Eduardo Viveiros de Castro : Métaphysiques cannibales

Quoi de plus contraire, en apparence, qu’anthropologie et métaphysique ? L’anthropologie ne se doit-elle pas de ranger les croyances métaphysiques dans le mobilier d’une « culture » et s’en tenir là ? Ce serait ignorer les transformations profondes qu’a connues cette discipline dans les dernières décennies. Au lieu de partir de l’idée préconçue qu’elle doit reconstituer aussi « objectivement » que possible les cultures des peuples étrangers, sa partie la plus vivante s’attache à mettre en évidence des cosmologies qui excluent précisément le partage de la nature et de la culture. L’anthropologue n’est plus en position de surplomb par rapport à un « objet », mais fait de son terrain le lieu d’une expérience de pensée radicale qui ne recule devant la remise en question d’aucun fondement. L’anthropologie devient une métaphysique qui ne se distingue de la traditionnelle que par un trait, certes essentiel : elle fait plus confiance en la vertu du plus étranger pour « penser autrement » que dans le génie isolé du penseur de cabinet, ressassant interminablement une tradition narcissique. S’en dégage une métaphysique des devenirs autant qu’une épistémologie des savoirs anthropologiques, qui doit à Deleuze et Lévi-Strauss aussi bien qu’aux Indiens Tupis du Brésil, et qui ne distingue jamais le travail du concept d’un effort pour décoloniser la pensée.

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