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Natalie Depraz : Le sujet de la surprise

Un sujet cardial

vendredi 11 janvier 2019, par Jean-Daniel Thumser

Introduction

Professeur de philosophie à l’Université de Rouen Normandie et éminente spécialiste de phénoménologie, Natalie Depraz est l’autrice d’une œuvre considérable. Traductrice d’un nombre conséquent d’ouvrages de Husserl, ses travaux étaient tout d’abord consacrés à la question de l’intersubjectivité et aux liens possibles entre phénoménologie et sciences cognitives. Dans la trame des recherches relatives à la naturalisation de la phénoménologie, à savoir l’entreprise visant à perpétuer le dessein de scientificité propre à la phénoménologie en dialoguant avec les sciences positives, Natalie Depraz a travaillé avec Pierre Vermersch et Francisco Varela à l’élaboration d’une neurophénoménologie. Cette approche, bien que fertile en ce qu’elle cogénère nombre de passerelles entre l’expérience subjective et la recherche scientifique à la troisième personne, est néanmoins sujette à de vifs embarras. En effet, le cerveau ne saurait être autre chose qu’un objet de connaissance scientifique et, de ce fait, ne répond nullement à l’exigence initiale d’une naturalisation de la phénoménologie. En effet, la naturalisation se doit d’être pleinement phénoménologique, elle doit avoir affaire à la question de la constitution du sens. Or, mettre l’accent sur les recherches neuroscientifiques est une entreprise d’emblée vouée à connaître quelques embûches tant le cerveau et la conscience se trouvent sur un plan différent. Bien évidemment, les études neurophysiologiques nous enseignent que la temporalité neurocognitive a toujours de l’avance sur la conscience-temps immanente, que telle ou telle maladie neurodégénérative modifie nos facultés à constituer un monde et à nous mouvoir en son sein. Mais la rupture entre la sphère transcendantale et la sphère ontique, celle des études de type étiologique, est telle qu’il ne saurait y avoir de naturalisation de la phénoménologie qui puisse uniquement se fier à l’étude du cerveau. Ce dernier « restera de façon définitive un objet de connaissance, et n’appartiendra jamais à la sphère du corps propre » [1], avance Ricoeur.

Face un tel constat, Natalie Depraz s’est donnée pour tâche de ressaisir ce problème afin de le développer davantage dans l’optique d’une naturalisation qui se fasse à partir d’une étude du système cardio-vasculaire. Nous passons ainsi d’une neurophénoménologie à une cardiophénoménologie. Son postulat de base est le suivant : « Tu sens ton cœur battre, tu ne sentiras jamais tes neurones s’activer » [2]. Voilà en quoi le cœur importe tant dans une démarche d’explicitation de la vie subjective, car, bien plus que le cerveau, il est le pivot entre le vécu et le vivant, entre ce qui est de la vie consciente et transcendantale et ce qui est de l’ordre de l’inconscient cognitif. L’étude du système cardiovasculaire mêlée à une psychologie phénoménologique, une microphénoménologie, permet d’opérer ce que Natalie Depraz nomme « une suture expérientielle » [3], à savoir une correspondance directe entre l’expérience subjective et les données scientifiques. Cette recherche s’est depuis développée dans le cadre de l’ANR EMCO-Emphiline intitulée « La surprise au sein de la spontanéité des émotions : un vecteur de cognition élargie ». Il s’agit pour la cardiophénoménologie de décrire l’expérience en ses versants ontique et transcendantal à partir d’une étude de l’émotion et de la surprise. Ces thèmes sont d’autant plus importants qu’ils permettent de saisir la réaction d’un individu confronté à l’imprévisible et à une modification de son rapport au monde. La surprise, en tant que rupture ou micro-rupture du flux quotidien est « une expérience radicale de transgression des repères de l’individu » [4], elle entraîne entre autres une quantité de modifications aux niveaux cardiovasculaire et neurophysiologique.

