Gilles Moutot : Essai sur Adorno

Interrogeant l’ensemble de l’oeuvre d’Adorno, cette étude cherche à en dégager l’unité. Dans cette perspective, elle met au jour les traits spécifiques d’un matérialisme porté par une attention aiguë aux expériences de la non-identité, telles que, schématiquement dit, elles se manifestent entre ces deux pôles : celui de la souffrance, exprimant une individuation mutilée par les normes de comportement qu’impose un mode de socialisation pathogène ; celui des objets et de l’expérience esthétiques, où s’ébauche un rapport à la différence qui, comme Adorno en formule le projet dans la Dialectique négative, cesserait de mesurer celle-ci à une exigence de totalité.
C’est alors au moyen d’un tel fil conducteur que l’auteur a fait le pari de s’orienter dans le massif de la pensée adornienne. Ce faisant, il s’oppose aux lectures qui, faute de considérer le régime de compréhension propre à un livre comme la Dialectique de la Raison, ont vu en Adorno l’auteur d’une philosophie catastrophiste de l’histoire – là où celui-ci vise au contraire à enrayer les opérations théoriques par lesquelles les philosophes de l’histoire prétendent unifier le sens de l’évolution historique. En sorte que, loin d’affirmer quelque prétendue clôture de l’histoire, l’idée même d’une dialectique de l’Aufklärung articule l’impulsion d’une praxis socialement transformatrice sur la conception d’une temporalité discordante, structurellement marqué par l’anachronicité et la discontinuité, et qui réserve dans ses intermittences ce qu’Adorno nomme la “possibilité concrète de l’utopie”.
De là le programme d’une dialectique négative, qui tire les conséquences de ce motif utopique dans les termes d’une transformation de l’activité théorique elle-même. Si celle-ci doit reconnaître, dans ses objets comme dans ses instruments, la sédimentation d’une histoire non totalisable, sa tâche est alors de se produire sous la forme d’articulations de modèles de pensée qui, attestant l’impossibilité de saisir l’hétérogénéité du réel, fourniraient cependant des instruments susceptibles de la mesurer.
Au terme de cette enquête, qui entraîne le lecteur dans l'”atelier” de la pensée adornienne, Gilles Moutot parvient à restituer toute la spécificité de celle-ci. Par l’attention qu’il accorde aux résonances – et aux dissonances – somatiques et psychiques des processus de subjectivation et des interactions sociales, Adorno déploie une critique pleinement originale de la raison instrumentale et met ainsi en question les approches qui, à la suite de Habermas, se réclament avant tout des potentiels normatifs inhérents au langage et à la communication. Aussi une telle autoréflexion critique de l’Aufklärung conserve-t-elle une actualité irréductible – car intempestive.

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