A Lilian Silburn et Andrea Sangiacomo
Et l’énergie ne se pose
pas comme séparée
de l’essence de celui
qui la possède.
(Abhinavagupta, Hymnes, traduits par Lilian Silburn)
Le livre de Clare Carlisle est une référence dans le domaine des relations entre Spinoza et la religion. On sait que Spinoza était fâché avec un certain type de religion, estimant, dans le Traité Politique, que la religion était l’asile de l’ignorance. Alors, il faut enquêter. Amour de la religion, ou désamour de l’intolérance ? Athéisme ou panthéisme ? Autant d’énigmes à éclaircir. Et Clare Carlisle est d’une précieuse aide en ce sens. Nous allons suivre pas à pas sa démarche et les chemins qu’elle suit dans l’Ethique.
L’épigraphe
Inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te. Le coeur est inquiet tant qu’il ne repose pas en toi. Cette citation de saint Augustin est un coup de tonnerre. Clare Carlisle se place sous l’égide du coeur. Il ne s’agit pas du coeur de chair, selon nous, mais du coeur mystique. Or, cette formulation n’est pas spinoziste, puisqu’elle est négative. Spinoza écrirait : « Le coeur est quiet en tant qu’il est le lieu de la vision en Dieu. » La négation de la négation ne sera jamais l’affirmation de l’affirmation. Pourtant, il y a là l’affirmation du point commun entre le spinozisme et le christianisme intégral. Le coeur est le lieu de l’esprit, parfois saint, parfois sain, malsain souvent. Comment, dès lors, purifier le coeur, ce centre d’où provient notre vie, notre idiosyncrasie, notre ingenium ? Là est l’enjeu de l’Ethique.
Introduction : la question de la religion
Tout ce qui unit est bon, tout ce qui divise est mauvais disait un sage contemporain. La religion véritable unit, la fausse religion divise. Toute véritable religion est bonne, semble nous dire, à quelques siècles de distance, le sage hollandais. Clare Carlisle, dès l’introduction, annonce sa thèse principale à propos de Spinoza: « In place of the increasing separation of God from nature, he argued that everything is in God, and even proposed « Nature » as an alternative name for God. » A la place de la séparation croissante entre Dieu et la Nature, il avança l’argument que tout est en Dieu, et même proposa « Nature » comme nom alternatif pour Dieu. « Indeed, he argued that resting in God is the highest human good. » Effectivement, il avança l’argument que reposer en Dieu est le plus haut bien humain. Conception singulièrement moderne de Dieu, qui fait écho aux problématiques actuelles, tant métaphysiques qu’écologiques.
Le coeur de la philosophie de Spinoza se trouve pour Clare Carlisle dans la proposition 15 de la première partie de l’Ethique, selon laquelle tout ce qui est, est en Dieu. La philosophe anglaise propose le concept d’Etre-en-Dieu pour caractériser la philosophie de Spinoza. « Being-in-God ».
Il s’agit en outre de montrer le lien étroit entre théologie et philosophie qui se tisse dans l’Ethique. Nous ne traiterons pas ici du Traité Théologico Politique, qui est franchement sans intérêt au regard de l’Ethique. Cette dernière expose une nouvelle philosophie, d’une modernité étonnante : « a philosophy of desire, affect and practice ; of restleness and rest ; of living well and facing death. » ; une philosophie du désir, de l’affect et de la pratique ; de l’agitation émotionnelle et de la quiétude ; de la bonne vie et de la manière d’affronter la mort. Car comme pour Deleuze, comme pour Bernard Pautrat, la philosophie de Spinoza est une philosophie pratique pour Clare Carlisle.
Comme Maria Zambrano, Clare Carlisle note avec justesse que l’Ethique est « a circular path of thinking », un chemin circulaire de pensée. Car c’est une machine de propositions, de démonstrations, de corollaires, tous reliés les uns aux autres, et qui ramènent, du début à la fin, et de la fin au début. Ce cercle mène à l’intériorité profonde, à l’« inwardness ».
