Martin Heidegger : Méditation (partie 1)

  1. Sur la traduction

Méditation[1] est précédé d’une courte mais riche « Présentation », dans laquelle le traducteur expose succinctement le statut de l’œuvre, la nature et le sens de ses concepts fondamentaux, pour ensuite expliquer les choix de traduction les plus importants. Nous pouvons le dire d’emblée, les options retenues sont en grande majorité pertinentes, et bien que quelques-unes laissent plus ou moins de marge à la critique, nous considérons qu’il n’y en a aucune qui soit essentiellement confondante ou discutable, voire catastrophique, et qui puisse faire vivre au lecteur francophone le type d’expérience qu’il a souvent fait au contact des traductions des textes de Heidegger. Le traité, de plus de 400 pages, alourdi par la densité propre à tous les textes du corpus heideggérien de cette époque, se lit malgré tout avec une certaine facilité qui risque d’inquiéter par moments. Inquiétude justifiée, considérant à quel point la tâche inévitable mais problématique d’une certaine « simplification » du vocabulaire de Heidegger (et de ses incomptables jeux d’étymologie et de préfixes) est difficile à surmonter. Entre la simplicité, qui, quand elle est excessive, pose de graves problèmes, et l’absurde obscurantisme déguisé en fidélité, A. Boutot, comme dans ses traductions précédentes, trouve un juste milieu que les traducteurs des volumes suivants des traités posthumes peuvent prendre en exemple.

Afin d’entrer un peu plus dans le détail, nous voudrions souligner quelques occurrences et leurs justifications. Le terme de Machenschaft, concept clé à cette époque et toujours fécond dans les débats actuels sur l’histoire de l’Être, est rendu par « fabrication ». La distance avec la traduction par « machinerie » (R. Schürmann) ou « machination » s’agrandit, et avec raison, puisque le phénomène particulier que ce concept veut mobiliser est maintenant plus connu qu’auparavant. Les réflexions que Heidegger présente à ce sujet dans le § 67 des Contributions et le § 41 du volume 69, L’histoire de l’Être, sont très importantes. Il souligne explicitement que la Machenschaft n’est pas une quelconque conspiration que l’être humain conduirait de sa main, mais ce qui fait signe vers la primauté du faire et de la production. À nos yeux, fabrication, moins artificiellement que « règne-du-faire », véhicule assez bien la primauté de la production ou du « façonnement » en tant que fil directeur de la métaphysique : l’être et l’étant ont toujours été envisagés à travers l’optique de ce faire et de ses effets. Ensuite, la différence, liée à la fabrication, entre Geschichte et Historie, termes traduits par « histoire historiale » et « histoire historisante » nous paraît un peu plus chargée à la lecture, mais il nous faut reconnaître qu’elle rend compréhensible et permet de bien repérer le point essentiel de la distinction, notamment dans les sections consacrées à ce sujet, étant donné que la traduction de Historie par « historiographie » est tout simplement confondante et à rejeter.

 

Par rapport à ce terme fondamental qu’est Da-sein, le choix est certainement le plus raisonnable : ne pas le traduire sauf à des moments exceptionnels, afin de bien marquer le sens par « être-Là ». A. Boutot remarque avec justesse que le changement de graphie et l’usage constant du tiret indiquent un changement important de sens, accentué par le concept d’Inständigkeit, qui est à son tour traduit par « insistence ». Il est difficile pour nous de décider entre cette traduction et celle, sans doute moins évocatrice mais non pas erronée, d’« instance ». Le problème principal étant que l’Insistenz, bien que n’apparaissant pas aussi souvent (à aucun moment dans ce traité), constitue un concept opposé et métaphysique et relève au contraire de l’affairement aveugle propre à l’être humain inauthentique. La difficulté d’harmoniser ces traductions était déjà soulignée par É. Pinat dans sa recension des Cahiers noirs (http://www.actu-philosophia.com/martin-heidegger-reflexions-ii-vi-partie-1/) : Inständigkeit est à comprendre comme la modalité authentique du Da-sein dans les traités de cette époque, héritant et renversant à la fois plusieurs concepts de l’analytique existentiale. L’Inständigkeit est alors la façon dont l’être humain se tient dans l’Être et modifie son essence comme Da-sein. À nos yeux, et c’est cela qui doit être gardé à l’esprit, c’est un des concepts névralgiques à cette époque. Il permet notamment d’appréhender la teneur spécifique de cette période de la pensée de Heidegger, étant donné qu’il est annoncé dans le début des années 30 (notamment dans De l’essence du fondement) et finira par disparaître progressivement.

