Hélène Metzger : Attraction universelle et religion naturelle chez quelques commentateurs anglais de Newton

  1. Introduction

 

Le livre Attraction universelle et religion naturelle chez quelques commentateurs anglais de Newton[1] est la récente réédition (2021), sous la direction de Mario Castellana et Enrico Giannetto, du texte d’Hélène Metzger initialement publié en 1938 chez Hermann. Le volume est enrichi par une Préface (pp. 5-20) rédigée par Enrico Giannetto et une Postface (pp. 297-339) par Mario Castellana. Ces dernières sont extrêmement précieuses pour reconstruire avec précision, respectivement, les enjeux de la question spécifique traitée dans le texte de Metzger, et le débat général dans lequel se situe la spécificité de la contribution théorique de la savante française. En effet, le livre en question représente une étape fondamentale pour surmonter l’oubli partiel dans lequel la philosophe et historienne des sciences Metzger – femme, juive, souvent marginalisée intellectuellement et académiquement[2] – est encore confinée.

Et il le fait, sans se retrancher dans des proclamations stériles, en visant le cœur même du travail historico-épistémologique de Metzger : en proposant au lecteur un texte exemplaire, dédié à l’investigation historico-épistémologique – qui revendique cependant son statut éminemment philosophique (p. 96) – des implications réciproques entre la loi de la gravitation universelle de Newton et les différentes perspectives théologiques qui animent la religion naturelle de ses passionnés commentateurs anglais.

 

  1. Entre science et théologie

 

L’opération de Metzger est habilement circonscrite, et se déroule principalement sur deux fronts. En premier lieu, elle se concentre sur l’exploration du substrat théologique, plus ou moins explicite, qui sous-tend l’œuvre scientifique de Newton elle-même et oriente, dès le début – à un niveau, pourrions-nous dire de manière préliminaire, « préscientifique » –, la possibilité même de la formulation de la loi de la gravitation universelle, ainsi que son élaboration. Avec Newton, affirme en effet Metzger, « l’émotion religieuse qui s’est informée dans un système de théologie naturelle est contemporaine, cause ou résultante de son inspiration scientifique » (p. 103). En d’autres termes, la genèse de la théorie de Newton, comme le démontre Metzger, est présidée par une interaction d’éléments qui dépassent le régime discursif de la science, incorporant des réflexions théologiques et religieuses : la théorie de Newton est, à tous égards, une « théologie de la gravitation », « une théo-physique et une théo-cosmologie » (p. 7).

Le moment où cela devient le plus évident, qui est aussi, de manière significative, le point de rupture fondamentale avec les précédentes conceptions concernant l’organisation de la matière, est l’opposition au géant de la « philosophie mécanique », ordonnatrice incontestée de l’univers : Descartes. Reprenant l’atomisme de Robert Boyle, Newton greffe sur la « philosophie mécanique » de matrice cartésienne, « qui admet que toute matière accessible à notre expérience est formée d’atomes étendus, impénétrables et inertes », une « philosophie magnétique qui suppose qu’une vertu attractive est imprimée à toutes les parties de la matière tendant à s’unir les unes avec les autres », lesquelles gravitent donc en fonction d’une attraction réciproque qui franchit l’extension limitée de l’atome pour agir finalement en dehors de celui-ci (p. 272). L’atome et sa mécanique sont frappés par un élément inédit : la force.

Ce bouleversement de la mécanique cartésienne n’est possible, souligne Metzger, qu’à partir du spiritualisme newtonien, dans lequel pensée religieuse et pensée scientifique se greffent sans cesse l’une sur l’autre, dans une alimentation réciproque continue. Dieu est la cause et la garantie de la gravitation universelle. C’est en effet l’action divine qui non seulement crée la matière, laquelle est en soi passive et inerte, mais qui lui infuse, et lui ré-infuse continuellement, son propre « pouvoir gravitationnel » (p. 13). Dieu, en outre, garantit l’ordonnancement harmonieux de l’univers, non pas tant en organisant de manière préétablie sa mécanique éternelle, mais en gouvernant progressivement ses mécanismes (d’où la célèbre controverse entre Leibniz et Samuel Clarke, sur laquelle Metzger revient également). Théologie naturelle et rationalité scientifique se mélangent, assurant la fécondité de la théorie newtonienne.

