet de philosophie première, la phénoménologie s’est voulue une théorie de la connaissance, dont le développement peut être resitué dans le débat d’époque. Tant le réalisme empirique que l’idéalisme transcendantal kantien se caractériseraient par un « monisme épistémologique » empêchant de penser le processus de connaissance lui-même. Ce dont il faut d’abord prendre acte pour Husserl, c’est la « distance eidétique infranchissable » de la visée perceptive et de la visée signitive et les modes d’articulation de la seconde à la première, ce qui implique d’élucider le sens de l’intentionnalité. Cette élucidation à son tour conduit Husserl au-delà du simple constat réaliste d’une corrélation de la conscience et de l’objet à la question de son attestation.

Jean Seidengart s’intéresse au platonisme que partagent Husserl et les néo-kantiens de Marbourg (Cohen, Cassirer). Ceux-ci considèrent en effet que la science présuppose la recherche d’invariants mathématiques, généralisant une conception en germe dès Copernic, mais surtout essentielle dans le travail de Galilée et de Newton. Cassirer et Husserl en tirent cependant des conclusions différentes. Pour Husserl, la science galiléenne procède de la substitution d’une nature idéalisée, habillée d’un vêtement d’idées, à la nature préscientifique donnée dans l’intuition : en oubliant ses conditions perceptives et phénoménologiques de possibilité, la physique perd son sens et celui de la connaissance qu’elle procure. Le but de la philosophie transcendantale est d’éclairer cette connaissance en fondant le sens de la mathématisation. Pour Cassirer à l’inverse, le tournant galiléen marque le passage amené à se poursuivre d’une connaissance substantielle à une connaissance fonctionnelle. Cassirer voit dans la capacité constructive de la science à poser de nouveaux objets et saisir de nouvelles relations un acquis fondamental de la pensée symbolique.

Anastasios Brenner consacre un article au dialogue difficile mené dès 1890 entre Husserl et les représentants de l’épistémologie française, qu’il place sous le signe de la question du conventionnalisme. Les épistémologues français partagent en effet de nombreuses références et interrogations avec Husserl (géométries non euclidiennes, nombres transfinis, logique mathématique). Ils assimilent d’abord celui-ci à un logiciste mais se trouvent perplexes devant la phénoménologie qu’ils s’approprient peu. Husserl, de son côté, se montre peu intéressé par le courant conventionnaliste (dont le représentant le plus éminent est Poincaré) qui pose l’existence de conventions cachées au cœur de la science et « coupe court aux tentatives traditionnelles de fondation ».

Julien Fargues souligne enfin que le souci de la biologie accompagne et inquiète discrètement la réflexion de Husserl, tenté de définir la subjectivité transcendantale en terme de vie. La biologie oppose en effet une certaine résistance au geste husserlien (structure ontologico-matérielles)  dont le prisme  ne permet pas de penser végétaux et animaux. Mais la biologie suggère également un autre paradigme si on la considère comme la science du monde de la vie et de l’a priori concret : elle est alors inséparable de la phénoménologie transcendantale.

Fondation de la psychologie

Denis Fisette s’interroge sur la place de plus en plus importante occupée par la psychologie intentionnelle dans les dernières recherches de Husserl. La psychologie descriptive est en effet une voie d’accès à la réduction, procurant une compréhension plus large et plus profonde de la subjectivité, et permettant de montrer l’ego concret.

Arnaud Dewalque réinterprète le projet husserlien de fondation de la psychologie comme une clarification des concepts de la psychologie (en tant que tel, encore pertinente pour la philosophie de l’esprit aujourd’hui). Selon lui, les concepts d’états mentaux sont des concepts expérientiels qui demandent à être décrits en première personne. Il est possible en dépit du caractère dynamique de l’expérience de décrire des types généraux d’actes mentaux.

Pierre-jean Renaudie interroge la résistance que la psychologie manifeste à l’égard du projet de fondation transcendantale et du geste fondationnel husserlien. La psychologie est en effet à cheval entre phénoménologie et science mondaine et ne peut en tant que telle devenir tout a fait science positive.  Inversement, la phénoménologie doit, pour se développer en tant que telle, posséder un modèle non psychologique du vécu intentionnel.

La complexité des rapports entre phénoménologie et psychologie est aussi l’objet de l’étude d’Alice Togni, qui questionne le concept de psychologie intentionnelle. Le terme psychologie est-il adapté à ce projet ? La psychologie intentionnelle contient en quelque sorte le transcendantal sur un mode latent : elle constitue en cela une voie mais non la seule vers la conscience transcendantale.