Chapitre 1. Philosophie et dévotion
La dévotion est d’ordre spirituel. Clare Carlisle relève avec pertinence que la vie de Spinoza a été au début marquée par l’expérience de d’émotions douloureuses. Pourquoi le terme de dévotion ? Parce qu’il s’agit d’une manière de porter l’attention avec la plus grande intensité possible. L’attention. On pense au concept de Simone Weil. « It is an offering of consciousness, or thoughtfulness, along with time and effort ». C’est une offrande de conscience, de profondeur réflexive, accompagnée de temps et d’effort. » Il s’agit d’une attitude spirituelle, tout entière tournée selon nous vers l’intériorité de la conscience. Nous pensons aussi à la dévotion fénelonienne, pratique vécue vers l’intérieur de l’amour pur.
Clare Carlisle renvoie au dernier Foucault, miné par la menace de la mort et la réalité de la maladie. Celui de 1982. « There can be no truth without a conversion or transformation of te subject. » Il ne peut y avoir nulle vérité sans une conversion ou une transformation du sujet.
On passera les propos, justes et étayés, sur le Traité de l’Amendement de l’Intellect. Il s’agit, en un mot, de guérir l’intellect, et de le purifier. Clare Carlisle utilise ici le mot « intellect », et non pas entendement. Elle revient au sens premier du terme latin, qui ne se confond pas avec l’entendement. L’intelligence, impassible, ne se confond pas avec l’agitation du mental. Les premières pages de ce traité donnent le sens de la quête du jeune Spinoza : trouver un objet d’amour constant et immuable, à savoir Dieu, la Nature.
Chapitre 2. Qu’est-ce que l’Ethique ?
On entre donc dans le coeur du sujet. L’Ethique, c’est l’évangile de Spinoza par saint Spinoza. Il y a une dimension religieuse de l’Ethique, qui relie les choses, les sentiments, grâce aux lois communes du second genre de connaissance, et qui relie directement l’homme à Dieu grâce à la science intuitive. Une cathédrale de transparence.
Dans une intuition superbe, qui renvoie sans doute à Borges, Clare Carlisle écrit : « Spinoza honed his text like glass, striving for clarity, attending minutely to the form and function of the finished object. » Spinoza polit son texte comme du verre, s’efforçant vers la clarté, veillant avec minutie à la forme et à la fonction de l’objet fini. Et de poursuivre ainsi : « The form of this work is scriptural, architectural : it ressembles an exquisitely carved crystal, cut as intricately on the inside as on the outside, hollowed into numerous interconnected chambers and corridors, its myriad colourless surfaces precisely formed and highly polished. » La forme de son œuvre est scripturaire, architecturale : elle ressemble à un cristal taillé parfaitement, coupé avec une précision raffinée aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, ses myriades de surfaces dépourvues de couleur, hautement polies, étant formées de manière précise. » La métaphore du cristal est aussi employée par Maria Zambrano, cette fois sous le terme de cristal de roche.
« The dynamic text constitutes a practical system ». Le texte dynamique constitue un système d’ordre pratique. Clare Carlisle rejoint la thèse d’Andrea Sangiacomo et de Bernard Pautrat, pour lesquels la pratique de l’Ethique est déterminante en tant que machine à défaire la détermination. En effet, « we can regard the dynamic Ethics as a spiritual exercice (…) » Nous pouvons contempler l’Ethique comme un exercice spirituel.
L’esprit est infecté par la répétition des schèmes mentaux : »(…) repetition can produce lasting associations in the mind. » La répétition peut produire des associations durables dans l’esprit. Clare Carlisle distingue de manière remarquable l’intellectus de la ratio chez Spinoza. Il s’agit, pour Spinoza d’accéder à l’intellect afin de se libérer des passions. Là réside la liberté de l’homme. C’est aussi le sens de la traduction de Bernard Pautrat. En effet, la vision intuitive en Dieu n’est pas un travail, au contraire de l’exercice de la raison.
En outre, Clare Carlisle note la prégnance de E1def6. Dieu s’exprime à travers l’infinité des attributs. Le concept d’expression a été approfondi par Deleuze. Mais celui d’infinité des attributs est moins étudié. Signifie-t-il une forme de transcendance, comme le considère Tripathi dans son remarquable ouvrage « Spinoza in the light of the Vedanta » ? Ou s’agit-il d’une forme d’immanence absolument infinie ? Nous penchons pour la première thèse, mais le débat reste ouvert.
