
Quelle pratique de la lecture fut celle de Maine de Biran (1766-1824), l’homme « d’un seul livre », à la publication toujours différée ? Animé sa vie durant par la crainte de donner à sa pensée, en la livrant au public, une forme définitive, le philosophe aura modifié, raturé, corrigé non seulement son texte à venir mais, avec lui, celui de toute la tradition. Accumulant les notes dans les marges, inscrivant à même ses propres livres commentaires et apostilles, il aura par là-même biffé le texte du « livre-Monument », celui qui devait décider du principe de la métaphysique, comme de notre commencement. Lire c’est entendre, c’est-à-dire répéter par la voix ce que l’ouïe entend. La voix biranienne est tout entière mobilisée dans cette mimesis active intime, où celui qui lit entend d’abord son propre écho. Si Biran est un grand lecteur, il est d’abord lecteur de lui-même. Méditative ipso facto parce qu’éminemment active, la lecture n’engage pas seulement notre corps résistant, mais un effort vocal « encore plus intime » que l’effort tout court.
C’est cette voix tout intérieure rebondissant depuis sa bibliothèque intérieure que les contributions de ce volume donnent à entendre, avec ses reprises, ses déformations ou déplacements de problèmes, voire ses réécritures. Elle ouvre ce qui sera la réception posthume des œuvres commentées comme de la sienne propre, avec ses focales, ses oublis, ses chocs en retour etc. Biran invente des rôles inédits ou les redistribue et s’inscrit dans l’histoire de la métaphysique, en inaugurant d’autres lectures, en aval. Une invitation par conséquent à se mettre à l’écoute d’une œuvre en mouvement, de son rythme et de ses cadences, à relire un Biran qui va toujours au-delà du biranisme, à relire un philosophe tel que ses lectures (ne) le changent (pas) mais le conduisent au seuil d’une porte qu’il ne franchira pas.
Ce volume réunit les actes du colloque international qui s’est tenu à l’université de Caen en novembre 2024, à l’occasion du bicentenaire de la mort du philosophe et il contient, en annexe, un inédit du philosophe sur le phénomène de l’hallucination. Avec les contributions de : Alessandra Aloisi, Bernard Baertschi, Bruce Bégout, Antoine Bocquet, Charles Braverman, Carla Canullo, Anne Devarieux, Benoit Gide, Jérôme Laurent, Marco Piazza, Arnaud Pelletier, Camille Riquier, François Trémolières, Luis Umbelino, Denise Vicenti.
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Table des matières :
Un philosophe et ses livres. La bibliothèque de Maine de Biran à Grateloup – Philippe Bories
Avant-Propos. La bibliothèque intérieure de Maine de Biran – Anne Devarieux
Biran déplacé, Descartes replacé – Camille Riquier
La pente de l’activité pure. D’un tournant biranien dans la lecture de Leibniz – Arnaud Pelletier
Penser l’incarnation avec Fénelon – François Tremolières
Rousseau et Maine de Biran. Une autre interprétation de la morale sensitive – Bruce Bégout
Maine de Biran confronté au matérialisme des Idéologues – Bernard Baertschi
Ampère et Maine de Biran : une amitié philosophique – Charles Braverman
« Réfléchir l’habitude ». Maine de Biran, lecteur de l’Histoire comparée des systèmes de philosophie de Gérando – Antoine Bocquet
Un dialogue avec Adam Smith. Et avec Madame de Condorcet ? – Marco Piazza
Sens du toucher et jugement d’extériorité : Maine de Biran ou Reid ? – Benoît Gide
Maine de Biran et la psychopathologie. Le dialogue avec Pinel et la rencontre avec A.-A. Royer-Collard – Luís António Umbelino
Maine de Biran et les médecins de Montpellier : que faire du vitalisme ? – Denise Vincenti
Devant le somnambulisme et le magnétisme (J.P.F. Deleuze, A. Bertrand…) – Alessandra Aloisi
Grâce et liberté : Maine de Biran et le christianisme – Carla Canullo
“Aucun autre système n’est aussi conforme à notre nature” – Jérôme Laurent
INÉDIT DE MAINE DE BIRAN transcrit par A. Devarieux
Bibliographie
Éléments d’un catalogue dressé par M. Jean Bories
Les auteurs
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Sous la direction d’Anne Devarieux