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Nous devons aussi, bien évidemment, faire quelques remarques sur la traduction, selon les mots d’A. Boutot, de « la croix » de Heidegger : Ereignis. Bien qu’un peu choquant pour nous au début, le choix de le traduire par « avènement au propre » n’est pas sans intérêt. Habitués à le trouver non traduit, la surprise a laissé place à une sorte de reconnaissance. Le traducteur propose une constellation qui insiste de façon convaincante sur Ereignis et ereignen comme « avènement » et « amener ou advenir au propre ». À nos yeux, le mérite de cette traduction, qui est certainement plus complexe et interprétative que d’autres choix (incluant celui de ne pas le traduire), est de forcer le lecteur à donner un sens à « Ereignis », concept qui devient trop souvent un mot de passe inintelligible et que nous finissons par accepter sans plus y penser. Elle est certainement plus réussie que les traductions en d’autres langues que nous avons eu l’occasion de regarder, et permet d’atteindre, dans quelques passages, un degré de clarté plus élevé.

 

Nous devons aussi signaler l’addition, entre crochets obliques, de quelques explications destinées à compléter le sens des phrases dont la grammaire n’est pas très élégante ou claire en allemand. Bien que ces ajouts soient rares, nous ne voyons pas vraiment de justification pour les inclure : que le style de Heidegger soit, pour le dire ainsi, peu élégant par moments, ne rend pas toujours légitime l’introduction de ces ajouts.

 

  1. Le traité Méditation

Besinnung, correspondant au volume 66 de l’œuvre intégrale de Heidegger, rédigé entre 1938 et 1939, peu après les Contributions à la philosophie, est un jalon majeur de ce qu’il est convenu de nommer les traités de la pensée de l’Ereignis. L’organisation du livre n’est pas, cependant, aussi structurée, et produit un effet fort différent de celle du volume antérieur. Dans les Contributions nous avons affaire à une division en six fugues, fonctionnant comme chapitres, et une section finale, ajoutée plus tard et venant compléter, en les rassemblant, les concepts essentiels exposés dans les pages précédentes. Dans Méditation nous trouvons 28 sections, de longueur très variable, allant pour quelques-unes, très courtes, de deux pages à peine, à une trentaine de pages pour d’autres, chacune comprenant un nombre variable de paragraphes. À cela il faut ajouter deux annexes fort intéressantes, le « Coup d’œil rétrospectif » et le « Complément sur mes vœux et volontés ». Ces deux courts textes font partie de l’auto-interprétation heideggérienne, à laquelle le lecteur des Cahiers noirs est certainement plus habitué, mais qui se distingue ici par sa clarté et sa volonté explicite de rendre compte, en quelques pages, du travail effectué. Il est alors intéressant d’évaluer et comparer ces deux textes avec d’autres volumes de la Gesamtausgabe, comme le 82, qui contient les commentaires et les interprétations que Heidegger a faits de sa propre œuvre publiée, dont il fait lui-même mention de l’importance dans l’annexe et qui reste encore largement à déchiffrer.

 

Si dans Méditation les thèmes des sections sont annoncés – le titre indiquant le problème prétendument central (« Être et devenir », « Être et négativité », « L’anthropomorphisme », etc.) –, le lecteur sera surpris de constater à quel point le texte déborde ce prétendu sujet. Ainsi, par exemple, quand il abordera une des sections les plus imposantes, « Les dieux », il aura peut-être l’impression de découvrir très peu sur la question de la divinité dans l’autre commencement de la pensée et beaucoup plus sur les concepts du livre qu’il a déjà traversé – expérience qui peut s’avérer déroutante, mais qui fait partie intégrante du style de pensée de Heidegger à cette époque, et que nous retrouvions déjà, bien qu’a un autre niveau, dans les Contributions. Cette expérience ne s’explique ni ne se justifie, tout simplement, en évoquant son statut de texte posthume, et donc incomplet ou délaissé, puisque comme l’explique l’éditeur allemand, Heidegger a bien révisé, corrigé et ajouté des commentaires au tapuscrit préparé par son frère Fritz. Ainsi, une des difficultés majeures de la lecture de Méditation (comme des volumes qui le suivent) est de s’habituer à ce style, chargé de nombreux détours, où les concepts sont présentés dans une imbrication qui se veut déterminante, apparaissant et réapparaissant sous différents aspects, en fonction de ce à quoi ils se lient ou se réfèrent. Heidegger lui-même va mettre en l’avant cette caractéristique de la pensée de l’Être en tant que mobilisation de concepts au-delà du rassemblement dans le général ou l’inclusion de l’être-humain. Par cette voie, comme souligne Françoise Dastur, il réactualise et modifie dans l’histoire de l’Être la notion de « concepts inclusifs » (Inbegriffe), qu’il thématisait notamment dans le cours de GA 29/30[2].