Pour Clare Carlisle, la métaphore réelle de la lumière imprègne le livre. En effet, la Raison, le Logos, est le Verbe. Or, le Verbe est la Lumière éternelle, comme l’indique maître Eckhart dans son Commentaire de l’Evangile de Saint Jean. Donc, la Lumière est la Raison avec une majuscule, comme le suggère Jarig Jelles dans sa préface aux Oeuvres posthumes de Spinoza.
Dans un appendice, fruit d’un travail approfondi et remarquable, Clare Carlisle analyse les super-propositions de l’Ethique, c’est-à-dire celles qui imprègnent le plus l’Ethique, par le nombre de renvois. En première position figure E1def6. En troisième position figure E1p15. « Whatever is, is in God, (…) » On notera la virgule, dont l’importance est grande.
Chapitre 3 : Etre-en-Dieu
Ce chapitre constitue le climax du livre. La répétition de E1p15, au troisième rang des super propositions, constitue pour le lecteur un aide-mémoire destiné à vider la mémoire.
La démonstration de E1p15 renvoie à E1def1, la définition inaugurale de l’Ethique, donc sans doute la plus importante. « God is substance, therefore God is in se. » Dieu est la substance, donc Dieu est en soi.
En ce sens, Spinoza critique le concept de Descartes selon lequel chaque homme est une substance finie, Dieu étant une substance infinie. Il n’y a chez Spinoza qu’une seule substance.
Il faut préciser le concept d’Etre-en-Dieu. Etre en Dieu ne signifie pas être Dieu. « I am not God : I am a mode (…) » Je ne suis pas Dieu, je suis un mode. Bernard Pautrat traduit modus par manière, ce qui nous semble une traduction plus appropriée. En effet, le concept de manière traduit l’individuation de Dieu, partielle.
Spinoza cite indirectement saint Paul dans une lettre à Oldenburg de 1675, lettre de la maturité : « All things are in God and move in God. » Toutes choses sont en Dieu et se meuvent en Dieu.
L’idée de cause immanente souligne le caractère intime de la cause divine, « intimate, internal » (intime, interne) dans le mode, la manière. Cette intimité est soulignée par Jarig Jelles dans sa Préface. Il cite le concept d’ouïe intérieure, ce qui renvoie du coeur, cité par Claire Carlisle dans l’épigraphe de saint Augustin. On pense à Maria Zambrano qui écrit qu’il y a une oreille qui ne se fatigue jamais de ce qui murmure dans le secret du temps. Dieu n’est pas seulement avec nous, il n’est pas seulement l’Emmanuel. Il est en nous.
Pour Clare Carlisle, Quel est alors le rapport en transcendance et immanence dans l’Ethique ? « Trancendence and immanence are two sides of the same coin », résume-t-elle au moyen d’une image usuelle. » La transcendance et l’immanence sont deux côtés de la même pièce de monnaie. D’une part, la philosophe anglaise rejette le concept de panthéisme au profit du panenthéisme. Ce dernier peut être défini comme la théorie selon laquelle Dieu et l’univers sont interpénétrés, mais le premier est indépendant du second. L’expression être-dans exprime « both difference and identity » aussi bien la différence que l’identité.
La philosophe s’oppose, croit-elle, au panthéisme deleuzien. Or, Deleuze, dans un de ses cours à Vincennes, se prononce aussi en faveur du panenthéisme. En un sens, Clare Carlisle a raison. Deleuze s’est toujours prononcé en ce sens dans ses livres.
Le panenthéisme a pour conséquence le fait que les hommes sont des parties de la Nature divine. Clare Carlisle note subtilement que le concept de Nature diffère de celui de Dieu. « Nature has parts, while God is simple ». La Nature a des parties, alors que Dieu est simple. » Simple, ici, signifie sans détermination.
Aussi, il y a une asymétrie entre Dieu et l’univers. « God is the ground of Nature ». Dieu est le fond de la Nature. Son fondement. Fond sans fond, Abgrund de maître Eckhart ? A voir.
