Entretien avec Alexandra Michalewski, autour de : Le Dieu, le mouvement, la matière. Atticus et ses critiques dans l’Antiquité tardive (2024)

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Alexandra Michalewski, historienne de la philosophie antique et spécialiste de la tradition platonicienne, est actuellement chercheuse au Centre Léon-Robin (CNRS–Sorbonne Université). Ancienne élève de l’ENS Ulm, agrégée de philosophie, habilitée à diriger des recherches, ses travaux portent sur l’ontologie de Plotin, et, plus généralement, sur l’étude des interactions entre l’aristotélisme et le platonisme depuis les débuts de l’époque impériale jusqu’à la fin de l’Antiquité. Elle est l’auteure de La puissance de l’intelligible. La théorie des Formes au miroir de l’héritage médioplatonicien (Louvain, Leuven University Press, 2014). Prix Desrousseaux de l’AEG 2015. Elle a co-édité, avec M.-A. Gavray, Les principes cosmologiques du platonisme. Origines, Influences et Systématisations (Turnhout, Brepols, 2017) ; avec P. d’Hoine, Le commentaire d’Asclépius aux livres Alpha-Gamma de la Métaphysique d’Aristote, Textes choisis et commentaires (Bruxelles-Paris, OUSIA, 2023).

 

 

I / Convergences

 Luz Ascarate : Après une première monographie – très remarquée (Roux, 2015 ; Tornau, 2015 ; Petrucci, 2016) et primée (prix Desrousseaux) – consacrée à la théorie plotinienne des formes (Michalewski, 2014), vous nous offrez, comme résultat de vos dernières recherches, un ouvrage très important, qui fera date, j’en suis certaine, sur Atticus, le platonicien (Michalewski, 2024). Y a-t-il une certaine continuité entre vos deux monographies ? Comment se fait-il qu’un philosophe comme Atticus apparaisse au cours de vos recherches ?

 

Alexandra Michalewski : eLa monographie que j’avais consacrée en 2014 à la causalité des Formes avait eu pour objet de situer la philosophie de Plotin dans le contexte des débats platoniciens des deux premiers siècles de notre ère (période que l’on appelle le « médioplatonisme »). C’est une période très intéressante, parce que l’on voit comment le platonisme, à cette époque, se construit à la fois comme une exégèse et comme une défense de Platon. Pour cela, il reprend, discute et transforme des concepts et des doctrines issus des écoles et des mouvements concurrents. J’avais plus spécialement étudié la manière dont Plotin substitue à la doctrine d’un dieu qui fabrique l’univers comme un artisan, doctrine largement répandue au sein du médioplatonisme, un autre modèle de causalité, celui de l’émanation, dans lequel les principes divins produisent des effets en restant immobiles en eux-mêmes, sans se tourner vers les niveaux inférieurs du réel. Pour cela, il intègre à la définition des Formes platoniciennes le concept aristotélicien d’energeia (concept qu’Aristote avait précisément élaboré contre l’hypothèse de la participation). Les Formes sont ainsi non seulement intérieures à l’intellect divin, mais elles sont elles-mêmes des réalités vivantes et intellectives. Dès lors, contrairement à ce que l’on trouve chez des auteurs comme Atticus ou Longin, qui séparaient les réalités intelligibles de l’intellect, Plotin montre que dans leur ensemble, elles forment un monde tout à la fois intelligible et intellectif. Cette totalité vivante, du seul fait de son existence contemplative, exerce une puissance causale qui fait advenir le sensible. Cette définition de la nature des Formes lui permet aussi de prendre position dans un débat majeur de son temps, celui de la génération, temporelle ou non, de l’univers : selon Plotin, le monde est une réalité sempiternelle dans la mesure où il subsiste toujours dans la dépendance de sa cause intelligible.

