Les Lettres grecques : Anthologie de la littérature grecque d’Homère à Justinien

Pour une histoire au temps long

Le travail colossal dont nous proposons aujourd’hui l’exposition — il ne saurait y avoir une recension qui fût exhaustive pour un tel ouvrage — côtoie simultanément plusieurs catégories. De même que le Nouveau Testament réunit en un seul ouvrage vingt-sept livres, tous à peu près autonomes mais bénéficiant d’une tradition commune, présentant un témoignage commun et homogénéisés par une longue et patiente exégèse s’étalant aujourd’hui sur plus de dix-sept siècles, l’ouvrage que nous présentons aujourd’hui est à la fois unique et pluriel.

Unique dans sa composition, en ce qu’il offre à tout lecteur un accès direct à treize siècles de littérature grecque, dont on pourrait bien dire qu’elle serait « canonique ». Canonique par l’intention de chacun des textes qui la composent, mais canonique aussi par l’extraordinaire fécondité de leurs lectures, pour certains, depuis vingt-cinq siècles. Pluriel puisque, justement, Les Lettres grecques donnent à voir un magnifique panorama textuel — en langue originale — de ce qui est sans contestation possible le patrimoine fondamental de l’Occident littéraire. Or cette tradition essaime dans toutes les langues de la modernité occidentale, et jusqu’au Nouveau Continent qui ne cesse pas de rappeler son lien à la littérature grecque antique. Leslie Klinger aux États-Unis, par exemple, dans la présentation de la nouvelle édition annotée des œuvres de Lovecraft[1], renvoie plusieurs pages durant à certaines pratiques antiques et nous indique surtout une tradition — très répandue dans les milieux anglo-saxons, d’une présentation d’un auteur ou d’une tradition esthétique propre selon un certain point de vue.

            Le cas des Bibliothèques idéales ou la pratique apologétique des Belles Lettres

Le caractère apologétique d’une telle pratique ne nous paraît pas tout à fait gratuit : c’est à la fois l’occasion de réunir des textes tels qu’ils n’étaient pas rassemblés jusqu’alors et, dans le cas de notre ouvrage : faire bibliothèque. Les Lettres grecques sont d’ailleurs tournées dans une logique toute semblable aux Bibliothèques idéales[2] également publiées par les éditions des Belles Lettres, bien qu’elles aillent plus loin encore, rejoignant la tradition des Collections des Universités de France (voir note 4). Chacun de ces opus réunit des florilèges de textes tout à fait conformes à la pratique antique de catalogues et de petites bibliothèques théoriquement hétérogènes mais réunis en un seul ouvrage par une volonté éditoriale d’exposition bien spécifique. On sait par exemple que Cicéron avait sans doute accès à une compréhension de la politique d’Aristote ainsi conditionnée par de tels catalogues, rendant l’étude de la saisie, par Cicéron, d’un certain Aristote aujourd’hui compliqué à des lecteurs ou philologues modernes. Mais c’est-à-dire que la pratique n’est pas nouvelle et une telle anthologie appartiendrait donc à l’une les traditions les plus formellement antiques du réflexe humaniste, lequel consiste en un travail pour l’exposition des textes originaux afin de rendre à toutes et tous le loisir de la saisie du texte pour ce qu’il était à l’origine, en diminuant autant que possible la démultiplication du principe des textes dits de « seconde main ». Le travail éditorial s’inscrit dès lors dans une tradition strictement humaniste puisqu’il consiste en une enquête sur les sources, les formes et les variations internes, des textes tels qu’ils nous échoient au travers de ces très nombreux siècles. Il paraît compliqué de parvenir aujourd’hui à offrir un accès original à ces textes mais, à tout le moins, le degré de rigueur est ici spectaculaire. La différence, dans l’ouvrage qui nous intéresse, avec les Bibliothèques idéales, et sans que cela ne leur retire rien, réside donc en ce que Les Lettres grecques sont bel et bien grecques, c’est-à-dire en langue originale. Pour autant, les commentaires sont en langue française, dépendent évidemment de l’accessibilité du lecteur contemporain francophone et, dès lors, de systèmes linguistiques représentationnels qui ne sont plus les modes interprétatifs grecs tels qu’ils pouvaient l’être aux différentes époques de publication de ces textes.

La maison d’édition des Belles Lettres va au-delà de la simple démarche apologétique ou, disons, d’un point de vue éditorial, « anthologique »[3] (c’est d’ailleurs un terme qui est dans le sous-titre), et donne ici accès à un contenu d’un autre niveau puisqu’il s’agit de l’expérience des textes originaux, tels qu’ils sont fixés par la tradition contemporaine. Donner accès à des textes sources et simplifier leur usage par une telle bibliothèque, permettre aux lecteurs, qu’ils fussent des passionnés ou des érudits, de trouver simplement, dans une bibliographie déjà toute harmonisée, un texte source, et les textes sur lesquels il eut quelque influence, selon la logique historiographique et philologique de la glose.