Ce nouvel ouvrage vient compléter l’ensemble des recherches effectuées au préalable en collaboration avec bon nombre de phénoménologues, de neuroscientifiques, de psychologues et de psychiatres. En l’occurrence, nous pouvons signaler l’existence du volume La surprise à l’épreuve des langues paru en 2015 chez Hermann sous la direction de Natalie Depraz et de Claudia Serban. Dans un style accessible, l’autrice nous sensibilise à ce qu’est l’expérience de la surprise à travers une suite d’exemples concrets qui mobilisent le lecteur et l’engagent à prendre progressivement conscience du fait que la surprise, en tant que notion pour le moins ignorée ou mise de côté par la tradition philosophique et les sciences expérimentales, « nous fait sortir de nous. Et, du coup, nous oblige à nous confronter à de l’altérité. À l’autre, bien entendu, mais aussi à cet autre en nous qui est notre autre le plus intime, et que, souvent, nous ne connaissons que fort mal... » (p.20). Ce mélange entre égologie et altérologie, que Natalie Depraz avait auparavant mis en lumière dans son premier ouvrage Transcendance et incarnation paru chez Vrin en 1995, revêt ici un nouveau visage grâce à une actualisation de ses recherches dans une optique profondément transversale. Nous suivrons la progression de cet ouvrage afin d’en éclairer les passages cruciaux.

Présentation de l’ouvrage

Le lecteur ne peut qu’être surpris face au style adopté par l’autrice. Loin du discours jargonneux que l’on retrouve communément dans les textes classiques de phénoménologie, Natalie Depraz nous sensibilise durant l’introduction à l’expérience de la surprise sous ses formes quotidiennes au travers de maints exemples qui permettent au lecteur de se situer par rapport au propos de cet ouvrage. Mettre l’accent sur la part strictement expérientielle revient à partager une expérience commune avec le lecteur plutôt qu’à le perdre dans un dédale d’explications philosophiques hors-sol. Il s’agit ici d’un exercice qui met le doigt sur la faillite de la philosophie et de la science en ce qui concerne la surprise ; elle n’est pas d’ordre logique, elle est fondamentalement expérientielle. La difficulté est de confronter une telle approche à la première personne, strictement phénoménologique et expérientielle, à une approche scientifique que l’autrice conteste d’emblée lorsqu’elle met en avant l’impossible appréhension de la surprise d’un point de vue logique. La surprise peut-elle seulement être appréhendée autrement que d’un point de vue expérientiel ? Demeure-t-elle irréductible à toute forme d’approche naturaliste ? Discourir sur la surprise d’un point de vue scientifique ou philosophique, n’est-ce pas précisément esquiver la surprise, la réduire à ce qu’elle n’est pas ? Selon Depraz, « en logique, en toute logique, stricto sensu, il n’y a pas de surprise : tout est cohérence, déterminé d’avance, prévisible. Il n’y a pas d’incertitudes ni d’équivoques, pas d’aléatoire ni de hasard, tout est... logique » (p.8). En cela, l’autrice pratique une psychologie phénoménologique qui ne surdétermine pas ontologiquement l’objet étudié. L’ensemble des exemples donnés fait ressortir un invariant universel, à savoir une seule et même structure de la surprise : « La surprise, elle, se réactive toujours à l’identique dans sa structure, en dépit de son contenu toujours nouveau » (p.14). Ce faisant, l’attitude adoptée par Natalie Depraz est fondamentalement phénoménologique, car elle interroge le vécu intime afin d’en faire ressortir une structure invariante pour tout être raisonnable, « son eidos comme dit la phénoménologie » (p.30). La surprise est, dit-elle, à la fois une rencontre avec l’altérité et une rencontre avec cet autre que nous sommes constamment. Elle apparaît sous la forme d’une rupture avec nos attentes et nos projections dans la mesure où le sujet est confronté à l’imprévisibilité constante du réel et de l’altérité : « Moi et la surprise, c’est tout un, moi qui suis toujours nouvelle, nouveau à moi-même, moi qui vis de micro-ruptures, d’écarts internes. Je suis me surprenant, dans cette altérité interne qui me forge. Je suis le sujet de la surprise » (p.24). Le moi est sujet de la surprise, un sujet cardial en tant que le cœur « est la source corporelle dynamique de l’émergence émotionnelle » (p.148).