Ces analyses m’avaient conduite à envisager qu’Atticus était une cible privilégiée de Plotin. L’ouvrage présenté aujourd’hui prolonge cette perspective, en se situant depuis le point de vue physique de l’analyse de la question des corps. Il montre qu’il existe un autre aspect de la polémique menée par Plotin contre Atticus, moins connu que celui de la critique de la séparation des Formes et de l’intellect, à travers les débats liés à la nature de la matière. En effet, l’un des fondements de la doctrine du commencement temporel de l’univers, pour Atticus, réside dans sa doctrine d’une matière pré-cosmique en mouvement dont s’empare le démiurge pour faire naître le monde. Les témoignages concernant l’enseignement oral de Plotin, que l’on trouve dans le traité de Porphyre conservé en syriaque (2021, ed. Arzhanov, désormais PM), joints à d’autres indications, tirées des traités et de la Vie de Plotin (Porphyre, 1982-1992), permettent de confirmer qu’Atticus était une figure centrale qui a servi à Plotin de contre-modèle pour bâtir son propre édifice cosmologique.

 

L.A. :  Atticus est un philosophe pour ainsi dire inconnu ou très peu travaillé actuellement. Pensez-vous qu’il soit important de relancer les études sur Atticus aujourd’hui ? S’agit-il d’un corpus intéressant pour le platonicien, le métaphysicien ou l’épistémologue ?

 

A.M. : La découverte récente de nouveaux longs fragments de la doctrine cosmologique d’Atticus, transmis dans le PM, permet d’avoir une appréciation beaucoup plus fine non seulement de cet auteur, mais également de sa place dans l’échiquier du platonisme antique. Il apparaît comme un auteur qui a eu une très grande influence dans l’Antiquité tardive, dans la mesure où il a été un acteur-clé de du débat concernant la question de la génération de l’univers.

Du point de vue métaphysique, il incarne une figure importante au sein de la tradition platonicienne de l’époque impériale : intégrant des éléments de stoïcisme au niveau éthique (l’autarcie de la vertu qui suffit à assurer le bonheur) et cosmologique (la doctrine d’un dieu artisan dont la providence s’étend jusqu’aux détails de la vie individuelle), il refuse absolument toute alliance avec la tradition péripatéticienne de l’époque hellénistique. Par ailleurs, sa doctrine cosmologique se démarque de celle de ses contemporains, dans la mesure où, contrairement aux auteurs qui défendent l’existence d’une triplicité principielle (Dieu, Formes, matière), il promeut une doctrine de quatre principes (Dieu, Formes, matière, âme), accordant un statut principiel à l’âme liée à la matière, et faisant du mouvement la clé de voûte de son édifice cosmologique.

 

L.A. : Quel rôle la pensée d’Atticus a-t-elle joué dans le débat entre chrétiens et néoplatoniciens païens ? Comment ce rôle a-t-il permis la transmission de sa pensée à la postérité ? De quoi est-il symbole ?

 

A.M. : La doctrine cosmologique d’Atticus se caractérise par la défense d’un modèle artificialiste de la causalité divine, dans lequel le dieu fabrique le monde comme un artisan façonne son produit : la génération du monde résulte d’une décision du dieu qui, à un certain moment, instaure de l’ordre dans le chaos initial, et qui, ensuite, le maintient intact par la puissance de sa volonté. Cette interprétation, qu’il défend en s’appuyant sur une méthode de lecture du Timée qui se veut attentive à la lettre du texte, est élaborée à travers une polémique suivie contre les thèses éternalistes d’Aristote. Très vite, Atticus est passé à la postérité pour être, avec Plutarque, une figure d’autorité pour ceux qui soutiennent la génération temporelle de l’univers. Cette interprétation de la cosmologie de Platon, qui reconnaît l’existence d’un dieu providentiel et bienveillant, jointe à sa doctrine de la vertu, a beaucoup intéressé les apologistes chrétiens des IVe et Ve siècles, comme Eusèbe de Césarée, qui ont vu en lui un allié pour faire valoir l’existence d’un platonisme qui dispose au christianisme et qui s’oppose à l’aristotélisme, jugé athée. Les néoplatoniciens païens, en revanche, favorables à l’intégration des thèses aristotéliciennes au sein du platonisme, et à la défense de la sempiternité de l’univers, ont considéré Atticus comme une figure encore balbutiante au sein de l’histoire de l’interprétation philosophique des textes de Platon.

