Dans ce profond ouvrage, issu d’une thèse de doctorat, Sylvain Chareton s’interroge sur ce que signifie « subsister comme personne » pour saint Thomas d’Aquin. Quel est le mode proprement humain de subsister ? Il identifie chez le docteur médiéval une authentique « métaphysique de la personne humaine ». Seulement, elle est à dégager d’analyses qui ne la thématisent pas en tant que telle, mais concernent plutôt le mode divin de subsistence requis pour penser le mystère de la Trinité, trois personnes, trois subsistants dans une unique nature divine. C’est donc « en marge de la définition de personne divine » (p.16) qu’il est possible de reconstituer une métaphysique de la personne humaine. Puisque Thomas a dû étudier la personne humaine pour concevoir par analogie ce qu’est une personne divine et le mode divin de subsister comme personne, on peut en remontant en quelque sorte le fil de l’analogie saisir « les retombées anthropologiques de la conceptualisation théologique de la personne. » (p.107). C’est ce à quoi l’auteur s’essaye dans ce livre.
La première étape de l’enquête consiste en une vaste et minutieuse étude de l’élaboration pré-thomiste de la notion de personne (pp.21-104), par les philosophes grecs, puis les théologiens cappadociens, jusqu’à la grande synthèse boécienne. Nous ne nous pouvons nous attarder sur le détail de cet immense travail spéculatif pour dégager le sens des notions d’hupostasis, de substantia, de subsistentia et de persona. Disons seulement que le fruit de l’analyse de Boèce est de penser la personne « au carrefour de trois déterminations problématisées sans être véritablement articulées : d’abord, la personne est envisagée comme un sujet étroitement relié à la fonction de fondation (substare) évoquée par le mot hupostase ; ensuite, la personne suppose un certain mode d’existence autonome (subsistentia) et individuel ; enfin, la notion de personne est liée à la possession de la nature rationnelle » (p.104).
Sylvain Chareton en vient ensuite à l’analyse thomasienne de la personne et de sa subsistence, laquelle se trouve principalement en des traités trinitaires, et en christologie. Avant d’appliquer la notion de « personne » à Dieu, Thomas d’Aquin doit proposer une clarification et une analyse du sens des notions léguées par les philosophes et les théologiens. Deux périodes de son interprétation se distinguent. D’abord, dans le Commentaire des Sentences, Thomas dépend principalement de Boèce. Il distingue « l’essence » qui est commune aux individus, « l’hypostase » qui peut désigner soit le principe de se-tenir-sous-les-accidents, c’est-à-dire la matière, soit ce qui est individu dans le genre de la substance, et enfin la « subsistence » qui signifie un mode d’être déterminé individuel. Qu’est-ce donc qui subsiste ? Thomas, encore sous l’influence de Boèce, affirme que « le nom de subsistence convient d’abord aux genres et aux espèces dans le genre de la substance, et qu’il ne convient aux individus d’avoir un tel être qu’en tant qu’ils sont sous une telle nature commune » (Sent., I, d.23, q.1, a.1). Dans un reliquat de platonisme venu de Boèce, Thomas n’accorde pas encore la subsistence seulement aux individus, gardant l’idée d’un primat de la forme ou de l’essence commune.
Par la suite, dans le De Potentia et la Somme de théologie, lorsqu’il revient sur cette question, Thomas se situe au contraire dans un cadre clairement hylémorphique aristotélicien. En dehors de la nature commune, il y a dans la substance particulière composée la matière individuelle et les accidents individuels. Surtout, l’Aquinate exhume les deux propriétés du sujet : être sujet veut dire d’une part exister par soi et non en un autre (subsistere), d’autre part être fondement se tenant sous les accidents (sub-stare) (cf. De Potentia, q.9, a.1). Cette double propriété du subsistant lui vient de ses deux composants : il tient de sa forme son existence par soi, et de sa matière sa fonction de fondation des accidents (cf. Somme de théologie, I, q.29, a.2, ad 5). « L’existence des sujets matériels est constituée par cette tension entre principe d’autonomie et principe d’hétéronomie, tension selon laquelle le sujet n’est lui-même qu’en fondant l’autre en soi » (p.163), commente l’auteur. « Composé forme-matière, le sujet matériel existe-par-soi-en-fondant-des-accidents » (Ibid.). Telles sont les deux notes du subsistant composé : il a une existence par soi, autonome, mais il fonde aussi des accidents qui inhèrent en lui, il les intègre et s’en nourrit.