Dans un post scriptum, Clare Carlisle consacre le concept du « Knowing-in-God », du « Connaître- en-Dieu ». Elle se fonde sur saint Anselme, selon lequel « while all things depend on God, God does not depend on anything. » Tandis que toutes choses dépendent de Dieu, Dieu ne dépend de rien. Il demeure que l’Ethique ne dit rien de ce qui est au-delà des deux attributs de la pensée et de l’étendue. Peut-être est-ce là le mystère de l’Amour, le Vertige de l’Amour. Il y a une infinité d’attributs (E1def6), inexprimables. Abhinavagupta, ce saint indien du Cachemire, shivaïte, a fait l’expérience de cette infinité d’attributs. Il écrit au début des Hymnes : « Cet Un dont l’essence est l’immuable Lumière de toutes les clartés et de toutes les ténèbres, en qui clartés et ténèbres résident, c’est le Souverain même, nature innée de tous les êtres ; la multitude des choses n’est rien d’autre que son énergie souveraine. » (Traduction Lilian Silburn.) Traduisons en termes spinoziens : « La susbtance éternelle, infinie et lumineuse de tous les attributs qui sont clartés et ténèbres est la nature essentielles des manières ; l’infinité des manières est son énergie substantielle. »
Alors qu’en est-il de la scientia intuitiva, de la science intuitive équipollente au troisième genre de connaissance ? Grâce à elle, nous percevons les choses dans leur singularité, leur donnéité. C’est cela. Connaître Dieu dans son Etre-en-Dieu.
Beauté de ce mouvement de pensée qui mène de la plus haute ontologie à la plus humble chose, au plus simple être.
Chapitre 4 : « Whatever we desire and do ». Tout ce que nous désirons et faisons
La tâche de l’Ethique est de parfaire notre intellect. Nos désirs sont le sentiment d’être (« the feeling of being »). Il s’agit du « sentiment d’être humain, du sentiment d’être vivant, du sentiment d’être-en-Dieu ». Cette anaphore n’est pas à prendre à la légère. Son rythme ternaire marque une insistance rare sous la plume de la philosophe de Manchester.
En effet, le désir est l’essence de l’homme. C’est le sentiment conscient de notre conatus. De plus, la béatitude, but de toute l’Ethique, est la vertu elle-même. C’est la puissance maximale de l’intellect humain. La perfection, c’est l’activité et la réalité, non la vertu morale. La perfection, c’est la Force.
Il y a à l’oeuvre dans l’Ethique une image du cosmos, comme nombre infini d’êtres interconnectés. L’Ethique est le chemin (via) (E5p42s). Ainsi, dans le chef-d’oeuvre de Spinoza « a bright light indicates semantic intensity » Une lumière brillante indique l’intensité sémantique. Dans le cosmos, « a bright light indicates a high degree of activity and power. » Une lumière brillante indique un haut degré d’activité et de puissance. La lumière. Nous ajouterons que les deux désignations se rejoignent à la toute fin de l’Ethique. En effet, l’adjectif « praeclara » (fin de E5p42s) signifie, au sens littéral, « très lumineux .» Encore la Lumière éternelle du prologue de saint Jean.
Chapitre 5 : Participer à la nature divine
Clare Carlisle relève les deux occurrences du verbe participare dans l’Ethique, en E4p54c2s, et en E4App§31. Il s’agit de la nature naturée, avec un petit n. Car « Our being-in-God is not a competitive relation, but a relation of sharing, or of participation. » Notre être-en-Dieu n’est pas une relation de compétition, mais une relation de partage, ou de participation. Le plus nous sommes en nous-mêmes, le plus nous sommes en Dieu, in se.
Cette participation est amour. Spinoza relie l’amour à la joie dans l’Ethique. La joie reliée à l’Amour est traduite par le terme Béatitude à la fin de l’Ethique.
Clare Carlisle relève de manière originale, et presque surprenante l’analogie entre la conception du participare de saint Thomas d’Aquin et celle de Spinoza. Certes, il n’y a pas de création dans la philosophie spinoziste. Pour l’Aquinate, en effet, Dieu est en tout, et donc inséparable de la création. Et la philosophe anglaise de citer en une note la Somme théologique. « This Being is in all things, and throughout all » « L’Etre de Dieu est en toutes choses, et à travers tout ».
En outre, comme chez Spinoza, la participation la plus haute en degré réside dans l’intellect humain.
