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Bernard Bourgeois : Pour Hegel

Depuis plusieurs ans déjà, les livres de Bernard Bourgeois se rassemblent tous autour d’une question unique, celle peut-être qui totalise, dans un geste digne hautement de son maître à penser, tout le sien parcours de pensée : que signifie être hégélien aujourd’hui ? Sous nos yeux semble s’écrire la belle coda d’une œuvre commencée en 1968, avec la publication de L’Idéalisme de Fichte[1] ; et, pour user d’un terme affectionné par le regretté Jean-François Marquet, c’est bel et bien une récapitulation à quoi M. Bernard Bourgeois se consacre depuis une demi-dizaine d’années. Non pas certes la reprise laborieuse, comme dans un catalogue, de tous les thèmes qui traversent et travaillent son œuvre ; bien plutôt la ressaisie en soi de l’acte même, dans la dimension la plus concrète d’une vie humaine, pensante, professante et agissante, de ce que donc signifie de méditer perpétuellement le Système de la Science, et en somme de tâcher du mieux que l’on peut d’en incarner la singulière et grande Leçon. En quelques mots : il s’agit désormais de penser ce fait que l’on fut hégélien, et qu’on le demeure encore, et que l’on ne voit nulle raison de ne l’être plus, ou même de l’être seulement moins.

Qu’on ne lise cependant pas Pour Hegel, le dernier livre de B. Bourgeois, comme une justification. Plutôt, et plus hégéliennement, comme une vérification – ce par quoi, et ce en quoi, la vérité d’une démarche pensante enfin s’avère elle-même, et à elle-même se manifeste comme vraie dans la totalisation d’un savoir qui engage vie, œuvre, actes, pensée, profession et peut-être foi. Ainsi et d’emblée l’auteur peut-il écrire dans son Introduction qu’il en va, dans son livre, de tirer le commentaire hégélien hors de « sa pratique accumulative naïve, immédiate » afin de l’engager « dans une pratique réfléchissante ou critique de lui-même », et lui ouvrir « peut-être la possibilité de se pratiquer d’une façon proprement spéculative »[2].

Situation spéculative de Bernard Bourgeois.

Que l’on se souvienne donc, pour commencer, que B. Bourgeois a traduit en français, et magistralement, la totalité des livres les plus importants de Hegel… Gardons-nous bien, cependant, d’y voir une pure et simple performance sportive, un exercice d’athlétisme de l’esprit, qui serait en soi déjà fort remarquable, mais qui littéralement ne porterait pas à conséquences dans le domaine de la pensée. Nous croyons bien plutôt que cet acte admirable par quoi B. Bourgeois a su donner Hegel à la langue française, de façon définitive, et une fois pour toutes, cet acte donc concentre en lui la totalité de la tâche à quoi ce grand professeur a littéralement voué toute sa vie terrestre : traduire Hegel, c’est-à-dire étymologiquement conduire au travers de lui, selon le latin (trans & ducere), non pas sans doute pour mener au-delà de lui, bien plutôt pour guider ceux-là qui en ont le courage jusqu’au centre vif de cette pensée, là où « les sens profonds seront ensemencés », écrivait Tzara. Car le rapport de B. Bourgeois au Système de la Science est réellement celui d’une vocation ; dans sa propre langue, il dirait sans doute : d’un destin ; en tous les cas d’une convocation intime à consacrer non seulement son intelligence, mais sa vie tout entière, au service, presque dans un sens religieux, de cette pensée. Nul ne peut tant faire pour un auteur, si, de quelque manière que ce soit, il ne s’est pas senti par lui choisi, appelé, afin d’engager tous ses efforts dans une tentative totale de faire à son œuvre une réponse qui soit aussi une co-respondance. Il ne s’est jamais agi, en effet, pour B. Bourgeois  de commenter Hegel du dehors, ni d’ailleurs de s’enfermer dedans, mais plutôt de s’installer dans le chœur du Système, d’où seulement il est possible de manifester que rien moins que ce dernier n’a la forme d’une prison – sinon alors d’une bien étrange prison, aux dimensions même du monde, et profonde comme la vie. Il peut ainsi écrire que « l’explication paraphrastique extérieure, dans les différenciations laborieuses de l’entendement, de la phrase hégélienne où se dit la totalité rationnelle, risque de distendre et de dissoudre celle-ci, à supposer même qu’elle puisse être guidée et contrôlée par la redoutable réeffectuation de l’acte spéculatif »[3].

