Yvan Segré : Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ?

La singularité du crime nazi dans l’Histoire est aujourd’hui connue sous le nom d’Auschwitz. Mais qu’en est-il exactement de cette singularité, qu’en est-il de la pensée de cette singularité ? Le propos de cet ouvrage est d’interroger des textes théoriques contemporains – philosophique, mathématique, psychanalytique, idéologique – dans lesquels est abordée, sous une forme ou une autre, la question de la singularité d’Auschwitz.
«   Qu’appelle-t-on penser Auschwitz  ?   » la première et la plus importante partie de ce volume – qui donne son titre à l’ensemble –, est une étude de la thèse de Lacoue-Labarthe sur ce sujet (dans Fiction du politique, 1987), laquelle consiste en un commentaire de l’unique phrase que Heidegger ait jamais prononcée au sujet des chambres à gaz. L’enjeu est donc d’exposer d’abord la pensée de Heidegger au sujet d’Auschwitz  ; ensuite d’exposer la critique qu’en propose Lacoue-Labarthe  ; enfin de comparer cette dernière à la pensée de Hannah Arendt, toujours sur ce même sujet, ne serait-ce que parce que celle-ci fut très largement influencée par la méditation heideggerienne sur l’essence de la technique – et c’est l’un des enjeux de cette étude que de le montrer.

Cette étude, qui se veut un hommage à Philippe Lacoue-Labarthe, dont l’œuvre philosophique tout entière s’est vouée à penser la compromission du philosophe Heidegger avec le nazisme et ses «  silences  » sur l’extermination des juifs d’une part, d’autre part à intégrer les acquis métaphysiques de la pensée du plus grand philosophe du siècle écoulé, prend vivement part, en outre, à la «  question Heidegger  » qui, depuis la sortie du livre d’Emmanuel Faye (2005), se trouve une nouvelle fois au centre de l’actualité philosophique.

«   La solution finale du problème de la consistance   », la deuxième partie de ce volume, a pour point de départ un texte du mathématicien français Girard, texte dans lequel celui-ci critique le programme du mathématicien allemand Hilbert d’une «  solution finale du problème de la consistance  ». Girard prend appui sur l’homonymie de cette formule avec celle, nazie, d’une «  solution finale de la question juive  ». L’enjeu pour Ivan Segré est dès lors d’interroger l’homonymie en question. Outre le texte de Girard, sont également sollicités les textes de Arendt sur le totalitarisme et ceux textes de Badiou sur la philosophie des mathématiques, textes qui justifient d’interroger la signification théorique d’une telle homonymie et, pour une part, en rendent raison.

« L’énigme antisémite », livre de Daniel Sibony se veut une interprétation analytique nouvelle des raisons et des ressorts d’un antisémitisme «  millénaire  » ayant abouti à Auschwitz. L’étude critique qu’Ivan Segré en propose met en évidence les contradictions qui travaillent l’analyse du psychanalyste. En effet, un certain nombre de déplacements conduisent l’auteur à identifier Auschwitz et les attentats du 11 septembre 2001, de telle sorte que, de la singularité qu’il s’agissait au départ d’élucider, il ne reste bientôt plus rien.

« L’avenir d’une négation » est l’analyse critique d’un courant de pensée qui s’évertue à identifier la politique d’émancipation, ou la radicalité de gauche, avec une nouvelle forme d’antisémitisme. Il s’agit en l’occurrence d’interroger la manière dont Eric Marty, Alain Finkielkraut ou Jean-Claude Milner repèrent dans les textes du philosophe Alain Badiou une nouvelle forme de négationnisme. Puis de les réfuter. Enfin un « épilogue » aborde la thèse d’Alain Badiou au sujet d’Auschwitz, ainsi mise en regard de celle, complice et adverse, de Lacoue-Labarthe, qui ouvre ce recueil de textes. Livre grave, le plus souvent, conçu comme le pendant de La Réaction philosémite  ; fait à la fois pour qu’on mesure quel philosophe est aussi le polémiste, et combien la plus profonde fidélité à ce que fut Auschwitz est ce qui commande que soient démasqués ceux qui usent de son nom à des fins de petite politique. Les deux livres sont faits pour être lus ensemble.

Ivan Segré est docteur en philosophie. Il vit aujourd’hui en Israël où il poursuit ses recherches.

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