Cependant, chez l’Aquinate, la relation entre Dieu et l’homme est équivoque, tandis que chez Spinoza, elle est univoque. La doctrine du rapport mathématique de la vision en Dieu suggère une relation réelle entre Dieu et l’intellect humain. Notre être en Dieu n’est pas l’effet d’un don de la grâce divine, mais un effet naturel. En outre, l’Aquinate considère les hommes comme des substances, ce qui contredit la thèse majeure de Spinoza, pour lequel il n’existe qu’une seule substance. Romain Debluë, dans sa thèse consacrée à l’Aquinate, insiste de même sur les différences entre les deux philosophies.
Le concept d’expression de Dieu énoncé en E1def6 semble être la clef de la philosophie spinoziste. Deleuze y a consacré sa thèse, avec une finesse d’esprit remarquable. Dieu s’exprime à travers les attributs infinis, lesquels contiennent l’infinité des modes, des manières de s’exprimer. Le lien direct entre Dieu et les modes, les manières, est, selon nous, l’apanage de Spinoza.
En un postcriptum, Clare Carlisle élucide la conception spinoziste du Christ. Pour l’Aquinate, seul le Christ possède la grâce par nature. Pour Spinoza, la grâce n’est pas surnaturelle, elle est naturelle. Le Christ est la bouche de Dieu. Il ne s’agit pas d’une bouche matérielle, selon nous, mais d’une bouche spirituelle. La Sagesse éternelle et divine de Dieu s’exprime au plus au point dans l’intellect christique. Spinoza s’oppose à la conception théologique chrétienne de l’incarnation.
Chapitre 6. L’acquiescentia
L’acquiescentia est le plus haut degré de réalisation intérieure humaine. Elle est développée par toute une tradition chrétienne (saint Augustin, saint Anselme, saint Thomas d’Aquin). Le concept dans l’Ethique traverse toute la cinquième partie, et imprègne notamment le dernier scolie. Sa définition est triple, rappelle Clare Carlisle : « self-love, or joy in one’s causal activity ; obedience and acceptance ; peace and rest. » Amour de soi, ou joie dans sa propre activité causale ; obéissance et acceptation ; paix et quiétude.
Dans le concept de l’acquiescentia in se ipso, le in se ipso renvoie au in se de la substance en E1def3, relève avec finesse Clare Carlisle. Il est difficile de traduire en anglais ou en français le concept. Bernard Pautrat s’en tient à reprendre le concept en latin, compte tenu de sa richesse et de ses dimensions complexes. Selon le troisième genre de connaissance, notamment, il se définit comme « the feeling-quality of participation in God’s eternity, giving experiential content to the apparently abstract idea of intellectual love of God. » Cette définition, la qualité sentimentale de la participation à l’éternité de Dieu, qui donne un contenu expérientiel à l’idée apparemment abstraite de l’amour intellectuel de Dieu, renvoie au « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternel » du scolie de E5p23. Car la science intuitive n’est pas seulement un voir. L’intellect fait aussi l’objet d’un sentir et d’une expérience.
Le concept doit être relié à la critique de la volonté libre chez Descartes, de la superstition religieuse. Spinoza établit ainsi sa propre conception de la béatitude et de la liberté. En effet, Spinoza lie le concept à la puissance d’agir, et à elle seule.
Dans le deuxième genre de connaissance, l’obéissance à la loi divine suppose, avec l’acquiescence, l’observance des lois de sa propre nature. Nous sommes une partie de la totalité de la nature, et si nous le concevons clairement et adéquatement, nous vivons l’acquiescence. C’est la compréhension de la nécessité de toute chose qui fonde celle-ci. En ce sens, le corollaire de l’obéissance à la loi interne de la nécessité est la quiétude.
Dans le troisième genre de connaissance, la quiétude prime. Notre dépendance en Dieu est directement perçue et vécue. L’acquiescence « combines fidelity to one’s own finite power with the understanding that this power both depends on, and expresses, an infinite power. » Elle combine la fidélité à sa propre puissance d’agir finie et la compréhension que cette puissance dépend d’une puissance infinie et l’exprime. La quiétude intérieure est en effet liée à la stabilité et à la constance internes. Il n’y a plus de fluctuation de l’âme. Car l’immanence de l’Intellect a vaincu la dépendance du mental aux circonstances extérieures, par la puissance d’agir absolue.