Par-delà l’intérêt très évident de chaque chapitre de ce livre, qui n’est un recueil qu’au seul sens que nous avons essayé d’effleurer, à savoir celui d’une recollection hégélianisante des moments d’une pensée vivante telle qu’elle s’est exposée dans divers articles, l’intérêt de ce livre est donc d’abord dans ce qu’il ne fait qu’évoquer : la possibilité même, de nos jours, d’une telle production, laquelle ne relève certes pas exclusivement d’une activité académique ou universitaire. Si, universitaire, elle l’est tout de même, c’est au sens littéral de ce terme : en tant qu’activité pensante, et donc universalisante de l’être dans la manifestation à lui-même de son propre sens, toujours idéal, et toujours en dernier lieu donc concret, réel, effectif. En publiant un livre d’études hégéliennes, B. Bourgeois tâche à manifester les conditions de possibilité et les conséquences d’un tel geste ; manifestation qui n’est visible qu’à ceux-là qui acceptent d’admettre qu’être hégélien ne peut jamais être une pose ni une posture, et qu’il s’agit là d’engager non pas simplement sa carrière ou même ses préférences subjectives, mais bel et bien son existence tout entière, ressaisie en sa signification suprême, précisément, dans ce geste qui enfin pose en l’ex-posant ce qu’elle présupposait depuis tant d’années. L’auteur est explicite sur ce point, dès encore son Introduction, où il proclame que « la question posée par une telle situation du commentaire de la philosophie hégélienne est celle de sa propre possibilité »[4]. Nous ne tenterons pas ici, par conséquent, de donner au lecteur une idée exhaustive du contenu, extrêmement riche, de ce livre ; nous ne ferons pas station dans chacun de ses chapitres, bien qu’à presque chaque page se pourrait trouver sans difficulté la matière de méditations profuses et presque proliférantes, tant c’est une terre toujours féconde qu’une explication, c’est-à-dire unimement un dépliement et un déploiement capables de faire venir le dedans au grand jour du dehors, de quelque aspect que ce soit de la Doctrine de la Science par M. Bernard Bourgeois. Nous aurons à cœur, bien plutôt, de suivre et de faire voir les marques que le projet d’ensemble de ce livre a laissé en divers lieux de son contenu, – à commencer par son titre, dont la simplicité de prime abord incontestable est le premier obstacle dressé au-devant de qui voudrait ne passer pas à côté de l’importance extrême de ce Pour Hegel, si modeste en apparence.

Pour ou contre Hegel ?