On peut ainsi passer des « débuts de la littérature grecque » avec la poésie homérique et Hésiode, à « l’époque archaïque » où se trouvent successivement « la poésie archaïque », « la philosophie présocratique », « Ésope », « Hécate de Milet et les logographes » puis « les premiers poètes tragiques ». Les liens entre ces deux chapitres (« Les débuts de la littérature grecque » — « L’époque archaïque ») sont évidemment soulignés par les annotations et les présentations des différents spécialistes, mais la singularité de chacune de ces interventions dans l’histoire de la littérature grecque est également explicitée et expliquée. Il y a donc aussi un véritable « cours » de l’histoire grecque antique, tout à fait construit et homogène, offrant un accès rapide et clair à la linéarité de l’histoire littéraire grecque telle que nous la comprenons aujourd’hui à toute personne qui se procure ou consulte un ouvrage aussi décisif. Il faut aussi bien garder en tête qu’un tel ouvrage anthologique, outre d’être une immense somme littéraire sans commune mesure pour tout pratiquant francophone de la littérature grecque antique, intervient spécifiquement en 2020 ; autrement dit, tous les auteurs grecs qui s’y trouvent sont par ailleurs connus et pratiqués, et bénéficient déjà, pour la grande majorité, de traductions françaises complètes. Qu’il s’agisse des éditions bilingues des Budés grecs[4], de textes simplement en français, le patrimoine éditorial dans lequel intervient l’horizon de la parution de l’ouvrage Les Lettres grecques, Anthologie de la littérature grecque d’Homère à Justinien participe de l’horizon interne de l’ouvrage. Dès lors il peut donc être pratiqué pour  les seules introductions et les seuls commentaires des différents spécialistes, à des fins, par exemple, d’initiation, c’est-à-dire accompagné du Grand Bailly et/ou d’une grammaire grecque aussi canonique que le Hermaion de Jean-Victor Vernhes, en 1999. D’ailleurs, à ce titre, il est assez probable d’envisager que Les Lettres grecques, quoique produit d’un travail collectif réunissant un grand nombre de spécialistes, puisse bénéficier d’un titre synthétique de même ordre que le Bailly ou le Hermaion — « le Sanchi », par exemple, du nom du coordinateur et directeur de toutes les énergies qui ont contribué à la parution de cet ouvrage centripète ?

 

            Une leçon complète d’histoire littéraire antique

Comme nous l’écrivions ci-dessus, il ne s’agit pas simplement d’une bibliothèque grecque qui donne accès à des versions originales, il s’agit aussi d’un travail historiographique de mise en contextualisation de chacun de ces textes dans l’économie générale de la littérature grecque. De très longues et précieuses présentations annoncent les textes originaux et amorcent une pratique herméneutique à la fois du point de vue de ces textes entre eux et du point de vue de l’œil contemporain francophone. Nous mentionnions que le système d’annotation et de présentation était dans une langue étrangère aux modes de représentation grecs ; cela paraît désormais comme l’une des grandes qualités de cette anthologie. Il ne s’agit pas d’accumuler les textes d’une langue morte — le grec ancien — en se gargarisant de leur dimension canonique et fondamentale, mais bien de montrer en quoi ces textes, parmi bien d’autres, sont éminemment vivants, et de quelle façon notre langue, le français, par exemple, leur donne une vie posthume[5] telle qu’est permise par l’usage, en langue française, de cet héritage du grec ancien. Car les usages sont nombreux, et la très courte exhibition que nous avons déjà faite du sommaire est à l’envie des usages qui seront intéressés — du moins, pour les plus évidents, mais il est évident que d’autres usages seront possibles, en fait, tous les usages de cette vitalité posthume des lettres grecques anciennes —, aux premiers titres desquels, par exemple, la philosophie, la théologie ou la littérature, avec des auteurs comme Hésiode, l’un des premiers auteurs de cosmogonie de l’Occident littéraire, Homère, le père des poètes, les présocratiques, ancêtres de toute la philosophie contemporaine.