Cette définition adéquate comporte donc une dimension intérieure. L’acquiescence est interne, elle est plus que la compréhension mentale. C’est la saisie directe et intuitive de l’être-en-dieu, pour reprendre le concept de Clare Carlisle. Nous dépendons directement de Dieu, et la saisie sans saisie de cette connexion à l’éternité n’est pas seulement de l’ordre de la cognition, mais de l’ordre de l’amour béatifique de Dieu. L’intellect est une connexion immédiate, dans le présent éternel, à la substance.
La science intuitive consiste en effet en l’acquiescence de l’âme (animi). Or, le concept d’âme n’est pas défini dans l’Ethique. Clare Carlisle propose subtilement le concept de « consciousness », de conscience. L’âme renvoie à une dimension cognitive et affective, rationnelle et amoureuse. Cette double dimension doit être mise en parallèle avec la gnose chrétienne, qui est la connaissance intuitive et amoureuse de Dieu.
Pour Clare Carlisle, l’acquiescence et l’amour intellectuel de Dieu sont en effet intimement liés. Quand l’amour intellectuel de Dieu et l’acquiescence se rejoignent, il y a « acquiescientia animi », acquiescience d’âme (E5p36d et le scolie). Selon nous, l’âme ne doit pas être confondue avec l’esprit. Elle est reliée à l’intellect, et constitue sa dimension affective.
L’acquiescence « remains », demeure, après la mort du corps. Mais cette persistance doit être comprise en son sens éternel, et non immortel. (E5p38s) Citant Melamed en une note, Clare Carlisle fait référence à la saisie directe, dans le présent éternel, de la science intuitive.
Bien que complexe conceptuellement, la science intuitive de l’acquiescence est donc simple existentiellement. Selon nous, elle est constituée par la présence de l’indétermination dans la détermination, comme il est écrit en E5p24 La démonstration est « évidente » dit Spinoza. Elle renvoie directement à E1p25, qui renvoie directement à E1p15 (l’être-en-Dieu), qui renvoie lui-même à E1def3 : il n’y a plus de médiation du concept, qui est in se.
Chapitre 7. Comment aimer Dieu
Dieu est immuable et impassible. Il n’est donc affecté ni de joie ni de tristesse. Celui qui aime Dieu ne peut faire que Dieu l’aime en retour.
Dans le Court Traité, Spinoza définit l’amour de Dieu comme une union. Ce n’est plus le cas dans l’Ethique. Clare Carlisle émet l’hypothèse que cette conception est encore trop dualiste pour Spinoza. Aussi ce dernier introduit-il le concept de science intuitive. Car l’amour implique un objet, donc une certaine fluctuation, une certaine dualité.
Le concept d’Amour intellectuel de Dieu renvoie d’abord au concept de Dieu. Dieu est absolument infini, il déborde l’univers par l’idée d’infinité des attributs (E1def6). Dieu est la cause de l’être des choses (E1p24c).
Ensuite, il renvoie au concept de l’intellect. L’intuition relève du troisième genre de connaissance éternelle, quiète. Nous connaissons chaque chose, en ce compris nous, comme singularité, dans leur être-en-Dieu. La connaissance rationnelle du deuxième genre est dans le temps, la science intuitive est dans l’éternité.
Enfin, en tant qu’Amour, la joie du troisième genre de connaissance est accompagnée de l’idée de Dieu comme cause (E5p32c) et est éternelle (E5p33). Cet amour n’est pas extérieur, mais en un sens, intérieur, immanent. Dans la science intuitive, la distinction entre intérieur et extérieur est dissoute, car l’Amour est éternel. Il y a fusion entre intériorité et extériorité. L’acquiescence et l’Amour intellectuel de Dieu sont une seule et même chose. Il y a une asymétrie entre Dieu et les choses, car Dieu excède les choses, et est en même temps leur plus intime. En E5p36, Spinoza écrit que notre esprit suit de la nature divine de Dieu, et dépend continuellement de Dieu.
La science intuitive se comprend elle-même et les autres « as channels for the expression of the divine power. » Des canaux pour l’expression de la puissance divine, selon Clare Carlisle. Autrement dit, l’Intellect constitue une connexion à l’éternité.