En 2017, M. Bernard Bourgeois publiait un livre intitulé : Penser l’histoire du présent avec Hegel recensé ici. En 2019, il faisait paraître ce Pour Hegel dont il sera ici question. De « avec », l’on est passé à « pour » Hegel. En quel sens ? En latin, la préposition pro possède plusieurs sens, dont quelques-uns seulement semblent ici pertinents. Pro signifie tout d’abord « en faveur de », et l’on songe aux nombreuses plaidoiries de Cicéron : le Pro Millone, ou le Pro Marcello, parmi beaucoup d’autres. Mais assurément, B. Bourgeois ne se fait pas ici le défenseur, c’est-à-dire l’avocat, de Hegel ; car ce serait alors supposer ce dernier mis en procès, sur le banc des accusés – et comparaissant devant quel juge[5] ? Mais pro signifie aussi « à la place de », « au lieu de », et encore : « en proportion de », et enfin : « en raison de », « en vertu de ». C’est, ce nous semble, dans l’entrelacement de ces trois sens que seulement peut se comprendre le titre de cet ouvrage. Ici, tout à la fois, l’auteur parle « à la place de » Hegel, c’est-à-dire non pas en se substituant à lui, mais en pensant à partir de son lieu propre ; mais il parle aussi « en proportion de » Hegel, c’est-à-dire en tâchant d’exprimer une pensée qui, prenant la juste mesure du Système, se hisse jusqu’à elle ; enfin, il parle « en raison de » Hegel, c’est-à-dire en tant que la vérité concrète du Concept est la raison nécessaire et suffisante de son discours, qui lui-même ne se présente pas autrement que comme l’une de ses manifestations vérifiantes et avérantes. L’on pourrait dire encore que B. Bourgeois parle dans la raison de Hegel, et qu’ainsi parlant, il entend faire voir, à partir de l’évidence de cette raison elle-même, qu’elle est l’unique lieu possible d’une expression philosophique digne de ce nom, et digne donc de la Chose même dont elle est le Savoir. Il ne s’agit pas ici, cela va de soi, de discuter cette conviction de M. Bernard Bourgeois, mais seulement de faire voir la manière, magistrale dont il la met en œuvre, – au sens littéral de cette formule. Ainsi, le plan même de Pour Hegel fait-il voir cette volonté de récapitulation, dans sa division en cinq parties : « Le devenir phénoménologique de l’œuvre », « L’Être », « La Nature », « L’Esprit objectif », et enfin « L’Esprit absolu ». On voit bien là qu’il ne s’agit plus de méditer, avec Hegel, un thème parmi d’autres ; bien plutôt de penser la totalité actuelle du réel à la mesure de Hegel, et en raison de lui. L’auteur en donne la grande raison lorsqu’il écrit, proche la fin de son livre, que « ce n’est pas l’encyclopédie qui prétend à la vérité, mais la vérité qui exige l’encyclopédie ». Et de poursuivre à la même page : « si la pensée donne sens au divers cumulatif de l’expérience en l’accueillant dans la différenciation de son identité à soi constitutive objectivée en l’être qui se totalise par là, cette différenciation n’est vraie – suscitant ainsi l’intérêt authentiquement philosophique –, ou elle n’échappe à l’arbitraire et à la contingence, que pour autant que la position des déterminations de plus en plus concrètes de l’être est identique à l’auto-position de celui-ci pris en son abstraction absolument identique à soi ou nécessaire »[6]. Dans sa forme, et jusque dans son existence même, voilà donc justifié à partir de lui-même, et en lui-même, ce livre qui accomplit en quelque sorte le destin hégélien de l’explication du Système : il fallait nécessairement, c’est-à-dire au fond comme un acte librement posé, qu’une telle somme (summa disant à la fois la somme et la cime) parût, et non pas sous tel ou tel aspect aléatoire, mais bel et bien ainsi composé, – encyclopédiquement.