L’analyse, à la croisée de la phénoménologie et des sciences positives, prend principalement appui sur le domaine du vécu. Aussi, l’autrice n’entend pas uniquement mettre en avant le caractère impensé de la surprise, elle souhaite également montrer de quelle façon celle-ci est constamment comprise dans un questionnement plus large, en particulier lorsqu’il est question de l’apparaître, de la perception, de l’intentionnalité, de l’étonnement ou de l’altérité. Natalie Depraz souhaite confronter la surprise avec la philosophie et la phénoménologie (p.27). Il s’agit précisément d’appréhender la structure d’apparaître de la surprise de même que sa dynamique. Pour ce faire, l’autrice nous invite dans le premier chapitre à nous interroger sur « La dynamique et ses variations ». La surprise, « en termes temporels, […] on lui prête […] la qualité de l’inattendu, à quoi on la réduit souvent » (p.29). Il s’agit ici d’un caractère d’inattention, de soumission au réel tant la surprise nous prend de court, nous soumet à la passivité. Plus encore, peut-on encore qualifier le sujet de la surprise de sujet ? L’est-il encore autrement que dans la mesure où il est assujetti à des processus qui ne sont pas de son ressort ? L’autrice ne le note pas, du moins dans les premières pages. Il faudra attendre l’avant dernière page pour obtenir une réponse en ce qui concerne l’unité de l’expérience subjective (p.149). Elle privilégie néanmoins dès le départ la voie de l’altérité à soi, de ce soi qui nous surprend constamment. Afin de répondre à l’impératif d’un fondement de la surprise, l’autrice note qu’elle ne saurait advenir sans qu’il y ait toujours déjà une structure sous-jacente nécessaire à son expression : « il n’y a pas de surprise sans ce sur le fond de quoi elle s’enlève et sans ce avec quoi elle résonne. […] Il y a là une structure d’implication expérientielle (l’émotion) » (p.31).