L’Amour intellectuel de Dieu constitue pour Spinoza la véritable religion, accessible à peu d’entre nous. Spinoza renoue ainsi avec la tradition de l’église primitive, que nous comprenons pour notre part comme la gnose, cette connaissance intuitive et amoureuse de Dieu. Cette connaissance intuitive a pour corollaire l’amour véritable de soi et des autres, en tant qu’ils sont en Dieu et que Dieu est en eux.
Chapitre 8. La vie éternelle
Clare Carlisle cite le décisif passage de la cinquième partie de l’Ethique : « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. » (E5p23s) Ce sentiment et cette expérience renvoie à une dimension intime de l’éternité. Cette dimension renvoie à la conscience.
Cette intériorité est non-dualiste : « the knower is not separate from what is known. » Celui qui connaît n’est pas séparé de ce qui est connu. Selon nous, le dépassement du sujet et de l’objet implique un dépassement de la causation usuelle, en sorte que la perception de la nécessité apparaît pour ce qu’elle est en réalité : le principe du tiers inclus. Selon ce principe, A et non A coexistent de manière simultanée. Le principe du tiers inclus fait exploser le principe du tiers exclus énoncé par Aristote. En effet, les yeux de la démonstration, par leur caractère intuitif, font voir sans intermédiaire la causation in se, par laquelle nous voyons que nous sommes en Dieu et Dieu en nous. Il n’y a plus d’intériorité ni d’extériorité, plus de causation au sens usuel. La substance, la causa sui, en permettant d’accéder à l’essence du corps, se donnent dans leur réalité non-duelle. L’immédiateté du présent de la démonstration implique aussi un voir, une vision en Dieu.
Alors, la science intuitive est – elle un moyen terme entre la mystique et la rationalité, comme le suggère Clare Carlisle ? Pour nous, le troisième genre de connaissance, en tant que voir, sentir, est d’ordre expérientiel. Ce voir permet l’accès direct à l’Intellect, au nous des Grecs. C’est la vision du rapport entre la Nature naturante et la nature naturée, l’Amour intellectuel de Dieu, la vibration suprême parcourant le monde, sa pulsation éternelle. Cette pulsation, ce rapport, est purement mystique, car la causation, en explosant, laisse apparaître la substance comme puissance d’agir infinie et éternelle. La science intuitive doit être rapprochée de la gnose chrétienne, la connaissance intuitive et amoureuse de Dieu.
Par conséquent, on voit bien selon nous ce que la science intuitive n’est pas, contrairement à la fausse religion chrétienne. Il n’y a pas d’immortalité personnelle, pas de jugement divin, pas de récompense divine, pas de Dieu anthropomorphique, pas de superstition, pas de peur de la mort. Selon nous, c’est là le message du Christ : n’ayons pas peur de la mort, car la mort n’annule pas la part éternelle de notre intellect.
Saint Paul ne cesse, dans ses épîtres, d’énoncer cette vérité. La résurrection a lieu selon l’esprit, et non selon la chair. Là réside la libération du péché. Certes, Spinoza rejette le concept de péché, empreint de culpabilité. Néanmoins, il évoque la servitude humaine dans la quatrième partie de l’Ethique. Cette servitude consiste en l’illusion de la durée et de la liberté, en l’infection des affects. La libération de la peur est le corollaire du concept de résurrection. L’affirmation de la vie éternelle possible ici et maintenant concerne aussi bien saint Paul que Spinoza. Spinoza propose la sagesse et la véritable liberté. La réside la véritable religion. En ce sens, le troisième genre de connaissance constitue la véritable résurrection.
Dans son épître 1, Jean conclut que nous avons la « vie éternelle . » Il suggère que la vie éternelle est celle du présent, du présent de la Présence. La Présence n’est autre que la conscience de l’intellect en nous au sens de Spinoza.
Notre véritable identité, selon Spinoza, consiste en la conversion du désir et de la connaissance à l’amour intellectuel de Dieu, par lequel nous voyons chaque chose dans l’éternité, et l’éternité en chaque chose. Cette conversion est de l’ordre de la conscience de l’intellect, qui n’est pas le mental ni l’entendement au sens usuel.
Chapitre 9. La religion de Spinoza
Clare Carlisle s’interroge sur la définition de la religion. Pour saint Thomas d’Aquin, elle est définie par des actes internes, les prières, et externes, la charité, en l’honneur de Dieu.