 

 

II / Divergences

L.A. : Vous accordez une attention particulière à la lecture qu’Atticus fait du Timée de Platon, et il semble que c’est là qu’interviennent toutes les divergences qui entourent les dispositifs interprétatifs de ce platonicien. En ce sens, en quoi la lecture du Timée par Atticus s’oppose-t-elle à celle d’Aristote ? Comment Atticus interprète-t-il Tim. 28b et Tim. 30a ? De quel type de cosmologie et de production démiurgique s’agit-il ici ?

 

A.M. : Le Timée est un dialogue absolument central dans les exégèses médio- et néoplatoniciennes, car il est considéré comme le texte qui révèle la teneur de la doctrine de Platon concernant les principes cosmologiques de l’univers. Au livre I du De Caelo (éd. Federspiel, 2017), Aristote mène une polémique suivie contre la thèse d’un monde tout à la fois engendré et incorruptible, pour faire valoir, par contraste, la thèse d’un univers éternel et inengendré. Le projet d’Atticus est de s’opposer au modèle cosmologique hérité d’Aristote et de défendre la nécessité d’une cause fabricatrice de l’univers grâce à laquelle peut se manifester la providence. Le dogme de la providence est essentiel pour lui, puisqu’elle garantit aussi bien l’ordre cosmique que l’ordre des rétributions éthiques. Atticus exalte la puissance causale du démiurge, qui fabrique l’univers, en maintient la régularité, et le sauvegarde perpétuellement. Son interprétation se fonde sur une certaine manière de comprendre la question posée en Timée 28b, où l’on se demande si l’univers existe toujours ou s’il est engendré en dépendant d’un principe. Pour lui, le caractère « engendré » du monde signifie que celui-ci commence d’exister à un moment donné. Or cette option prise sur le sens de la génération du monde s’enracine dans une lecture bien particulière de Timée 30a : le monde commence d’exister à partir du moment où le démiurge s’empare du « visible » en mouvement pour le faire passer du désordre à l’ordre. Atticus, à la suite de Plutarque, soutient que dans ce passage, Platon décrit un état réel de la matière mue par une âme chaotique, que le démiurge ordonne lorsque celle-ci cesse de lui résister : en ordonnant les mouvements de la matière, il fait advenir la détermination et la mesure grâce auxquelles un monde, un kosmos, peut apparaître.

 

L.A. : L’un des personnages qui nous donne accès au corpus d’Atticus est précisément Proclus, qui critique durement Atticus, comme vous le montrez dans votre ouvrage. Quel est l’enjeu principal de la critique que Proclus adresse à Atticus en faisant dériver sa méthode de celle de Plutarque ?

 

A.M. : La polémique menée par Proclus contre la cosmologie d’Atticus est largement dépendante des critiques précédemment formulées contre lui par Jamblique, et surtout, par Porphyre. Pour Proclus, il existe une étroite corrélation entre la teneur de l’interprétation philosophique que l’on développe et la méthode exégétique que l’on met en place. À ses yeux, l’erreur fondamentale d’Atticus (qui est aussi celle de Plutarque) concernant le statut du monde vient de ce qu’il considère sa génération sur le modèle de la génération des réalités singulières, alors qu’il est une totalité : il ne peut pas être engendré à un moment unique, mais sa génération se déroule sur la totalité du temps. Or, selon Proclus, si Atticus échoue à saisir la spécificité de la nature du monde, c’est qu’il pratique une méthode de lecture qui « colle » trop au texte : trop attaché à la saisie du mot à mot, habile à disséquer les formules employées par Platon, il n’arrive pas à se hausser jusqu’au niveau de compréhension proprement philosophique du texte.