 

Le texte de Méditation peut donc donner l’impression de continuer sans grands changements ce que le traité fondamental des Contributions présentait déjà, et qui serait considéré comme étant le deuxième grand livre de Heidegger. Cette opinion, répandue bien avant la parution des Contributions en 1989, notamment par des élèves de Heidegger, et perpétuée de nos jours dans les travaux de F.-W. von Herrmann et ses étudiants, mérite d’être nuancée. Dans son opus magnum publié trois ans après sa mort, Des hégémonies brisées, Reiner Schürmann soulignait déjà à quel point ce titre d’honneur, tel qu’il avait été établi, était discutable, au moins par sa forme et ses assomptions[3]. Certes, il est indéniable que les Contributions ouvrent un nouveau style d’écriture philosophique, souvent critiqué à juste titre pour son hermétisme et son obscurité, mais parfois ponctué d’éclaircissements éblouissants, parmi lesquels les remarques d’ordre historique ont une valeur particulière. De même, son organisation et ses développements sont, sans doute, les plus aboutis des traités du corpus. Malgré tout, nous voulons souligner que Méditation présente un effort particulier de la part de Heidegger, afin de mieux déployer, et donc d’expliquer et de rendre plus accessibles les concepts fondamentaux de la pensée de l’Ereignis et de l’histoire de l’Être. Notons ici, au passage, que la tentative heideggérienne de dépasser le vocabulaire de la métaphysique est souvent accompagnée d’un débat interne où est reconnue la nécessité de s’appuyer encore sur les concepts de la tradition pour mieux déployer la question de l’Être. À ce sujet, Méditation nous semble un texte moins refermé sur lui-même, et manifeste une tendance à la nuance très intéressante ; il arrive que Heidegger réalise davantage la nécessité de s’appuyer sur les concepts philosophiques de la tradition. C’est à ces moments qu’il atteint le plus de clarté.

 

Compte tenu de la structure et de l’organisation de l’œuvre, il nous semble qu’une analyse linéaire serait plus déconcertante qu’utile dans le cadre d’une recension. Nous optons alors pour un aperçu thématique, dans lequel nous voulons faire ressortir plusieurs concepts directeurs qui rassemblent la grande majorité des sections de Méditation sans pour autant, évidemment, épuiser la richesse d’un texte qui, comme écrit A. Boutot, est bel et bien « une pièce maîtresse » du tournant de la pensée de Heidegger dans ces années.

 

  1. La fabrication (Machenschaft)

Ce volume poursuit le travail d’interprétation et de diagnostic de l’époque moderne en tant que fin de la métaphysique, notamment à partir de ce phénomène essentiel, la fabrication, considéré généralement par les commentateurs comme le prédécesseur ou l’« ancêtre » conceptuel des considérations sur la technique moderne et le Gestell ou dispositif[4]. À ce sujet, la section X, consacrée entièrement à la fabrication et à la technique, est remarquable par la façon dont elle condense et annonce des thèmes que Heidegger poursuivra dans les années d’après-guerre. Le lecteur pourra alors mieux appréhender le sens et la portée de ces thèses qui ont fait époque, et situer cette problématique dans une constellation conceptuelle dont les coordonnés sont quelque peu différentes. Par rapport à cette constellation, il nous faut signaler plusieurs points essentiels. La fabrication est à comprendre comme le déploiement total de la primauté du faire, du poeîn comme produire et comme fabriquer, de telle façon que l’Être (Seyn) se volatilise au point de ne plus pouvoir être remarqué, et encore moins être questionné en tant que tel. Dans l’époque à laquelle la métaphysique parvient à son accomplissement (représenté par la figure de ces deux penseurs essentiels que sont Hegel et Nietzsche, et qui apparaissent souvent ensemble dans ces pages), la fabrication n’est autre chose que le règne de l’inessence (Unwesen) de l’être : une situation où le sens de ce qui est se voit réduit à la simple effectivité (Wirklichkeit) de ce qui est simplement là, comme étant présent, maniable, utilisable, calculable, etc. D’une certaine manière, et ces pages renchérissent sur ce que pointait déjà le § 61 des Contributions, dans le règne de la fabrication non seulement l’Être s’évapore, mais même une expérience essentielle et authentique de l’étant nous est voilée. Sous cette forme, la fabrication en tant que déploiement inessentiel de l’être opère alors comme une sorte de concept interprétatif de plusieurs tendances ou phénomènes propres à la modernité.