Venons-en à la caractérisation de l’homme, sujet composé, comme ayant la dignité d’une personne. Thomas reprend la célèbre définition de Boèce : « substance individuelle de nature rationnelle ». A quoi reconnaît-on la nature rationnelle des hommes et donc leur dignité de personnes ? À la « maîtrise de leurs actes (dominium sui actus) », c’est-à-dire au fait qu’ils « agissent par eux-mêmes (per se agunt) » (ST, I, q.29, a.1). L’homme domine ses actes, il est activement sujet de ses accidents, et a le pouvoir de déterminer ce qu’il devient. Dès lors, « c’est la nature rationnelle qui implique un mode supérieur d’exister individuel dévoilé par l’analyse du mode d’action autodéterminé des sujets de nature rationnelle » (p.174). De l’agir on remonte à la nature rationnelle, qui elle-même révèle le mode de subsistence supérieur de la personne humaine.
Ce sur quoi Sylvain Chareton insiste le plus dans son étude de la métaphysique thomasienne de la personne humaine, c’est sur le rôle du corps dans la constitution de la personne humaine. Il relève l’affirmation de saint Thomas selon laquelle « ce nom ‘‘homme’’ signifie quelque chose qui a un corps, un cerveau et des organes de ce genre, sans lesquels il ne peut exister de corps animé par une âme raisonnable » (De Potentia, q.9, a.4). Toute personne humaine est un subsistant distinct en tant qu’il est individué par sa matière, par « ces chairs, ces os et cette âme » (ST, I, q.29, a.4). La référence au corps comme matière individualisée – ce corps – est nécessaire pour caractériser la personne. « L’homme n’existe comme personne humaine que dans et par son corps » (p.179). Cela veut dire que ce qui caractérise la personne humaine par rapport aux autres types de personne, divine ou angélique, c’est son individuation comme subsistant distinct par son corps[1].
Ressort ici le net hylémorphisme aristotélicien adopté par saint Thomas. L’auteur remarque que « la constitution de la personne humaine ne vient pas seulement de la forme, mais bien de la corrélation âme-corps : la matière au même titre que la forme, est co-principe de l’unique subsistere de la personne humaine. » (p.195), ce qui met en valeur « la très grande dignité du corps humain ». La thèse thomasienne de la subsistence de l’âme après la mort ne remet en réalité pas en cause ce rôle central du corps. En effet, « l’âme qui survit à la mort prolonge, seule, le subsistere qu’elle tient à l’origine de sa composition avec le corps » (p.204). Comme co-principe de la subsistence de la personne, le corps est requis dès l’origine, l’âme ne lui préexiste pas, et si elle existe sans lui après la mort, en attendant la résurrection, elle ne suffit pas seule à l’intégrité de la personne, incomplète sans le corps dont elle est l’âme. La résurrection, qui est la réanimation du corps par l’âme, reconstitue « l’être complet » (ST, III, q.2, a.6, ad 2). « L’âme comme le corps sont subordonnés au tout de l’être complet, qui seul subsiste : ils sont pour le tout et ne trouvent qu’en lui sa perfection décrite comme une communion dans l’être » (p.206), commente Sylvain Chareton. Celui-ci s’appuie ici sur des considérations christologiques ; en effet, Thomas pour penser le mode d’union entre la personne du Verbe et la nature humaine dans le Christ a dû approfondir le mode d’union de l’âme et du corps, qui fournit une certaine analogie pour penser l’Incarnation. Analysant ainsi le rapport entre suppôt et nature, Thomas montre leur distinction dans les composés, parce qu’alors le suppôt inclut, outre la nature, « les accidents et les principes individuants » (ST, III, q.2, a.2). « Le subsistere du suppôt humain requiert deux éléments : sa nature, sa partie formelle, et les éléments individuants qui lui viennent de sa partie matérielle » (p.212). La forme, qui donne la nature à l’homme, ne suffit pas à le constituer intégralement, il faut encore la matière et ses organes corporels. Quel est leur statut métaphysique ? Ce sont des « parties substantielles », affirme Chareton, suivant une suggestion de Jean-Pierre Torrell, des parties qui subsistent dans le tout et lui donnent en retour un certain mode d’être – ce qui permet, d’ailleurs, de penser la greffe d’organe. « La partie donne au tout une qualification nouvelle, et le tout donne à la partie communication de son être propre. » (p.243). C’est un certain type d’avoir, qui relève au fond de l’être : « l’avoir n’est pas seulement précédé par l’être, mais il participe à sa constitution » (p.242). Être sujet de ses accidents corporels, voici ce qui caractérise la subsistence de la personne humaine. Le subsistere (existence par soi) de l’homme est indissociablement un substare (fondation des accidents). C’est cette articulation des deux propriétés du sujet, relevées plus haut, qui permet de caractériser la personne humaine, c’est-à-dire un certain mode d’exister : « une existence-par-soi-qui-soutient-des-accidents » (p.261).