 

L.A. : C’est dans la critique de Porphyre à Atticus, comme vous le montrez, que se révèlent des éléments importants de la doctrine orale de Plotin. Que nous apprend la doctrine orale de Plotin qui ne fait pas partie de ses traités ? Ces témoignages révèlent-ils une divergence avec Atticus, avec les médioplatoniciens en général, avec Longin ?

 

A.M. : Le § 95 du PM fournit un témoignage très intéressant concernant l’enseignement oral de Plotin. Il révèle deux points, tout à fait décisifs pour comprendre l’arrière-plan des débats qui ont présidé à l’élaboration du néoplatonisme. Tout d’abord, il permet de voir que l’interprétation de Timée 30a, exposée par Porphyre – selon laquelle, dans cette section, il est question non pas d’un mouvement désordonné de la matière qui aurait précédé la formation de l’univers (comme le soutiennent Plutarque, Atticus et Longin), mais d’un mouvement inhérent à la nature des corps, si on les envisage séparément de la cause démiurgique – a été défendue par Plotin dans ses cours. Cette interprétation, Plotin l’avait, en grande partie, reprise du médioplatonicien Sévère.

Or si l’on associe les indications données dans le PM à celles de la Vie de Plotin (§ 14), où Porphyre relate que les textes d’Atticus et de Sévère étaient lus dans l’école de Plotin, nous pouvons commencer à mesurer l’importance que la discussion des doctrines médioplatoniciennes a eu dans la genèse du néoplatonisme. C’est mon second point : le platonisme de Plotin s’est élaboré en réaction à un certain courant du platonisme athénien, représenté par Atticus, puis Longin, qui sont les représentants de la doctrine artificialiste de la causalité divine. Ils posent l’existence d’une pluralité initiale de principes opposant un intellect divin qui contemple les Formes intelligibles (qui sont séparées de lui) à une matière précosmique mue de mouvements désordonnés. Pour eux, la génération du monde correspond au moment où l’intellect démiurgique ordonne la matière.

J’ai ainsi tenté de montrer dans ce livre comment Porphyre, en s’inscrivant dans la ligne de Plotin à propos de l’interprétation de Timée 30a, livre l’autre face de la palinodie qu’il prononça en entrant dans l’école. En effet, pour être admis parmi les familiers de Plotin, Porphyre dut renoncer à la doctrine qu’il avait hérité de Longin à Athènes, consistant à séparer l’intellect divin des Formes intelligibles (Vie de Plotin, § 18). En prenant également ses distances avec son ancien maître sur la doctrine de la matière (PM, § 95), Porphyre expose l’autre aspect de la critique du modèle artificialiste. Il s’inscrit dans la ligne de Plotin qui promeut un modèle de causalité par dérivation de toutes choses depuis l’Un, qui va de pair avec la défense du caractère sempiternel de l’univers.

 

III / Les principes

L.A. : Comme vous le montrez (p. 118), l’originalité de la lecture du Timée par Atticus réside dans sa proposition de quatre principes, ajoutant l’âme aux trois principes – Dieu, Formes, matière – que les manuels doxographiques de l’époque impériale identifient. Peut-on dire que plus qu’une substitution entre deux manières de quantifier les principes, il s’agit d’une réinterprétation de la relation entre l’âme et la matière ? En quel sens cette originalité d’Atticus peut-elle être comprise comme un dualisme ?

 

A.M. : En effet, comme l’ont montré les travaux, déjà anciens, de Heinrich Dörrie (1974 ; 1995), bien que le médioplatonisme se caractérise par une très grande hétérogénéité doctrinale, due notamment à l’éparpillement des écoles à différents points de l’empire, on peut néanmoins dégager plusieurs constantes. Or pour Dörrie (1995), la première, celle qui constitue ce qu’il appelle le « noyau dur » du médioplatonisme, est l’attribution à Platon d’une triplicité principielle : « Dieu, Formes, matière ». Pendant longtemps, les spécialistes avaient compté Atticus au nombre des défenseurs de cette triplicité. Mais, il y a quelque temps, j’avais émis l’hypothèse, à partir d’un extrait du commentaire de Proclus qui rapporte la doctrine principielle d’Atticus, que celui-ci défendait non pas trois mais quatre principes : Dieu, Formes, matière, âme (Michalewski, 2017). Les fragments transmis dans le PM permettent de confirmer cette hypothèse en apportant plusieurs informations nouvelles.