Natalie Depraz expose la façon dont la « microphénoménologie » peut selon elle jouer le rôle effectif d’une instance critique de discernement transcendantal et devenir un instrument d’auto-objectivation pour la phénoménologie, comme celle-ci avait vocation de l’être pour les disciplines positives. Le concept de microphénoménologie, rappelle-t-elle, est né de ses discussions avec Michel Bitbol, Claire Petitmengin et Pierre Vermersch, autour du travail que ce dernier mène depuis plus de vingt ans sur l’explicitation du vécu. Elle implique la mise en œuvre d’une technique de description fine de micro-processus corporels et internes d’un moment vécu dont le but est de dégager des invariants dynamiques de l’expérience singulière.

 

Fondation des sciences sociales et juridiques

Laurent Perreau rappelle que Husserl a mené des recherches précises dans le domaine des sciences de l’esprit, tenant compte de la particularité de chaque science. Il s’attache en particulier au projet d’une sociologie transcendantale visant à étendre l’égologie transcendantale au registre d’une pluralité de consciences distinctes, et, au-delà de la seule intersubjectivité,  à la vie sociale, aux communautés et institutions. La sociologie transcendantale marque ainsi un élargissement du thème de la constitution transcendantale à l’histoire qui de penser au sein même de l’{ego} une socialité.

Claudia Serban souligne l’importance de l’anthropologie, qui pose un semblable dilemme à la méthode phénoménologique : doit-elle être fondée transcendantalement ou occuper un rôle fondateur ? Husserl critique on le sait sévèrement l’anthropologisme dont Heidegger lui-même reste selon lui prisonnier, et qui conduit à admettre la prédonation du monde au lieu d’en interroger les fondements. Il admet cependant lui-même que la subjectivité transcendantale jamais totalement déshumanisée, qu’elle est marquée d’une facticité non seulement métaphysique car indissociable de la factualité empirique. L’{ego} transcendantal se mondanise en s’humanisant, se livrant à une auto-objectivation qui est aussi auto-voilement . Ce paradoxe offre peut-être des pistes pour mettre en place une nouvelle alliance entre la phénoménologie et les sciences humaines.

Sophie Loidolt présente enfin deux essais de systématisation de la phénoménologie du droit. 1) En premier lieu,  de la façon dont la phénoménologie peut s’intéresser à la question du sens du droit et aux relations qu’elle peut entretenir à la théorie juridique (compléter, fonder, éclairer, élucider le normatif) 2) Ensuite, en considérant le droit comme un phénomène appartenant au monde de la vie, interrogeant la {praxis} normative comme lien fondant la communauté, cherchant à dénouer le lien complexe entre le factice historique et l’eidétique téléologique.

Conclusion

L’ensemble constitue en conclusion un outil utile pour s’orienter dans l’immense massif des écrits de Husserl. Il souffre cependant de la limite coutumière des études phénoménologiques produites dans le champ français en privilégiant, malgré les considérations introductives, une orientation presque exclusivement historique. A quelques exceptions près, les articles présentent tous la même structure : ils interrogent l’évolution de la façon dont Husserl appréhende une discipline aux différents stades de sa réflexion et cherchent à en déterminer la place et le statut dans la perspective de la phénoménologie transcendantale ou de la fondation. Peu de textes, à l’opposé, s’aventurent au-delà de ces considérations doxographiques pour questionner la pertinence et plus encore la postérité réelle des analyses de Husserl dans le développement des sciences effectives en question. Ont-elles apporté de véritables évolutions ? Des éclairages ont-ils été repris ? Quelle peut-être aujourd’hui l’apport d’une perspective husserlienne pour l’épistémologie ? A défaut d’aborder directement ces problèmes, le recueil n’échappe pas à l’autotélisme. On espèrerait parfois découvrir une phénoménologie moins exclusivement rabattue sur l’histoire de ses concepts, sur sa méthodologie et sa dialectique interne, moins indéfiniment traversée des mêmes débats, moins éloignée de l’effectivité des sciences positives qui constitue après tout le lieu par excellence où devrait s’exercer sa réflexivité.

 

Les pistes pour sortir de cette situation ne manquent pas. L’une est évoquée par Claudia Serban et concerne le statut hybride de disciplines comme la biologie, psychologie, la sociologie et l’anthropologie, qui participent à la fois des sciences positives et de la sphère phénoménologique dont elles questionnent et enrichissent la transcendantalité. Ne faudrait-il pas saisir l’occasion d’interroger, à partir de la phénoménologie, les points de recoupement de ces différentes disciplines, comme le font par exemple actuellement des travaux comme ceux d’Etienne Bimbenet ? Réciproquement, n’est-ce pas une invitation à faire évoluer la compréhension du transcendantal en prenant acte, comme le signalait depuis longtemps Derrida et comme l’explorent des travaux toujours plus nombreux, de son irréductible intrication à l’empirique ?

[1] Julien Farges, Dominique Pradelle (dir.), Husserl, la phénoménologie et le fondement des sciences, Paris, Hermann, 2019.

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