Monique Schneider : La détresse, aux sources de l’éthique

« Si tu savais comme j’ai mal… » Curieusement, dans cet appel que Freud place en rêve dans la bouche d’une patiente, la mise en demeure porte moins sur le remède apporté à la souffrance que sur le « savoir » dont elle doit faire l’objet. Le travail du rêve vient légitimer cette exigence, l’approche d’une souffrance chez l’autre pouvant entraîner une stratégie d’esquive ou de reniement : « Ce n’est pas moi qui souffre » ? formule qui, à la manière d’un anti-cogito, hante L’Interprétation du rêve. Une telle absence d’écho ? induisant, dans les coulisses, une fête de la cruauté ? pourra contraindre l’ébauche de souffrance à se convertir en anesthésie larvée, en l’équivalent d’un non-lieu.
L’Esquisse, occupant une place clandestine dans l’œuvre freudienne ? joint à une lettre à Fliess mais non publié du vivant de Freud ?, fait résonner l’écho manquant. Un être situé « à côté », un Nebenmensch qui ne réapparaîtra plus sur la scène d’écriture, est supposé capable d’être « attentif » à la manifestation originaire de détresse. Et c’est son attention qui, conférant à la détresse une valeur d’appel, deviendra fondatrice du champ éthique.
Cette approche sera mise en regard avec ce que livre Emmanuel Lévinas, pour qui l’exigence éthique n’intervient pas comme une norme venant régir quelque expérience, mais comme sa condition.

Monique Schneider, psychanalyste, est notamment l’auteur de Don Juan et le Procès de la séduction (Aubier, 1994), Le Paradigme féminin (Flammarion 2006), Généalogie du masculin (Flammarion 2006) et La Cause amoureuse. Freud, Spinoza, Racine (Seuil, 2008).

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