Tout d’abord, on voit bien que la défense d’une quadripartition va bien au-delà du simple ajout d’un principe à une liste. Ce choix témoigne d’une perspective très originale qui démarque Atticus de la plupart de ses contemporains et le rattache à l’héritage de Plutarque. Pour ce dernier, avant que l’univers ne soit formé, il existe une matière mue d’un mouvement désordonné. En effet, Platon en Timée 30a, indique que le démiurge s’empare de tout le « visible » en mouvement pour le faire passer du désordre à l’ordre. Or conformément à ce qui est dit dans le Phèdre, c’est l’âme qui est principe de tout mouvement : si donc il est question d’une matière qui se meut avant que le monde ne soit formé, c’est qu’elle est liée à une âme originaire, principielle, qui lui imprime ces mouvements. Cette manière de lire Timée 30a sert d’appui à leur interprétation de la genèse temporelle de l’univers : le monde naît lorsque l’intellect divin fait cesser les mouvements irrationnels de la matière animée et, en contemplant les Formes intelligibles, introduit des déterminations stables dans la matière.

Aussi, loin de faire rang avec ceux qui soutiennent l’existence d’une triplicité, Atticus (PM, § 76) s’insurge contre les platoniciens qui oublient le principe le plus important : l’âme. C’est elle qui, primitivement, met en mouvement la matière et, ensuite, la rend apte à recevoir les déterminations qui viennent du démiurge. Ce qui est alors à l’œuvre dans cette quadripartition, c’est un dualisme fondamental. Comme l’indique Atticus (PM § 74), ce qui se joue dans le Timée, c’est la relation entre une cause divine, constituée de deux principes immuables (l’intellect et les Formes), et une cause dite passive (la matière et l’âme), qui est le substrat qui reçoit l’action divine formatrice.

 

L.A. : La découverte d’importants passages doxographiques inédits dans le PM permet de comprendre autrement la convergence entre Calcidius (2011) – auteur latin chrétien du IVème siècle, qui a traduit et commenté la première partie du monologue du Timée – et Porphyre. Quels sont les éléments qui nous sont transmis ici à ce sujet ?

 

A.M. : Pendant longtemps, les spécialistes se sont interrogés sur les sources dont disposait Calcidius pour rédiger son commentaire au Timée, ainsi que sur son degré de dépendance envers ces sources. En lisant le PM, il m’est apparu que de très longues sections de ce texte trouvaient des parallèles presque terme à terme dans le chapitre final du commentaire de Calcidius consacré à l’analyse de la matière et qu’il fallait donc réévaluer la place occupée par Porphyre dans la section du De silua (Michalewski 2022). Calcidius est un auteur extrêmement important, puisqu’il a été l’unique vecteur la transmission de la doctrine cosmologique de Platon dans les premiers siècles du Moyen-âge latin – et la découverte de l’influence de Porphyre dans son commentaire permettra peut-être d’ouvrir des pistes de recherche à ce sujet. Mais il est aussi un penseur tout à fait singulier dans la mesure où, bien que chrétien, il défend l’existence d’une matière incréée. Toutefois, à la différence d’auteurs comme Atticus qui prétendent qu’il existe un désordre originaire de la matière, Calcidius la considère comme un principe axiologiquement neutre qui, loin de posséder une résistance intrinsèque initiale, tend toujours vers l’ordre venu de Dieu. D’après lui, le mouvement désordonné dont parle Platon en Timée 30a est causé non par la matière, mais par les traces des corps élémentaires privées d’ordre. De ce point de vue, la partie finale du traité porphyrien a servi de support à Calcidius pour construire son interprétation de Timée 30a relative à l’origine du mouvement. Mais il s’est aussi très largement inspiré du début du PM pour exposer la méthode permettant de saisir la nature des principes, pour penser le rapport de la matière avec les qualités, et pour nourrir une polémique suivie contre les stoïciens qui considèrent la matière comme une réalité corporelle.