Difficulté propre du commentaire hégélien

            Aux yeux de Bernard Bourgeois, est c’est en cela sans doute qu’il est, d’abord est surtout, l’hégélien par excellence, la grandeur du Système de la science ne peut être commentée sans que l’acte même de ce commentaire se pense lui-même comme un moment de l’exposition à soi-même par l’Absolu de son propre contenu. Autrement dit, commenter Hegel revient toujours à hégélianiser ; et toutes les vérités que l’explication découvre sont toujours des vérités inventées, c’est-à-dire manifestées par la venue au-dedans du Système de la pensée de celui qui veut en éclairer un moment, ou bien le mouvement même. Mais aussi, « inventées » dans la mesure où, au sein même du Système, « le sens positif de chaque nouvelle détermination de l’être doit être inventé », car « l’identité en laquelle, toujours, la pensée a son fondement, doit être affirmée par elle d’un coup, dans un saut où elle s’arrache à son cours, à sa vie, pour relancer celle-ci par sa libre décision de l’invention du nécessaire »[7]. Il nous semble que cette formule pourrait fort bien, selon M. Bernard Bourgeois, être descriptive très exactement du mouvement même de la dialectique hégélienne comme telle, dans chacun de ses mouvements, qui se soutient toujours, soit de manière implicite, soit de manière explicite, d’une telle « invention du nécessaire », laquelle ne peut qu’être le produit d’une décision dont, à la fin, l’on doit constater qu’elle fut toujours déjà une « libre décision », mais s’ignorant telle jusqu’à sa manifestation à elle-même comme acte spirituel et, par-là même, absolu. « Au fond, écrit l’auteur, le commentaire hégélianisant doit penser et pratiquer comme constitutif de l’acte de penser hégélien et de la répétition qu’il en veut d’abord être, le principe par lequel Hegel a défini son entreprise spéculative et qui ne concerne pas seulement le dit, mais le dire,  à savoir que la vérité est la pensée de soi de la nécessité comme liberté »[8]. Ici paraît ce qui nous semble être, avec le mot de « création », le terme capital de ce livre : la liberté. De vrai, toute l’interprétation de Hegel par Bernard Bourgeois, commencée donc à la fin des années soixante, se trouve désormais résumée et, littéralement, comprise, dans l’entrelacement de ces deux notions, dont le dernier chapitre de Pour Hegel dit l’importance, de manière remarquable. La pensée de Hegel est pensée de la création, parce qu’elle est fondamentalement et suprêmement pensée de la liberté. Pourquoi ? Pour cette raison très simple que l’expression effective la plus haute, la plus accomplie, de la liberté, n’est pas autre chose que l’acte « de poser librement, c’est-à-dire par liberté et comme libre, son Autre »[9]. Ailleurs, l’auteur déploie la densité spéculative implicite de cette définition ainsi : « dans la création, un posant qui peut ne pas poser, donc libre en tant que créateur, pose, par une position elle-même libre, un posé qui, comme créé, est tout aussi libre. Voici bien une proposition capitale de Hegel, qui clôt par elle toute la reconstruction logique de l’être pris en son sens : le libre crée du libre »[10]. Or, poser librement du libre, c’est-à-dire libérer son Autre sans l’abandonner pour autant à sa différence où il est toujours menacé de se dissoudre, cela signifie de manière très précise, pour Hegel, l’acte de création comme tel. « Concevoir ce qui est comme le concept de l’être, écrit encore B. Bourgeois, c’est-à-dire libre création de la totalité effective nécessaire, telle est bien, pour Hegel, la tâche de la philosophie spéculative, mais cette tâche se heurte à la double difficulté de donner théoriquement un sens objectif à l’identité inouïe de la totalité substantielle ou universelle de l’être et de sa singularité personnelle, et de l’actualiser subjectivement dans la pratique même du discours qui la pose comme son contenu »[11]. C’est précisément avec cette difficulté formidable que l’ouvrage tout entier entend s’affronter et se confronter.

Une logique de la création

En effet, le dernier livre de B. Bourgeois s’achève, avant sa conclusion, sur un chapitre particulièrement remarquable, intitulé : « Hegel : une logique de la création », lequel culmine dans quelques pages très denses consacrées à « une reconstruction de la philosophie de Hegel comme philosophie de la création »[12]. Toute la force si saisissante des études hégéliennes de Bernard Bourgeois se résume, ce nous semble, dans cette seule et culminante idée, qui nous révèle le dernier mot de toute son œuvre : vérifier dans et par le commentaire intime de lui-même, le sens toujours créateur du Système, et par là même de part en part soutenu par l’omniprésence de l’activité libérante du Concept, qu’elle soit tacite ou bien explicite, logique seulement ou bien accomplie dans sa consistance spirituelle. Mais d’abord, en quel sens le mot de « création » est-il pris dans la pensée de Hegel ? L’auteur écrit : « il y est utilisé comme exprimant la totalisation des déterminations conceptuelles, d’abord logiques, de l’être, en lesquelles celui-ci se pose pour assurer son identité à soi constitutive de lui-même »[13]. Ainsi donc, la création « présuppose le strict conditionnement de son surgissement par le nécessaire développement de l’Idée logique et laisse son contenu se composer non moins strictement suivant la nécessité immanente à son développement réel »[14].  L’Absolu hégélien, en effet, est dé-lié (ab-solvo : je détache, je délie, je laisse libre) de toute contrainte, c’est-à-dire de toute altérité non encore surmontée, dans la seule mesure où il est plus intimement et exclusivement lié à lui-même, dans lui-même : c’est grâce à la ressaisie, dans le Concept, qui tient ensemble les déterminations dans leur vie même, de la différence comme différenciation intérieure, de soi avec soi-même, du Tout, que la liberté s’accomplit en lui. Être libre, c’est n’avoir rien hors de soi qui me limite, et me détermine de manière extérieure ; être libre, c’est donc être la Subjectivité absolue qui seule peut com-porter en elle, sans s’effondrer ou se disloquer, la plus intense déchirure, – et toujours déjà la surmonter sans s’aliéner, c’est-à-dire sans devenir autre qu’elle-même, ou bien seulement aller au-dehors d’elle-même. Seul l’Esprit absolu est pleinement libre, parce que seul il est totale auto-détermination : il se différencie de lui-même, et se différenciant dans lui-même, il libère hors de lui ses propres déterminations, en tant qu’il est capable, dans le même mouvement, de les reprendre auprès de lui, et de les y comprendre d’active et perpétuelle manière. Voilà pourquoi l’Absolu est concrètement le Sujet seul qui peut dire en vérité : ab-solvo ; lui seul, tout en étant dé-lié de toute différence non-identifiée à lui-même, est cela même qui peut laisser aller librement ses propres déterminations, les absourde de leur défaillance originaire qui est de n’être pas le Tout, en leur donnant de travailler négativement à sa propre plénitude et, au sens actif de ce terme, à sa propre perfection.