Nous évoquions précédemment les pages[6] de l’un des volumes de Leslie S. Klinger qui faisaient mention d’une tradition monstrueuse remontant à l’antiquité, et s’il pourrait sembler que certains épisodes manquent, ou qu’ils pourraient être sujets à caution, il n’en demeure pas moins que le retour à l’antiquité grecque (et latine, d’ailleurs) constitue bien un usage patent dans la critique littéraire, sinon contemporaine, au moins moderne. De même les philosophes seront heureux de pouvoir jouir d’une telle garantie des textes originaux et bénéficier d’une présentation qui inscrive le matériel de leurs idées — la langue — dans une perspective qui, pour toute esthétique qu’elle soit, n’est pas strictement esthétisante et permet de souligner simplement à quel corpus, à quel fonds culturel, appartenaient ces auteurs devenus, pour nous, des penseurs. Là encore, l’idée d’une « vie posthume » des présocratiques, par exemple, donne à penser une requalification de ces auteurs non pas simplement du point de vue de l’héritage qu’ils ont laissé, mais du point de vue de ce qu’ils firent eux-mêmes de l’héritage dont ils disposaient, et ce qu’ils permirent immédiatement dans la continuité de leur pratique de cette langue. Par-delà les disciplines, donc, le fil rouge philologique prend une fois encore tout son sens et donne la pleine amplitude à une pratique littéraire — celle des strates du grec ancien, peut-être parfois trop hâtivement reçu comme une entité unique et immobile, « morte » — et culturelle qui s’est manifestée treize siècles durant.

 

Le prix Zographos et la postérité à venir d’une somme antique canonique

Nous avons donc choisi d’exposer les qualités intrinsèques d’une telle démarche, sans faire l’exposition du détail du contenu de l’ouvrage, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord et si nécessaire, une telle exposition du détail du contenu est disponible, en accès libre, sur le site de la maison d’édition des Belles Lettres. Ensuite, l’ouvrage a été sacré Lauréat du Prix Zographos, décerné par l’Association pour l’encouragement des études grecques en France (AEG), bénéficiant à la fois du soutient de l’École Normale Supérieure (ENS), Département des Sciences de l’Antiquité, et du vaste réseau d’associations « Antiquité-Avenir ». C’est-à-dire que de telles expositions sont faites et seront faites à de nombreuses reprises dans les années qui vont venir, tant cette somme, réunissant le travail coordonné de plus de soixante-dix spécialistes, peut tout à fait servir de manuel scolaire, d’anthologie canonique, de base de travail critico-philologique, tant pour l’Histoire des idées que pour la philosophie, pour la théologie comme pour la pratique des mythes, de l’histoire des religions, de la poésie, de l’étude de la tragédie ou de la comédie ; c’est-à-dire pour toute recherche fondamentale sur plus de deux-cents cinquante auteurs, d’Homère à Justinien. On trouve aussi de très précieuses études des différentes étapes du grec ancien[7], une chronologie sous forme de tableau[8], un répertoire des auteurs (antiques)[9] permet de naviguer aisément dans l’ouvrage, et selon une organisation qui ne serait plus strictement linéaire. L’outil est donc véritablement conçu pour un usage vivant et une revitalisation de la pratique de la littérature grecque antique.

Nous ne doutons pas que cette publication fera date — au sens d’une consécration dans l’usage, et plus seulement par les nouveaux horizons qu’elle ouvre — et peut-être faut-il espérer, pour l’essor de la littérature grecque ancienne, que les études qu’elle permet ou qu’elle aura permis la rende obsolète d’ici vingt ou trente ans. D’autres études plus thématiques, toujours parues aux éditions des Belles Lettres, avaient approché la question de la littérature grecque antique[10] mais alors il était question d’angles moins linéaires et, nous l’avons déjà écrit, en version traduite.

[1] — Outre de très nombreuses et précieuses « éditions annotées », Leslie S. Klinger a édité deux volumes, The New Annotated H P Lovecraft, le premier paru en 2014, le second, à ce jour, paru en 2019. Leslie S. Klinger est aussi connu et reconnu pour ses éditions en trois volumes des aventures du célèbre détective de Sir Arthur Conan Doyle, The New Annotated Sherlock Holmes, successivement en 2004, 2005 et 2007. Cette pratique est très répandue.

[2] — À ce jour, les Bibliothèques idéales sont au nombre de cinq et nous espérons qu’elles continueront d’être éditées dans l’avenir. Nous les exposons ici par dates de publication : Bibliothèque classique idéale, de Homère à Marc Aurèle, dirigée par Catherine Lecomte Lapp et Eric C. Lapp, en 2007 ; Bibliothèque humaniste idéale, de Pétrarque à Montaigne, dirigée par Jean-Christophe Saladin, en 2008 ; Bibliothèque classique infernale, l’au-delà de Homère à Dante, dirigée par Laure de Chantal, en 2016 ; Bibliothèque idéale des philosophes antiques, de Pythagore à Boèce, dirigée par Jean-Louis Poirier, en 2017 ; Bibliothèque idéale mythologique, dirigée par Laure de Chantal et Jean-Louis Poirier, en 2019.