 

L.A. : L’opposition entre Atticus et Plotin que nous transmet Porphyre permet de comprendre une distinction, très présente dans les textes de Plotin, entre au moins deux types de causes démiurgiques. Comment celle-ci est représentée dans la distinction entre ἐπίκτητος et πεφυκός ?

 

A.M. : Pour contester le modèle de causalité divine porté par Atticus, selon lequel le démiurge produit le monde comme un artisan son œuvre, Porphyre fait jouer une opposition déjà développée par Plotin entre deux adjectifs, πεφυκός et ἐπίκτητος. Pour Plotin, est πεφυκός ce qui est constitutif de l’essence d’une réalité, ce qu’elle possède de manière connaturelle. Est ἐπίκτητος, en revanche, ce qu’elle possède à titre accidentel, ce qui, résultant d’une acquisition, reste un ajout extérieur. Porphyre reprend cette opposition pour l’intégrer au sein de sa théorie de la causalité démiurgique qui produit « par son être même » : l’activité productive du dieu est connaturelle à son essence. Tout comme il a une essence éternelle, il a une activité éternelle et le monde ne peut donc avoir de commencement selon le temps. En revanche, ceux qui, comme Atticus, dissocient l’essence et l’activité au sein des principes supra-sensibles, rabaissent la causalité du démiurge en sous-entendant qu’il aurait pu acquérir son pouvoir producteur sans le posséder de toute éternité.

 

L.A. : Dans quelle mesure la relation établie par Atticus entre le temps, le mouvement et la matière peut-elle être comprise comme un échec d’interprétation ? Croyez-vous que c’est grâce à ces échecs d’interprétation que quelqu’un comme Proclus peut proposer une interprétation philosophiquement réflexive en mettant en évidence les problèmes de méthode que posent la lecture et l’interprétation du Timée ?

 

A.M. : Je ne sais pas si l’on peut vraiment parler « d’échec de l’interprétation ».  Ce qui est sûr, c’est que la doctrine cosmologique d’Atticus a été, pour l’essentiel, transmise à travers les citations polémiques qu’en ont faites les néoplatoniciens. Avec sa thèse d’un dieu artisan qui, par un mouvement en direction de la matière, produit le monde à un moment donné du temps, Atticus est un auteur qui se rapproche dangereusement des conceptions véhiculées par le christianisme. Porphyre et Proclus ont pour objectif d’établir un front commun du paganisme, en montrant l’unité des grands systèmes philosophiques du monde grec, et plus particulièrement, ceux de Platon et d’Aristote : à leurs yeux, le monde est une réalité éternelle qui ne dépend pas de la volonté d’un créateur pour subsister.

Mais Porphyre et Proclus sont loin d’être contemporains, aussi leurs intérêts à l’égard de la doctrine d’Atticus ne sont-ils pas tout à fait superposables. Proclus, qui est le dernier chef de l’école néoplatonicienne d’Athènes avant sa fermeture par Justinien, a enseigné dans la seconde moitié du Ve siècle de notre ère. L’essentiel des informations qu’il transmet au sujet d’Atticus, il les tient de ses prédécesseurs, Jamblique et Porphyre. Avec la conscience de se situer à la fin d’une époque philosophique, il présente les positions des différents platoniciens comme correspondant aux différentes étapes du déroulement d’une histoire de la révélation de la vérité qui culmine avec son maître Syrianus. À ses yeux, la doctrine d’Atticus se situe dans une sorte de préhistoire, dans la mesure où il ne comprend pas que la génération du monde est celle d’une réalité qui n’est comparable à aucune autre réalité sensible : le monde n’a pas commencé à un moment donné, comme c’est le cas pour les réalités individuelles, mais son commencement se produit dans la totalité du temps. Porphyre, qui était le disciple de Plotin, a vécu environ 150 ans plus tôt. En critiquant la doctrine cosmologique d’Atticus, il la présente dans le temps court des débats qui avaient lieu au sein de l’école de Plotin. Il cherche à montrer ce qui singularise la position d’Atticus par rapport à celles des platoniciens des IIe et IIIe siècles, et à faire voir comment Longin et Plotin l’ont reçue.