Arguant de l’avant-dernière proposition de L’Ethique (E5p14), Clare Carlisle note que Spinoza associe la religion à la force d’âme, l’« animi fortitudo. » Dès lors, il s’agit de définir cette dernière. Elle se définit par le courage et la générosité. La religion est une vertu.
Corrélativement, l’absence de vertu est la fausse religion. La vertu est pour Spinoza une puissance. Elle conduit, pour le philosophe, par l’orientation du conatus, à la véritable religion. Cette dernière mène à l’Amour de Dieu comme souverain bien, d’un point de vue interne, et d’un point de vue externe à l’amour de son prochain et à un pacifisme radical. Il se réfère à Saint Jean l’évangéliste selon lequel nous sommes en Dieu comme Dieu est en nous.
Clare Carlisle, reprenant Curley, énonce cinq propositions résumant la conception de Spinoza quant à la foi :
- La religion sauve, non pas par elle-même, mais par son obéissance à ses principes.
- Celui qui est vraiment obéissant doit avoir une une foi qui est véritable et qui sauve.
III. Résumant Saint Jean l’évangéliste, Spinoza énonce que l’on doit juger quelqu’un selon sa foi.
- Les antéchrists véritables persécutent les hommes de foi.
- La foi requiert l’obéissance à ses préceptes, même faux.
Parallèlement, Spinoza, selon Curley révisé par Clare Carlisle, énonce la vraie foi comme suit :
I. Dieu existe comme Être suprême.
II. Dieu est unique.
III. Dieu est présent partout, grâce à sa puissance suprême.
IV. Dieu agit selon son bon plaisir absolu et sa grâce, peu important s’il s’agit par nécessité ou pas.
V. L’obéissance à Dieu consiste en la justice et en l’amour du prochain.
VI. Celui qui agit selon cette loi est sauvé, celui qui y déroge est perdu.
VII. Dieu pardonne les péchés.
Les dogmes de la vraie foi sont corrigés par l’Ethique. Notamment, la liberté de Dieu consiste en sa libre nécessité ; l’essence de Dieu et sa puissance sont identiques ; les lois divines sont des vérités éternelles.
La religion de Spinoza critique de nombreuses théories : le dualisme, le nihilisme, le volontarisme, le matérialisme réducteur, le subjectivisme.
- Postface
Pour Clare Carlisle, Spinoza propose à la fois une théologie spéculative et une philosophie de la vie religieuse.
La religion spinozienne rejoint la religion véritable. Nous ajouterions à la liste proposée par Clare Carlisle l’insistance sur la présence de l’Intellect de la cinquième partie de l’Ethique, en tant qu’elle rejoint la Fünkelheit de maître Eckhart. En outre, la présence de la lumière est prégnante dans l’Ethique : lumière de Dieu par sa puissance, par la présence en chaque chose, par l’idée claire et distincte. La philosophe anglaise reprend surtout les considérations de l’Aquinate. Peut-être aurait-il fallu prendre en compte la philosophie de maître Eckhart, celle de Nicolas de Cues, afin de comparer le non-dualisme chrétien et le non-dualisme spinozien.
L’athéisme de Spinoza ne convient pas à décrire l’Ethique, sauf à taire sa cinquième partie, qui traite de l’Intellect, de l’Amour Intellectuel de Dieu, de la Béatitude.
Clare Carlisle achève le livre en soulignant le terme de gloire, si important dans l’Ethique. La gloire n’est-elle pas la lumière de la Raison naturelle ?
Aussi, Spinoza’s religion constitue un livre remarquable fondé sur E1p.15. Tout est en Dieu, et Dieu est en tout. Toute la religion spinozienne est résumée ainsi. Alliant l’élégance et la précision, Clare Carlisle replace l’Ethique dans sa dimension panenthéiste. Sa position diffère de la nôtre, dans la mesure où elle insiste plus que nous sur les divergences entre spinozisme et christianisme ordinaire. Pour nous, le véritable christianisme, originel, dans sa dimension gnostique, rejoint parfaitement la philosophie de Spinoza. Tout, au fond, est Lumière, comme le dit Saint Jean l’évangiste dans son prologue. Spinoza ne dit pas autrement.