Dans la trame de la micro-phénoménologie, laquelle propose une découpe fine du vécu, Natalie Depraz entreprend de décrire les variations de la surprise en huit modèles (le septième et le huitième vont de pair). Nous tenterons d’en donner les grandes lignes plutôt que de les détailler de sorte que la surprise du lecteur soit totale. 0) Les surprises collectives, dont les signes avant-coureurs sont perceptibles ou non, « implicitement voire explicitement annoncés » (p.36). Il s’agit alors de ce que nous pressentons comme la forme embryonnaire d’un événement d’ampleur à venir. 1) La surprise ordinaire, elle, se caractérise par une attention privilégiée interrompue par l’irruption d’un individu ou d’un objet. Suite à cette rupture, le sujet réoriente son attention soit sur l’objet visé initialement, soit sur l’objet de la surprise selon son envie, mais également selon l’intensité de la surprise qui peut être telle qu’il ne sera plus en mesure de se concentrer sur l’objet initial. 2) La troisième forme de surprise est logique. Il s’agit d’une hyper-focalisation qui a pour vocation de minimiser la surprise de sorte que rien ne puisse interrompre une tâche. Aussi l’autrice peut-elle affirmer que « dans la dynamique logique standard, la congruence entre attention et surprise est nulle, sur fond d’émotion régulée, contenue voire maîtrisée » (p.39). La spontanéité disparaît en logique au profit d’une attention constante qui empêche toute forme de rupture. 3) La surprise intersubjective/relationnelle est une projection, une surprise empathique. Elle fait intervenir deux agents : le premier prépare une surprise pour le second. Or « la surprise intersubjective est une expérience radicalement asymétrique » (p.41) tant les attentes de chacun demeurent sur le plan de la vie intime. Il ne s’agit ici ni plus ni moins que d’une représentation que nous nous faisons des attentes d’autrui, mais de par ses différentes caractéristiques, cette surprise « n’est pas tant seulement la surprise que je fais à autrui que la mienne propre » (p.41). Réduction d’autrui à nos propres attentes, cette surprise se fait contrôle par le premier des agents. À l’instar des formes 1 et 2 de la surprise, la surprise intersubjective tend à la diminuer selon diverses modalités. Elle manque la spontanéité de l’altérité, son irréductibilité. 4) La surprise en ses dimensions pathologiques se différencie nettement. « Avec la surprise, les catégories nosologiques de rigueur sont fortement mises à l’épreuve » (p.43). Deux cas de psychopathologies sont donnés : la schizophrénie et la dépression. La première psychopathologie est une pleine ouverture (ou un total assujettissement) à une surprise qui n’a de cesse de se produire. La seconde est une réduction progressive de la surprise, un amoindrissement des émotions. Cas limites, la dépression et la schizophrénie font ressortir le lien structurel entre un état psychologique et un état biologique qui, dans leur interaction, permettent d’être « sujet » de la surprise. L’étude de ces formes de réceptivité à la surprise nous éclaire sur le fait que « la pathologie de la surprise est clairement […] une pathologie du temps » (p.46). 5) La surprise méditative, contrairement aux formes précédentes de la surprise, est une pure réceptivité, un accueil de la surprise à partir d’une attitude de lâcher-prise. Méditative, cette surprise pourrait également être phénoménologique si l’on s’en tient à certains textes de Heidegger dans lesquels celui-ci promeut l’attitude d’un laisser-aller, d’un laisser-faire avec l’utilisation de Schonen, du Seinlassen des Seins, de la Gelassenheit. 6) La surprise esthétique, quant à elle, mêle attention et surprise dans la mesure où l’artiste, lors de son acte de création, se place dans une attitude où la surprise est pleine et pourtant maîtrisée. « En advenant ensemble dans le moment esthétique, surprise et attention se renforcent et se nourrissent l’une l’autre. L’attention se prolonge avec la rare intensité d’une présence révélatrice dans l’instance de la surprise, ou bien se pressent dans l’imminence attentionnelle ’in statu nascendi’ de la surprise » (p.48). 7) La surprise éthique, peu étayée par l’autrice, est censée ouvrir le sujet à la surprise dans un mouvement actif. 8) La surprise divine, enfin, est un prolongement de la surprise éthique en ce qu’elle est un processus qui ouvre le sujet à l’altérité. À travers divers exemples qui nous touchent tous en tant que communauté humaine, l’autrice nous sensibilise sur des événements qui ont provoqué des césures dans l’Histoire et sont célébrés chaque année depuis (naissance du Christ, 1789, etc.). Natalie Depraz souligne :

« la dynamique circulaire de la surprise dont témoigne l’événement historique et collectif [première forme de surprise mentionnée] s’amplifie et se complexifie dans la dynamique messianique. Le sujet y est littéralement expulsé hors de lui, non plus seulement ouvert en son centre intime [éthique] mais excentré et, plus encore, réaligné sur l’axe vertical de l’effraction du divin en lui. C’est ce dont témoigne au quotidien et pour l’individu la prière du cœur, qui, faisant descendre le mental dans le cœur, ouvre l’être humain, la présence divine faisant effraction en lui et libérant ainsi une surprise cardiale hors-individuelle » (p.53)

Cette cartographie de la surprise permet non seulement de saisir en quoi elle est un impensé, mais également en quoi elle peut, dans certaines mesures, être réduite ou exacerbée en sa portée strictement expérientielle. Nous demeurons toutefois circonspects face aux formes sept et huit de la surprise en ce que l’autrice omet de préciser s’il s’agit ici d’un individu éthique sous la forme d’un homme christique, héroïque, etc., et de sa célébration. En termes kierkegaardiens, s’agit-il ici de l’individu ordinaire au stade éthique ou d’un Abraham dont la virtualité de l’action est à la mesure de l’acte commandé par le Dieu de l’Ancien Testament ? Le sujet cardial accompli semble se placer, selon Depraz, au carrefour entre l’éthique et la foi, bien qu’elle souligne le caractère de quotidienneté de cette forme de disposition à la surprise.