Et c’est ici, alors, que prend toute son importance, aux yeux de Bernard Bourgeois, la notion de création. Il écrit ainsi à propos de l’Idée absolue : « c’est bien parce qu’elle est assurée en elle-même qu’elle s’engage dans ce sacrifice de soi qu’est toute création. Être libre, c’est libérer, mais libérer, c’est se libérer, le vrai régime de la liberté étant de se libérer elle-même (d’elle-même) ». Et de poursuivre : « la création, dans laquelle le créant se crée en créant un créé qui se crée lui-même en le créant, réunit d’autant plus intimement ses termes qu’elle les suppose et pose auto-suffisants »[15]. On l’aura compris, il n’y a là plus rien du concept chrétien de création ex nihilo, quand bien même Hegel s’évertue à présenter sa notion de création comme la conceptualisation, c’est-à-dire la traduction spéculative et réellement pensante, philosophante pour mieux dire, d’un terme tiré par lui hors du lexique de la représentation. Sur ce point, le chapitre des Études hégéliennes cité plus haut ne laisse aucun doute. Créant le monde, Dieu se crée comme Dieu ; ou pour parler la langue de Hegel : créant la Nature, le Logique se crée comme Logique, et cette création de soi s’accomplit dans la manifestation du Logique, sous la figure de l’Idée, laissant aller hors de soi la Nature, comme s’identifiant à l’Esprit. Se créant comme Logique, par la création de la Nature, le Logique enfin se crée comme vrai absolument, c’est-à-dire comme Esprit qui con-tient Logique et Nature. La création de l’autre est toujours création et re-création de soi dans la vérité de ce qu’est et de ce que ne peut qu’être, pour Hegel, un Soi véritable : ressaisie en soi de la scission du sens et de l’être, qui par là seulement prend et révèle sa signification suprême. « La création se présente enfin, dans l’esprit absolu, écrit B. Bourgeois, comme le principe d’elle-même, comme créatrice d’elle-même en tant que totalisation, manifestée en chacun d’eux, de ses trois moments : le créant, le créé et elle-même qui les médiatise »[16].

 

Conclusion : « la fin est dans le commencement, et pourtant on continue » (Beckett)

Voilà bien, traduite, de manière saisissante, la totalité du Système de la science, dans les termes d’une « logique de la création », qui rassemble en elle non seulement les trois temps donc de l’Esprit absolu, à savoir l’art, la religion et la philosophie, mais à travers eux, l’ensemble sans exception des moments de la manifestation exhaustive et sans réserve de l’Absolu à lui-même, par le moyen seulement du moment naturel, qui est celui de l’aliénation la plus grande, et de l’ex-position de soi dans l’être-autre. Ainsi la philosophie (hégélienne) fait-elle voir que « le concept se révèle bien finalement concevoir lui-même le concept, recréation absolue de la création de soi qu’est l’absolu »[17]. Telle nous paraît bien être l’ultime parole de Bernard Bourgeois quant à la pensée de Hegel – mais non pas, nous l’espérons, son dernier mot, au sens où, après Pour Hegel, la grande joie de lire d’autres livres par lui signés ne nous serait plus donnée. Il nous semble cependant que sa tâche et son destin de commentateur éminent de Hegel ont désormais atteint l’élément de leur propre pour-soi ; et l’évidence d’eux-mêmes est désormais visible comme telle. Mais, de même que la parution de l’Encyclopédie des Sciences philosophiques n’a pas pétrifié l’histoire, ni l’art, ni la philosophie, car « le savoir absolu n’a pas sa vérité – comme Kojève l’affirmait étrangement – dans l’être, fixant et figeant son devenir, du Livre, mais dans la lecture sans cesse actualisée de ce Livre, en laquelle l’esprit intériorise son accomplissement »[18] ; de même, la parution de Pour Hegel ne contraint pas son auteur au silence satisfait. Bien au contraire, à présent qu’à ses yeux le lieu natif de la vérité est révélé au grand jour, il ne reste « que » de tout reprendre dans cette clarté neuve. Ainsi, écrit M. Bernard Bourgeois aux dernières lignes de la dernière page de son livre : « il n’y a pas pour nous un devoir d’hégélianiser, mais notre intérêt, si nous voulons nous y retrouver dans notre monde et que nous rencontrions Hegel, c’est de ne pas le congédier prématurément, mais de nous mettre à sa propre hauteur pour, grâce à lui, aller plus loin que lui. Si nous le pouvons. »[19]