 

Parmi celles-ci, nous pouvons souligner notamment la fabrication comme domination des expériences vécues et de la vie, dans laquelle nous retrouvons non seulement une critique du biologisme généralisé et s’imposant, mais une critique qui vise aussi des courants intellectuels de son époque, de la philosophie de la vie jusqu’au réalisme héroïque d’un Ernst Jünger, sorte de nietzschéisme radicalement métaphysique, dont nous retrouvons de nombreux commentaires qui complètent d’autres textes déjà disponibles à ce sujet (le volume 90 de l’œuvre complète en particulier). S’ouvre ici une voie intéressante qui associe une profonde critique de la représentation comme modèle d’appréhension visuel et producteur de l’étant, à des commentaires beaucoup plus mondains sur la culture de son époque (apparentés, mais certainement d’une nature différente que ceux que le lecteur trouvera dans les Cahiers noirs). À ce sujet, par exemple, Heidegger écrit : « ce qui est kitsch, ce ne sont pas les films mais ce qu’ils doivent, par suite de la fabrication de l’expérience vécue, proposer et promouvoir comme valant la peine d’être vécu » (p. 31/46).

 

Nous trouvons aussi le schéma appliqué au fonctionnement même de la pensée, dans un développement sans doute influencé par les critiques nietzschéennes de la causalité, notamment de toute explication par moyens-fins, et encore, le ravalement de « toutes les fins […] comme moyens » (p. 22/37). Suivant d’autres textes et les analyses bien connues de Heidegger sur le nihilisme, nous trouvons dans ce volume des développements remarquables concernant la question des buts (Ziele), envisagée à travers la frénésie de la fabrication, où la modernité est dépeinte comme l’époque complètement obnubilée dans sa quête de buts sans fin. Ainsi est dénoncée comme fausse toute position de buts à atteindre qui les traite comme un étant, aussi bien l’hominisation de l’être humain que les conceptions du monde, le peuple, etc. Cette critique de l’explication moyens-fins, entendue comme éminemment métaphysico-scientifique, et donc déterminée et limitée par des médiations propres au premier commencement, reçoit un traitement en détail dans une des sections les plus longues et riches du traité, la section XXI : « La question métaphysique du pourquoi ». Elle est très éclairante pour bien saisir le sens de transition du premier à l’autre commencement qu’une question peut porter. À ce sujet, il est pertinent aussi de porter notre regard sur le § 47, où Heidegger critique une phrase d’un discours de Hitler du 30 janvier 1939 : « Il n’y a pas d’attitude qui ne trouve sa justification ultime dans l’utilité qu’elle peut avoir pour la collectivité » (p. 131/122). À travers le problème des moyens-fins comme dispositif métaphysique de fabrication, le paragraphe est certainement révélateur d’une distance prise avec le régime national-socialiste, mais il ne faut pas pour autant exagérer cette critique. Concernant plutôt la manifestation réelle du mouvement que sa vérité ou grandeur essentielle, cette distance complète les preuves du refus concernant toute dépendance du nazisme aux concepts métaphysiques, mais ne peut pas servir en tant que décharge ou absolution complète d’un engagement qui a bien eu lieu et dont on ne peut pas dire qu’il ait totalement cessé à partir de 1938[5].

 

Le problème de la fabrication joue donc comme un des fils directeurs dans Méditation, dans la mesure où elle fait signe vers les limites et les chemins devenus impraticables pour la pensée à la fin de la métaphysique. Elle décrit, pour ainsi dire, l’état des lieux, là où la pensée elle-même se révèle incapable de sortir d’un schéma trop déterminé qui règne, même sous l’apparence du devenir et du dynamisme (p. 33/18), en fixant et en empêchant toute transformation possible et à venir. À ce sujet, il est intéressant de souligner une ambiguïté, sur laquelle plusieurs pages de l’œuvre se penchent : la fabrication, même si elle opère, par son déploiement inessentiel, en tant que fermeture absolue de toute interrogation sur l’Être, permet néanmoins de s’approcher et de « faire signe vers le refus qui laisse l’étant se déchaîner dans l’abandonnement loin de l’être » (p. 319/313). L’expérience de la fabrication, reliée à l’abandonnement de l’être, se montre par moments comme une expérience nécessaire afin de pouvoir questionner l’Être dans son refus. Elle met en jeu d’autres concepts fondamentaux, tels que la décision concernant l’histoire et l’autre commencement de la pensée.