En deuxième lieu, Metzger propose donc de suivre les variations théologiques sur le thème de la gravitation universelle chez les enthousiastes commentateurs anglais de Newton. L’analyse metzgerienne pénètre au cœur des thèses théologiques issues de la réception de la théorie newtonienne chez des auteurs tels que Richard Bentley, William Whiston, John Toland, Samuel Clarke, George Cheyne, William Derham, Andrew Baxter et Joseph Priestley. Ces derniers, – qui ont bien saisi le sentiment religieux qui imprègne les textes de Newton et qui, par la suite, selon Metzger, est progressivement dépouillé de presque toute visibilité immédiate –, réfléchissent, même de manière profondément hétérogène, sur le dualisme renouvelé qui, avec la formulation de la loi de la gravitation universelle, vient ébranler – une fois de plus – le dualisme cartésien fondamental entre res cogitans et res extensa. D’un côté, en effet, nous trouvons maintenant « la matière inerte » ; de l’autre côté, « la force attractive et agissante », dont la co-implication nécessaire et solidaire garantit l’organisation du monde (p. 273). L’analyse détaillée de leurs thèses démontre, bien au-delà de toute simple curiosité érudite, qu’en amont de l’effondrement de la religion naturelle dont la théorie newtonienne est, dès le départ, imprégnée, en amont de la sanction progressive de l’indépendance totale entre pensée scientifique et esprit religieux, il y a en réalité une union inséparable et productive qui fait de cette théorie un formidable « monument théologique » (p. 275), à l’étude duquel ces pages sont dédiées.

 

  1. Une philosophe oubliée

 

L’importance du livre Attraction universelle et religion naturelle chez quelques commentateurs anglais de Newton ne s’arrête cependant pas à l’opération spécifique d’analyse historico-philosophique restituée jusqu’ici. En effet, il s’avère également un point d’ancrage particulièrement prolifique pour reconstituer – et retrouver concrètement à l’œuvre – la particularité de l’approche à la réflexion historique et philosophique sur les sciences – et, plus largement, sur les savoirs et la culture – qui caractérise l’œuvre de Metzger, « la grande oubliée » (p. 297) de l’épistémologie historique française.

Dans la postface, Castellana insiste à juste titre sur le caractère radicalement anti-positiviste du travail de Metzger, qui « a vu dans le développement même de la science moderne ce non-empirisme constitutif enraciné dans la connaissance, toujours approchée et toujours ouverte, c’est-à-dire historique, des complexes et des « infinies raisons du réel » qui sont inaccessibles à la seule observation empirique et aux simples procédures expérimentales » (pp. 305-306). Le point crucial est là : dans la spécifique profondeur historique que, même dans le texte en question, nous trouvons continuellement reconstruite et interrogée. La raison scientifique, que l’on voudrait autosuffisante et auto-explicative, est en réalité érodée par le cours réel de l’histoire, qui l’investit et la traverse. Et cela se passe à un double niveau, impliquant à la fois les sciences et leur histoire. Les deux, en effet, construisent activement leurs objets à partir de l’« a priori » spécifique – désignant, avec ce terme, « des idées-guide en devenir, des tendances de fond latentes et spécifiques d’une époque que l’historien a le devoir de dévoiler » (p. 334) – qui préside à la production des concepts et des « mentalités », en révélant en même temps le caractère illusoire de tout appel à l’objectivité scientifique. Plus encore : en dépassant les frontières de la science pour embrasser l’ensemble de la constitution des savoirs relatifs à une période historique donnée.