Dans le second chapitre, l’autrice met l’accent sur la concomitance entre surprise et attention : « Loin que l’un doive mourir pour que l’autre vive, ils [la surprise et l’attention] ne peuvent exister l’un sans l’autre : ils ont besoin l’un de l’autre et se compensent l’un l’autre, sont co-déterminés l’un par l’autre, coparticipants d’une seule et même dynamique antinomique articulée selon une rythmique pendulaire » (p.56). L’autrice s’intéresse alors à ce qu’est l’attention et en expose les caractéristiques. Thème cher à Natalie Depraz, notons qu’elle y a dédié un ouvrage conséquent paru en 2014 sous le titre Attention et vigilance. À la croisée de la phénoménologie et des sciences cognitives aux Presses universitaires de France. À l’instar de la surprise, l’attention demeure, selon Depraz, difficile à saisir. Son dessein ici est avant tout de signaler que « la surprise apparaît comme un révélateur de l’attention ou de son défaut (mais c’est tout un), et l’attention, tout autant, se présent comme un révélateur de la surprise, car elle la met par contraste en exergue » (p.59). Il s’ensuit un court exposé du caractère impensé de ces activités de la conscience et ce constat : « Au fond, attention et surprise sont hypo-philosophiques, notées par des philosophes isolés et situées dans des contextes hétérogènes sans filiation herméneutique » (p.63). L’autrice ne se décourage cependant aucunement et note la légitimité accordée par les sciences positives au problème de l’attention/vigilance. Et, plutôt que de quitter le terrain de la philosophie, elle insiste sur le fait que quatre auteurs se sont interrogés à propos de la surprise et de l’attention « (Maldiney et Marion pour la seule surprise, Husserl et Heidegger pour la surprise et l’attention) » (p.69). Plus encore, elle retrouve des travaux sur la surprise et l’attention chez Valéry et Ricoeur. Ce dernier est mis en avant par l’autrice en ce qu’il « ouvre la voie à la dignité de l’attention et de la surprise dans le cadre d’une anthropologie phénoménologique » (p.75). Plutôt que de nous appesantir sur cet exposé des différents traitements accordés à la surprise et à l’attention, nous laissons le loisir au lecteur de redécouvrir ces auteurs à travers le prisme de ces notions.

Le troisième chapitre est, lui, consacré à la notion d’émotion. Dans ce troisième acte d’une recherche exploratoire, l’analyse atteint son acmé. L’autrice reprend l’opposition, peut-être trop commune et superficielle [5], mais efficace entre raison et émotion pour en faire ressortir le caractère singulier dans la tradition philosophique occidentale : « L’émotion est l’altérité du rationnel, sous les différents noms du pathos, de la passion, de l’affect, du sentiment, de l’affection ou du l’affectivité. Antinomie de la raison, elle est susceptible d’ouvrir l’espace d’assomption de cette dernière. Ou bien : elle œuvre par son pouvoir de perturbation à sa déconstruction. Dans les deux cas, elle dérange car elle interroge » (p.85). Le questionnement de l’autrice a pour objectif de saisir de quelle façon catégoriser la surprise dans le cadre d’une analyse de l’émotion : la surprise est-elle une émotion comme une autre ou la clé de voûte des émotions ? Pour étayer son propos, Depraz prend d’abord appui sur quelques exemples scientifiques, dont l’analyse proposée par Carroll Izard (pp.90-91) selon laquelle la surprise est une émotion bien distincte des autres. La surprise, selon Izard, se rapproche de la peur et de la honte, inscrit le sujet dans une passivité où la dimension subjective est légère, mais a avant tout une fonction d’adaptation et de préparation : « la confrontation régulière à des événements surprenants crée à mesure en l’individu un habitus d’autorégulation du nouveau qui forge un équilibre du vivant selon une dynamique continue d’intégration du changement » (p.91). Cette fonction anticipatrice peut aisément se comprendre dès lors que l’on a saisi l’activité essentielle du cerveau qui est de constamment produire des modèles de la réalité en fonction de son environnement. Comme le précise Jean-Luc Petit dans un autre ouvrage, il y va de la fonction primordiale et vitale du cerveau et de la conscience que d’anticiper le monde à partir de modèles prédictifs : « Percevoir, c’est anticiper sur la faisabilité d’un geste ou d’une action. […] L’anticipation, mode d’’’implicitation’’ de l’être qui devance qu’il est, qui se pose en avant de soi-même, témoigne de la mystérieuse capacité de l’agent […] de précéder l’événement en en réalisant une simulation (ou une ’’émulation’’) » [6]. La surprise, dès lors, est une rupture dans cette construction constante de modèles prédictifs, mais également une voie d’accès à d’autres modèles qui apportent des modifications substantielles dans l’optique d’une dynamique « d’autorégulation du nouveau ». Du côté de la phénoménologie, la surprise demeure enfouie sous un amas de « macro-concepts destinés à penser philosophiquement la surprise : l’étonnement, l’événement, la déceptivité, comme si la surprise, fait brut de frappe du sujet pris, échappait à la discursivité ’philosophique’ » (pp.98-99). À cette absence de thématisation propre à une expérience qui déborde chaque cadre dans lequel l’on tente de la réduire, Natalie Depraz propose néanmoins de l’analyser à partir d’un protocole qui mêle phénoménologie expérientielle et sciences, à savoir à partir d’entretiens d’explicitation micro-phénoménologiques (p.109). Il s’agit certainement ici du cœur de l’ouvrage, de l’analyse la plus profonde de l’ouvrage, en particulier lorsque l’autrice en vient à discuter de l’affiliation du modèle présenté avec l’École de Bielefeld.