 

  1. L’histoire et la décision (Le premier et l’autre commencement)

Fabrication et abandonnement de l’être sont aussi des phénomènes qui pointent vers une situation dangereuse et sans égal, caractérisée par Heidegger comme une dévastation totale qui adopte une multiplicité de formes. Une de ces formes est remarquable en raison de l’ampleur de ses conséquences : la domination de la science historique, de l’histoire historisante (Historie) à travers la technique et le calcul de ce qui est effectif. Dans ce volume nous trouvons plusieurs réflexions importantes à ce sujet, notamment les sections X, XI et XII, qui annoncent à leur tour d’autres développements de premier ordre dans L’histoire de l’Être (GA 69) et la dernière section de Sur le commencement (GA 70). Pour le philosophe fribourgeois, la domination de l’histoire historisante concerne l’essence de la fabrication et de la technique. En se déployant à travers une conception représentative des événements et des faits « historiques », elle présuppose l’être humain comme subjectivité, comme animal rationnel et aboutit, paradoxalement, au règne de l’historicisme comme mesure de tout ce qui arrive en tant que perte d’histoire de l’humanité moderne et incapacité de s’approprier son histoire en tant que telle : « rapport qui calcule et pense sans discernement, c’est-à-dire un rapport de fond en comble anhistorial » (p. 393/402).

 

Par cette réduction à l’anhistorialité, comme il est souligné à la page 185/182, les conceptions historisantes se déploient conjointement et inséparablement d’un anthropomorphisme débridé, où l’essence même de l’homme est traitée, sciemment ou non, comme déjà décidée et immuable. Heidegger signale que là où l’histoire domine dans son versant technique, l’humanité elle-même n’est autre chose qu’un étant là devant, effectif, et les nombreuses critiques que nous trouvons dans ces pages cherchent à dénoncer tout traitement de l’homme à partir de ces critères de mesure. Suivant les différentes implications de son interprétation de Nietzsche, l’auteur dénonce le fait que l’homme, dans la dernière position fondamentale de la métaphysique, est entendu comme la fixation de l’animal non-fixé, et donc comme celui qui ne peut qu’être dressé et exploité dans le processus d’éducation technique qui est « le champ de la fabricabilité calculable » (p. 174/178). Le schéma anthropomorphique, que Heidegger présente plus en détail dans la section IX, entraîne la considération de toute compréhension de l’étant comme déjà et d’emblée déterminée par l’être humain, découlant de l’élévation de telle ou telle faculté humaine comme fil directeur. Que ce soit le noûs, la raison, l’âme, l’esprit, la conscience ou le corps, ces facultés sont déjà instaurées selon le schéma de la fabrication, et l’être humain tel quel n’est pensé qu’à travers celles-ci, fonctionnant comme le sujet qui détermine l’étantité de l’étant.

 

Le triomphe de l’histoire historisante, la technique et l’anthropomorphisme sont tous des phénomènes concomitants à l’abandonnement de l’être, susceptibles d’être ramenés à ce dernier et à la fabrication comme à un schéma plus englobant. Celui-ci, à son tour, doit être envisagé à partir de ce que Heidegger nomme le premier commencement : le début de la philosophie en Grèce et la primauté du questionnement de l’étant à travers la tonalité de l’étonnement. Ces phénomènes empêchent ce que Heidegger essaye de déployer dans ce traité et les autres de l’époque : la décision capable de sauter vers une pensée comme Erdenken, pensée qui part de et atteint l’Être en tant que tel, celui-ci compris alors comme advenue au propre, Ereignis. Nous trouvons dans ce volume un grand nombre de pages sur cette décision, notion qui structure dans le texte plusieurs problèmes fondamentaux. Ici, nous ne pouvons que nous limiter à quelques-uns, tels que la constance avec laquelle Heidegger insiste sur la dimension non-humaine ou inhumaine de la décision. En voulant écarter loin de soi toute pensée qui, se déployant selon les concepts philosophiques traditionnels, se conforme à la réalité de l’objet dans sa représentation, la décision doit être placée aux antipodes du schéma de la volonté et de la liberté. Ainsi donc, pour ne plus l’envisager comme la capacité d’un sujet autonome, Heidegger doit ici forcer davantage le caractère d’un tournant ou retournement dans l’Être : la décision concerne le déploiement de l’Être dans son rapport à l’humain. Comme il l’écrit à la p. 39/24 : « Cette décision n’est pas l’‘acte’ d’individus humains, elle est bien plutôt l’effet du choc de l’Être lui-même par lequel la fabrication de l’étant et l’homme en tant qu’animal historique apparaissent séparés de l’abîme de l’Être et abandonnés à leur propre absence d’originarité. C’est pourquoi préparer la décision, ce n’est pas la mettre en train comme si elle était et pouvait même être un fabricat de l’être humain ». D’où alors, plus précisément, le fait que si la décision concerne l’humain, elle ne puisse le faire qu’en dépassant les traits par lesquels celui-ci a été défini traditionnellement. En ce sens, nous devons ajouter aussi que cette décision ne peut en aucun cas être conçue à partir d’un présent, temps privilégié de la métaphysique, mais concerne au contraire la dimension « à venir » (traduction de künftig) de la pensée, aussi bien qu’elle concerne justement les « êtres à venir » (die Zukünftigen, terme essentiel à cette époque et titre de la cinquième fugue des Contributions).