[1] Bernard Bourgeois, L’idéalisme de Fichte, Paris, coll. SUP, PUF, 1968, repris par Vrin, 1995.

[2] B. Bourgeois, Pour Hegel, Vrin, Paris, 2019, p. 8.

[3] Ibid., pp. 22-23

[4] Ibid., p. 8.

[5] Malicieusement, Bernard Bourgeois répond à cette question aux dernières pages de son livre. Il écrit ceci : « Si juger Hegel hégéliennement, donc dans une jugement qu’il ne saurait récuser, c’est d’abord s’interroger sur son actualité, force est, me semble-t-il, de constater qu’il est tout aussi vrai que la philosophie par excellence dont on songe à mesure l’actualité avec insistance, aujourd’hui encore et peut-être surtout, c’est essentiellement, sinon exclusivement, la philosophie hégélienne. Une telle actualité de la seule et simple question de l’actualité de Hegel me paraît témoigner déjà de l’actualité même de la chose en question et elle m’engage alors sur la voie d’une réponse positive : oui Hegel est actuel, sans doute plus que tout autre et peut-être plus que jamais. » (Ibid., p. 584). Au fond, le Système de la science contient dans lui-même sa propre comparution au devant du seul juge qui le puisse juger en vérité, à savoir son propre contenu avéré dans la transparence à soi parfaite de l’Esprit absolu ; et alors l’acte du jugement judiciaire rejoint ici l’acte du jugement spéculatif (Urteil) la scission originaire de l’Absolu, à quoi il s’identifie toujours déjà en sa personnalité accomplie et complète.

[6] Ibid., p. 568.

[7] Ibid., p. 350.

[8] Ibid., pp. 16-17.

[9] Ibid., p. 13.

[10] Ibid., p. 575. Si l’on devait ici oser respectueusement une remarque critique, l’on indiquerait que, pour notre part, nous sommes loin d’être convaincus par l’idée que le Logique, accompli dans lui-même sous la forme du Concept, est bel et bien « un posant qui peut ne pas poser ». Sur cette question, voir le chapitre remarquable des Études hégéliennes (PUF, Paris, 1992), intitulé « Le Dieu de Hegel : concept et création » (p. 323)

[11] Ibid., p. 18.

[12] Ibid., p. 572.

[13] Ibid., p. 572.

[14] Ibid., p. 573.

[15] Ibid., pp. 576-577.

[16] Ibid., p. 581.

[17] Ibidem.

[18] Ibid., p. 217.

[19] Ibid., p. 600.

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Romain Debluë est né en 1992. Docteur en philosophie de l’Université Lettres-Sorbonne (« La Révélation de l’être : Hegel et Thomas d’Aquin », sous la direction de M. Emmanuel Cattin), il a publié de nombreux articles, dans le domaine de la philosophie et de la littérature, ainsi qu’un roman. En outre, il a organisé durant plusieurs années un séminaire en Sorbonne consacré aux « philosophes et à la Trinité », dont les actes sont parus sous la forme d’un numéro des Études philosophiques.
Spécialiste de philosophie médiévale, et de l’idéalisme allemand, il poursuit des recherches consacrées au motif de « l’âme à l’image de Dieu », suivi dans son évolution et sa progressive disparition, de Thomas d’Aquin à Descartes.