En particulier, dans le texte Attraction universelle et religion naturelle chez quelques commentateurs anglais de Newton nous retrouvons l’opération metzgerienne de reconstruction (historique, et donc : nécessairement impliquant la conscience de son propre positionnement subjectif dans la même opération de re-construction) de ce moment particulier de la raison scientifique qui la saisit dans son processus constitutif. Dans notre cas, plus précisément, il s’agit de la production de la loi de gravitation universelle et du concept de force à partir des possibilités conceptuelles ouvertes par le spiritualisme newtonien et par l’organisation spécifique de la matière et du cosmos que ce dernier implique. Reconstruire la « pensée à l’état naissant », c’est donc redonner une consistance historique aux moments autrement négligés de constitution de la raison scientifique, qui ne sont jamais transparents à eux-mêmes au moment de leur production. C’est aussi faire face à l’erraticité créative – et souvent irréfléchie, ou systématiquement piégée dans le sens d’un progrès de la portée véritative des théories scientifiques – de cette même pensée. Attraction universelle et religion naturelle chez quelques commentateurs anglais de Newton le montre de manière exemplaire : la genèse des concepts scientifiques peut se produire en dehors – ou aux limites – de la discursivité scientifique, ici productivement infiltrée par la pensée théologique. C’est de là que découle l’attention spéciale de l’histoire des sciences metzgerienne pour la pensée analogique et métaphorique, pour tous « ces systèmes bizarres qui nous semblent plutôt des fantaisies imaginatives, des rêveries, que des certitudes scientifiques »[3], pour ces rejets de la raison scientifique auxquels, dans l’œuvre de Metzger, est restituée une pleine et originale opérativité cognitive. Cette opération est menée au point d’imprimer une torsion significative au concept très problématique[4] de « mentalité primitive », inventé par son oncle Lucien Lévy-Bruhl, qui révèle au contraire, avec Metzger, sa propre portée théorétique, et devient un élément clé dans la constitution, comme le rappelle Castellana, d’une véritable « théorie de la formation des concepts naissants » (p. 315).

Nous croyons donc pouvoir suggérer que ce que Metzger recherche est, plutôt qu’une histoire des vérités, une histoire des problèmes scientifiques : de leur possibilité de formulation, de leur genèse et des réponses qu’ils ont sollicité historiquement, dans le jeu incessant de la raison scientifique avec son dehors. La capacité de Metzger, qui nous semble encore une fois émerger avec force du livre Attraction universelle et religion naturelle chez quelques commentateurs anglais de Newton, et qui constitue, comme nous avons essayé de le motiver jusqu’à présent, l’un des aspects qui font de ce dernier un texte d’un très grand intérêt, est celle de « se rendre contemporaine » – exigence qu’elle-même a affirmé à plusieurs reprises – de cette même articulation problématique : de reconstruire le problème spécifique qui nécessite et ordonne un concept scientifique, et de retracer ainsi son histoire imprévisible.

[1] Hélène Metzger, Attraction universelle et religion naturelle chez quelques commentateurs anglais de Newton, Paris, Hermann, 2021.

[2] C. Chimisso, G. Freudenthal, A Mind of Her Own: Hélène Metzger to Émile Meyerson, « Isis », vol. 94, n. 3, 2003, pp. 489-490. Si, en France, c’est principalement Gad Freudenthal qui s’est consacré à l’étude et à la systématisation de l’œuvre de Metzger, en Italie, on doit à Mario Castellana le récent regain d’intérêt pour la chercheuse française. Particulièrement important, y compris pour le discours développé ici, est le livre H. Metzger, La méthode philosophique en histoire des sciences. Textes 1914-1939, textes réunis par G. Freudenthal, Paris, Arthème Fayard, 1987, publié dans la collection Corpus des œuvres de philosophie en langue française dirigée par Michel Serres, et traduit en italien sous le titre Il metodo filosofico nella storia delle scienze. Testi 1914-1939, édition établie par Mario Castellana, Manduria, Barbieri Selvaggi, 2009, avec l’ajout des contributions remarquables de Castellana, Freudenthal et Arcangelo Rossi. Ce texte se révèle indispensable pour l’étude de la pensée de Metzger, car il réunit tous ses écrits méthodologiques, fondamentaux non seulement pour comprendre l’ensemble de son parcours historico-épistémologique, mais aussi pour identifier les principaux enjeux du même Attraction universelle et religion naturelle chez quelques commentateurs anglais de Newton.

[3] H. Metzger, Les concepts scientifiques, Paris, Alcan, 1926, p. 8.

[4] Cf. V. Mudimbe, L’invention de l’Afrique. Gnose, philosophie et ordre de la connaissance (1988), tr. fr., Paris, Présence Africaine, 2021.

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Annagiulia Canesso est docteure en Philosophie à l'Université de Padoue. Elle a été titulaire d'une bourse de recherche post-doctorale à l'Istituto Italiano per gli Studi Filosofici de Naples. Elle s’occupe principalement de philosophie contemporaine, notamment d'épistémologie historique française (Bachelard, Canguilhem, Foucault) et de ses implications politiques