[3] — C’est un des grands mérites de la maison d’édition des Belles Lettres que d’être aussi explicitement attachée à la diffusion d’ouvrages d’anthologie, comme en témoigne par exemple la toute récente proposition du « coffret » des dix-neuf volumes de la « Série du Centenaire », exposant, en français, des auteurs aussi fondamentaux que le sont Ovide, Machiavel, Apollonios de Rhodes, Homère, Lucrèce, Épictète, l’Anthologie grecque, Lucien, Hésiode, Xénophon, Ésope, Érasme, Anne Comnène, Élien, Procope, Thucydide, Éginhard, Confucius et Hippocrate, dans la culture occidentale (nous incluons volontiers Confucius dans cette prépondérance sur la forme actuelle de la culture occidentale). Chacun de ces dix-neuf ouvrages sont aussi accessibles individuellement.

[4] — On appelle ainsi les Budé « jaunes ». Il s’agit d’une collection de la maison d’édition des Belles Lettres dite « Guillaume Budé », en hommage à l’humaniste français des XVe et XVIe siècles, extraordinairement réputée, puisqu’elle existe depuis 1917. Il s’agit plus officiellement de la Collection des Universités de France (C.U.F.), responsable de la publication de la plupart des éditions de référence d’auteurs grecs et latins anciens dans un format bilingue, présentant en vis-à-vis le texte original et sa traduction française. La collection est publiée sous le patronage de l’Association Guillaume-Budé, justifiant ce surnom de « Collection Budé ». Les « Budé jaunes » correspondent à la collection des éditions bilingues grecques ; les « Budé rouges » correspondent à la collection des éditions bilingues latines.

[5] — Le terme de « vie posthume » est un terme cher à l’historien de l’Art Aby Warburg, qui a fondé puis participé à l’Institut Warburg, qui fut une école actualisant l’approche de la Renaissance, et à laquelle participa notamment le philosophe allemand Ernst Cassirer. Pour voir plus au sujet de la notion de « vie posthume », on pourra lire par exemple le rapide exposé de Martin Warnke, traduit par Olivier Mannoni, sur la vie d’Aby Warburg : https://journals.openedition.org/rgi/460. Il s’agirait donc de préférer l’idée d’une vie posthume à celle d’une renaissance. Les systèmes représentationnels, qu’ils fussent esthétiques ou phylogénétiques, ne sont pas tués ou vidés de leurs valeurs mais déplacés dans les usages et, de là, prolongés malgré les altérations de l’histoire, ainsi entendus comme des arborescences de leurs propres qualités fonctionnelles — une philosophie de l’antiquité parlerait du caractère « agonal » des systèmes représentationnels. Voir à ce sujet l’excellente contribution d’Elsa Bouchard, Le mode agonal dans la pensée grecque, pp. 99-120, in L’esprit critique dans l’Antiquité, I, Critique et licence dans la Grèce antique, Bernard Collette-Dučić, Marc-Antoine Gavray et Jean-Marc Narbonne (dir.), Paris, Les Belles Lettres, 2019.

[6] — Il s’agit par exemple de la partie de la présentation (Foreword) intitulée « What came before », pp. XVI-XVII, du premier volume de The new annotated H.P. Lovecraft, New-York, Liveritgh Publishing Corporation, 2014.

[7] — Réunies sous le titre « Particularités dialectales », pp. 1587-1597, avec certaines intensifications culturelles comme, par exemple le « Dialecte éolien », p. 1596 ou même des singularités par auteur, comme « La langue de Pindare », p. 1594. Cela en complément de la somme précédent systématiquement chaque extrait exposé.

[8] — « Tableau chronologie », pp. 1599-1605.

[9] — « Répertoire des auteurs », pp. 1607-1612.

[10] — Nous pensons par exemple aux trois volumes des six prévus de L’Histoire de la littérature grecque chrétienne des origines à 451, sous la direction de : Bernard Pouderon, Enrico Norelli, parus respectivement en 2016, 2016 et 2017, pour rééditer un projet initialement hébergé par les éditions du Cerf. Il s’agissait plus de réflexions thématiques et les textes n’étaient pas exposés, en tout cas, pas ou peu en langue originale.

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Pierre-Adrien Marciset est docteur en philosophie de l’Université de Nice Sophia-Antipolis (2016-2020) auprès de laquelle il a travaillé sur l’herméneutique de la figure littéraire du diable, du XVe siècle au XXe siècle, notamment à partir du mythe de Faust. Professeur certifié depuis 2016, il a enseigné trois ans dans le secondaire dans l’Académie de Nice avant de se consacrer à ses recherches sur la tradition de l’apocalyptique juive et les théories de la connaissances, approchées à partir des néokantiens, puis plus spécifiquement avec les philosophes allemands Ernst Cassirer et Hans Blumenberg.