Le quatrième chapitre est lui consacré aux interactions entre le corps, le cœur et le cerveau dans le cadre de la cardiophénoménologie en développement. L’autrice revient sur l’importance que revêt le cœur en ce qui concerne une approche cogénérative. Nous le notions plus haut, le cerveau est un objet de connaissance scientifique, aussi la primauté et l’exclusivité que lui accordaient les études neurophénoménologiques sont-elles problématiques. L’originalité de l’entreprise cardiophénoménologique est la suivante :

« Au lieu de la seule interaction corps-cerveau, je propose un cadre intégrant plus articulé, structuré par l’interaction corps-coeur-cerveau. L’inclusion du cœur a pour avantage de nommer explicitement le pôle émotionnel, tout en le reliant au corps d’une part (le rythme cardio-vasculaire de la pompe musculaire) et au cerveau d’autre part (les zones de l’hippocampe et de l’amygdale, connues comme étant les zones cérébrales de l’émotion) » (pp.121-122)

En plus de fournir une suture expérientielle en faisant le lien entre la sphère de la conscience-temps immanente et le temps du corps vivant, la cardiophénoménologie met le doigt sur l’émotion à partir d’une centration méthodologique : le cœur est l’objet d’une symbolique immémoriale relative à l’émotion, mais il est également le lieu de l’émotion en ses dimensions charnelle et corporelle. Le cœur partage une dimension transcendantale et ontique, sans compter son caractère d’organe pivot en ce qu’il fait le lien entre le cerveau et le reste du corps. L’exposé des raisons qui ont mené à l’élaboration de la cardiophénoménologie revient sur les grands moments du développement d’une science globale cogénérative – dessein fondamental de la naturalisation de la phénoménologie débutée depuis près de trente ans. Il y est alors question du développement des sciences cognitives, des premières tentatives de compréhension du vécu à partir de son pendant, le vivant, la vie sous sa forme matérielle, ontique. Très vite, l’autrice nous sensibilise sur la richesse des travaux précurseurs de Francisco Varela et sur le remède qu’il a tant espéré pouvoir développer afin d’outrepasser les limites méthodologiques des protocoles de recherches précédents, à savoir les études de type réductionniste. L’originalité du postulat varélien est la suivante : « la cognition ne procède pas du seul fonctionnement cérébral […], mais de l’interaction du cerveau avec le corps vivant et vécu et avec le contexte de vie où s’inscrit l’histoire de l’individu » (p.133). Dans la trame d’une phénoménologie incarnée, plutôt que naturalisée, c’est-à-dire à laquelle on aurait imposée un protocole facto-logique, Natalie Depraz développe à partir de multiples exemples les possibilités pratiques d’une telle méthode, non seulement sa fertilité méthodologique, mais aussi l’excription du sens qui en jaillit. Son argument, dit-elle, est homologique dans la mesure où « le fonctionnement du cerveau et le celui du cœur sont fortement homologues » (pp.138-139). La seule distinction cardinale entre ces deux systèmes serait la suivante : « le système cérébral est plus orienté vers l’action, la primauté étant donnée à son objectivation finalisée dans notre comportement, en lien avec sa portée cognitive ; en revanche, le système cardiaque résonne avec la dynamique corporelle de l’organisme vivant et met au jour une cognition incarnée affective » (p.139). Par là, l’autrice propose une nouvelle façon de concevoir l’interaction entre le cerveau et le cœur afin de signifier à quel point ce dernier importe dans une caractérisation hénologique et globale de la vie subjective en ses dimensions ontique et transcendantale, mais également afin de redonner toute son importance à l’étude du système cérébral, laquelle, nous le disions, est pour le moins problématique en ce qui concerne une possible naturalisation phénoménologique de la phénoménologie. « Bref, la cardiophénoménologie permet, en donnant une place centrale au cœur, d’articuler par avance corps organique et vécu émotionnel » (p.149).