À l’aune de ce sens thomasien de la subsistence de la personne, Sylvain Chareton propose une relecture de ses prolongements thomistes pour évaluer leur fidélité. Pour l’auteur, les nombreux débats entre thomistes sur la notion de subsistence témoignent surtout d’un déplacement de son sens, par une focalisation christologique et une omission des développements de Thomas sur la personne à l’occasion de la théologie trinitaire. « Méconnaissant l’appréhension globale de la subsistence comme mode d’exister par soi du suppôt en théologie trinitaire, on s’est concentré sur la question de savoir comment le Christ, malgré une nature humaine totalement achevée, n’a pourtant pas de subsistence humaine. Cette ignorance de l’approche analogique qui structure la métaphysique trinitaire de la subsistence a conduit le thomisme dans des impasses où il s’est durablement fourvoyé » (p.230). Le diagnostic est sévère.
Sont étudiées à titre d’exemples les théories de Cajetan, Étienne Gilson et Jacques Maritain. Cajetan, pour des raisons christologiques, fait de la subsistence un mode terminatif de la nature individuelle – ce qui est aussi ingénieux que nouveau par rapport à la doctrine du Maître. Quant à Gilson, il pense l’étant créé dans les seuls coordonnés de l’être et de l’essence : « la dimension du mode d’existence par soi de la substance individuelle se trouve éclipsée derrière la mise en scène d’un face-à-face entre l’être et l’essence individualisée » (p.219) – ce qui conduit, selon Sylvain Chareton, à « une impasse pour penser l’individualité de la créature » (p.226)[2]. Enfin, Maritain use de la subsistence comme d’une « charnière » (p.228), d’une médiation entre l’être et l’essence. La subsistence complète l’essence pour qu’elle soit un suppôt et puisse ainsi recevoir, s’approprier et finalement exercer l’être donné par le Créateur. Thomas ne disait assurément pas une telle chose.
Ce constat de déplacement de la problématique de la subistence rend d’autant plus pertinent le projet de l’auteur d’une lecture attentive des textes trinitaires où Thomas élabore, à partir de Boèce, les notions de personne, à la croisé de la substance et de la subsistence. Au total, nous avons une belle étude, à la fois bien fondée textuellement et de grande portée spéculative. Quelque chose du mystère de la personnalité comme mode d’être singulier selon la nature rationnelle, perce assurément à travers les analyses riches et denses de son auteur. Le lecteur termine convaincu de l’intérêt et du génie de la contemplation par Thomas d’Aquin de ce si complexe problème métaphysique du mode d’être de la personne humaine.
***
[1] Sylvain Chareton en tire la conséquence suivante : « du point de vue de la personne humaine, la vie végétative et sensible apparaît comme d’une certaine manière première car elle conditionne directement sa subsistence, tandis que l’agir selon la nature rationnelle reste purement accidentel suspendu à l’exercice du vouloir du sujet. La vie végétative et sensible est la condition indépassable de la personne humaine. » (p.182). Cela nous paraît discutable, ou du moins insuffisamment fondé et explicité. Dire que l’homme est personne humaine par son corps n’implique pas qu’il le soit plus par les opérations de ses facultés purement corporelles. Ce passage du niveau entitatif au niveau opératif reste, à nos yeux, à justifier.
[2] Il est permis ici d’élever quelque doute. Certes, Gilson n’use pas de la subsistence et lui réserve une place très restreinte dans son œuvre. Mais cela n’implique pas qu’il ne pense pas profondément l’individualité et l’unicité de chaque étant. L’opérateur individualisant est selon lui l’être (esse). Il remarque les affirmations de saint Thomas selon lesquelles tout étant a son être propre (par exemple Somme contre les Gentils, I, 42, §14 ; De Potentia, q.7, a.3), et il attribue même à l’esse un rôle unifiant au sein de la substance : « [les substances] se posent comme des unités d’existence, dont tous les éléments constitutifs sont, en vertu d’un seul et même acte d’être (esse), qui est celui de la substance » (Le Thomisme, Paris, Vrin, 1989, p.171). Quant à la notion de personne, elle est aussi fondée sur l’esse : « Comme substance, il forme un noyau ontologique distinct, qui ne doit d’être qu’à son acte propre d’exister. Comme substance raisonnable, il est un centre autonome d’activité et la source de ses propres déterminations. Davantage, c’est son acte d’exister qui constitue chaque homme dans son double privilège d’être une raison et d’être une personne ; tout ce qu’il sait, tout ce qu’il veut, tout ce qu’il fait, jaillit de l’acte même par lequel il est ce qu’il est. » (Ibid., p.371). Gilson s’inscrit en somme dans la tradition thomiste initiée par Capréolus et poursuivie par Billot, selon laquelle le suppôt est constitué par l’esse. La subsistence est donc bien chez lui « éclipsée », comme le dit Sylvain Chareton, mais l’individualité ni la personnalité ne demeurent impensées ; elles sont simplement expliquées différemment.