 

IV / Postérité

L.A. : Pensez-vous que l’opposition entre Plotin et Longin entre deux manières de lire Platon peut nous questionner plus généralement sur la manière d’aborder un texte philosophique, surtout pour ceux d’entre nous qui sont constamment confrontés aux textes philosophiques d’une autre époque ?

 

A.M. : En effet. Pour revenir sur cette opposition, ce qu’il faut remarquer, c’est qu’elle est établie par Porphyre, qui a été successivement l’élève de Longin à Athènes, puis de Plotin à Rome. On peut dire qu’en passant de l’un à l’autre, il est passé littéralement d’un monde à l’autre, en faisant l’expérience de deux méthodes pédagogiques très différentes, de deux types de professeurs, qui, à mon avis se retrouvent à toutes les époques. Le premier, Longin, est le représentant d’une manière de concevoir le rapport au texte de Platon fondée sur les valeurs de l’érudition – Longin était surnommé, entre autres, « bibliothèque vivante » et il était connu pour avoir une prodigieuse mémoire – et le respect de l’autorité des anciens. Il incarne une certaine forme de conservatisme que l’on voit par exemple dans sa volonté de s’inscrire dans le sillage d’Atticus pour qui l’interprétation des textes de Platon ne peut s’accommoder d’aucun emprunt à l’aristotélisme.

À l’opposé, pour Plotin, les textes de Platon sont considérés comme constituant le support d’une recherche personnelle de l’âme en quête de vérité ; d’ailleurs, ses cours n’avaient pas une forme figée, mais ils étaient le lieu d’interactions intenses avec les étudiants, de questions permettant de faire progresser l’enquête philosophique. Pour lui, la tradition ne fait pas autorité, et, pour accéder à la connaissance véritable, rien ne remplace la recherche singulière. Dans ce parcours, les textes de Platon, tout comme les commentaires donnés par certains auteurs, constituent un point de départ qui permet de s’orienter, et, pour rendre compte de la pensée de Platon, Plotin n’hésite pas à utiliser un grand nombre de concepts issus de l’aristotélisme.

Bref, je crois que le message délivré par Plotin est encore et toujours d’actualité : la philosophie est avant tout un chemin de l’âme vers une compréhension de plus en plus grande de ce qui est. Personne ne peut penser à ma place : l’exercice de la pensée est celui d’un dialogue fécond avec d’autres. Pour progresser dans ce chemin, la méditation des textes philosophiques et des différentes interprétations qui en ont été données est une étape indispensable, mais le reste est à découvrir par nous-mêmes.

 

L.A. : Cette façon de comprendre le message de la philosophie plotinienne est très profonde. Elle reflète, je pense, une manière très authentique de votre part de vous référer aux problèmes d’ontologie, comme enracinés dans une pratique réelle particulière de la philosophie. Avant de vous consacrer à la philosophie antique, vous avez précisément traduit Hegel et Schelling. Y a-t-il chez ces philosophes des points communs avec les thèmes de l’ontologie platonicienne et avec des concepts tels que la causalité et la puissance ? Y a-t-il quelque unité dans vos intérêts pour ces traditions de pensée ?