 

La décision met en jeu le choix entre la fabrication et l’étant, la différence entre l’Être et l’étant, et toute la difficulté consiste à l’envisager sans pour autant la réduire et la fausser en projetant nos habitudes de pensée, profondément enracinées par et dans notre tradition. C’est la tâche (et le risque) de la méditation de l’Être, qui saute au-delà des corsets modernes sous toutes ses formes. La décision fait signe vers une alternative : d’une part la possibilité de rester prisonniers de la fabrication, en acceptant l’étant comme effectivité, élevant ainsi le calcul de ce qu’est effectif comme étalon absolu de mesure. D’autre part, elle tente de penser d’une façon radicalement nouvelle l’essence humaine et la modification requise par l’Être dans son histoire. C’est cette voie que Heidegger tente d’explorer dans les textes de cette époque, avec toutes ses dimensions et ses difficultés, avançant une nouvelle élaboration du Da-sein. Par là, il cherche à atteindre avec la pensée non seulement la fondation d’une autre humanité possible, mais aussi d’un autre savoir.

La suite de la recension est consultable ici.

[1] Martin Heidegger, Méditation, Traduction Alain Boutot, Paris, Gallimard, 2019.

[2] F. Dastur, « Le tournant de l’Ereignis et la pensée à venir », in Lire les Beiträge zur Philosophie de Heidegger, Paris, Hermann, 2017, p. 149. Voir à ce sujet : GA 69, §101.

[3] R. Schürmann, Des hégémonies brisées, Trans-Europ-Repress, Mauvezin, 1996, p. 644. Suivant les mots de Schürmann, il s’agirait de prendre en compte le fait que, si les Contributions sont l’œuvre qu’elles sont par la manière dont elles tracent dans la périphérie « loin du centre métaphysique » et par l’urgence avec laquelle ils présentent le « différend dans l’être », cette particularité nous pouvons la retrouver dans tous les traités posthumes.

[4] M. Richir, Du sublime en politique, p. 426. Il est surprenant de constater que, malgré certaines confusions, Marc Richir avait déjà perçu une grande partie des questions essentielles (au sujet des Contributions, mais maintenant applicable par extension aux autres traités) en 1991.

[5] À ce sujet, nous renvoyons au très rigoureux et convaincant travail de C. Sommer, Mythologie de l’événement. Heidegger avec Hölderlin, Paris, Presses Universitaires de France, 2017. On peut consulter les recensions à ces adresses : http://www.actu-philosophia.com/christian-sommer-mythologie-de-levenement-heidegger-avec-holderlin-partie-1/ et http://www.actu-philosophia.com/christian-sommer-mythologie-de-levenement-heidegger-avec-holderlin-partie-2/

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Études de licence en philosophie à l'Universidad de Valencia (Espagne) et maîtrise en histoire de la philosophie à l'Université Paris-Sorbonne, sous la direction d'Emmanuel Cattin.
Étudiant au doctorat en philosophie à l'Université Laval (Québec) et à l'Universidad de Valencia, sous la direction de Sophie-Jan Arrien et François Jaran Duquette (Universidad Complutense de Madrid).
Il rédige une thèse qui s'intitule : "Le problème du Da-sein dans la pensée de l' Ereignis (1936-1944 )"
Ses recherches actuelles portent sur Heidegger, la phénoménologie et l'histoire de la philosophie moderne.