Conclusion

Cet ouvrage est profondément exploratoire tant en ce qui concerne l’objet de ses recherches, la surprise et l’émotion, qu’en ce qui concerne sa méthode et sa structure. Le lecteur n’y trouvera aucune liste des différentes ententes de la surprise ou de l’émotion. Au contraire, il fera l’expérience avec l’autrice d’une surprise qui le dépasse par moments du fait de la passivité qui le prend alors, de l’impossibilité d’en parler justement par manque de thématisation philosophique ou scientifique. Il trouvera ici une tentative de thématisation, d’appréhension du moins, de la surprise, de même qu’une approche foncièrement originale dans la façon d’exprimer le vécu de la surprise. La difficulté en phénoménologie comme en sciences cognitives est d’exprimer avec justesse le vécu dans sa binarité empirico-transcendantale. Sur ce point, Natalie Depraz maîtrise son propos et en donne un éclairage nouveau. Nous ne pensons pas qu’une telle modification dans son style d’écriture soit anodin. Bien au contraire, il permet d’outrepasser les difficultés qu’il y a à saisir de façon « logique » la surprise en tant qu’elle est principiellement expérientielle. De ce fait, il ne saurait y avoir meilleur style à adopter en ce qui la concerne qu’un véritable discours du Je (Ichrede). Ce discours fait ressortir à la fois sa dimension subjective et sa structure invariante, mais est également susceptible d’être étudié lors d’entretiens d’explicitation micro-phénoménologiques. Le lecteur aura notamment le plaisir de découvrir différentes approches novatrices qui sont au carrefour entre la philosophie, la psychologie et les neurosciences. Natalie Depraz, comme à son habitude, nous étonne au sens qu’en donne Heidegger, à savoir en ce qu’elle éveille notre esprit et notre curiosité (p.95) à la fois par le style adopté, qui convient tout à fait à l’expression de la surprise, et par la richesse des sources qui sont les siennes. En définitive, cet ouvrage peut être perçu comme une introduction aux problèmes faussement « hypo-philosophiques » que sont la surprise et l’émotion, et mérite toute notre attention en ce qu’il nous ouvre des voies jusque là inexplorées et pourtant considérables.

Notes

[1Jean-Pierre Changeux & Paul Ricoeur, La nature et la règle, Paris, Odile Jacob, 2008, p.60

[2Natalie Depraz & Thomas Desmidt, « Cardiophénoménologie », In Jean-Luc Petit (éd.), La naturalisation de la phénoménologie 20 ans après, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2015, p.58

[3Ibid., p.59

[4Ibid., p.48

[5Nous ne sommes pas sans savoir que cette opposition soi-disant cartésienne n’a plus lieu d’être depuis, par exemple, les recherches de Damasio en ce qui concerne les liens étroits entre ce qui était perçu comme le cerveau de la raison (cortex préfrontal) et le cerveau de l’émotion (système limbique)

[6Alain Berthoz & Jean-Luc Petit, Phénoménologie et physiologie de l’action, Paris, Odile Jacob, 2006, pp.70-74

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