 

A.M. : Absolument. Pour le dire très vite, j’ai toujours consacré l’essentiel de mes travaux à des penseurs appartenant à la tradition de l’idéalisme. Avant ma thèse, je m’étais intéressée à la pensée de Leibniz, en me situant depuis une double perspective, celle de la formation de sa doctrine, en dégageant ce qu’elle portait d’héritage néoplatonicien ; et celle de sa critique par Hegel. Celui-ci lui reproche d’en rester à ce qu’il appelle une « pensé d’entendement » (Hegel, 2016), c’est-à-dire de ne pas parvenir à saisir la manière dont l’Idée sort d’elle-même, brise la clôture de la logicité, pour se réaliser dans la nature. C’est en effet cette question, celle de la puissance propre de ce qu’on appelle une « Idée », et de son rapport avec ce qui n’est pas elle, que j’ai cherché à interroger au fil de mes différentes recherches.

Cette question prend racine dans la philosophie de Platon qui, le premier, ouvre cette interrogation fondamentale qui va parcourir l’ensemble de l’histoire de la philosophie : à quels enjeux répond la question de l’origine et de la nature des Formes intelligibles ? Or l’un des textes essentiels qui sert de point d’appui à ceux qui s’emparent de cette question, c’est le Timée. Schelling, jeune étudiant au Stift de Tübingen en avait, à 19 ans, rédigé un petit commentaire, afin de montrer que, pour Platon, les Idées sont des « concepts purs de la faculté de représentation » (Schelling, 2005), comme Kant l’a mis en lumière dans la Critique de la raison pure (Kant, 2006). Pour lui, Platon est comme l’annonciateur de l’idéalisme transcendantal, mais depuis un point de vue encore dogmatique, puisqu’il transpose dans un démiurge divin préexistant au monde les catégories de la subjectivité transcendantale. Avec Plotin, on voit une autre face de cette question, puisqu’il est l’un des premiers platoniciens de l’Antiquité à développer une doctrine selon laquelle les réalités intelligibles, les Idées ou les Formes, ont par elles-mêmes une puissance productive, sans avoir besoin de l’intervention d’un démiurge, d’un artisan divin.

 

L.A. : Quelles nouvelles perspectives philosophiques ce dernier ouvrage vous a-t-il ouvertes ? Dans quelle direction s’oriente votre recherche actuelle ?

 

A. M. : Le platonisme de l’époque impériale est comme un puzzle dont nous aurions perdu un très grand nombre de pièces. Ce livre, je l’espère, permettra d’ouvrir des pistes permettant de comprendre un peu mieux comment les nouveaux fragments de doxographie médioplatonicienne révélés par le Porphyre syriaque s’articulent avec les anciennes pièces en dessinant une figure plus précise d’auteurs comme Atticus, Longin, mais aussi Sévère, qui ont joué un très grand rôle dans les débats philosophiques de l’Antiquité tardive. L’une des méthodes que j’avais mise en œuvre consistait en un décentrement de la perspective traditionnelle en se situant depuis un angle physique pour aborder les grandes questions métaphysiques : en quoi consiste la causalité divine ? Quelle est l’origine de l’ordre que nous percevons dans l’univers, etc. ? J’envisage de continuer dans cette direction, en étudiant notamment les répercussions que ces débats – concernant la question de la nature de la matière et des corps, leur rapport au mouvement – ont eu au sein de la tradition plus tardive, c’est-à-dire dans le néoplatonisme après Plotin et jusqu’au Moyen-âge.

 

L.A. : Au nom de toute l’équipe d’Actu Philosophia, je vous remercie vivement pour cet échange passionnant !

 

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Références

 

Aristote. (2017). Du ciel, trad. M. Federspiel, texte mis à jour par V. Gysembergh, préface d’Aude Cohen-Skalli, Paris, Les Belles Lettres, coll. « La roue à livres ».

Calcidius. (2011). Commentaire au Timée de Platon, éd. et trad. B. Bakhouche (avec la collaboration de Luc Brisson), 2 tomes, Paris, Vrin, coll. « Histoire des Doctrines de l’Antiquité Classique ».

Dörrie, H. (1974). « Le renouveau du platonisme à l’époque de Cicéron », Revue de Théologie et de Philosophie 24 (1), p. 13-29.

Dörrie, H. (1995). « Ammonios, der Lehrer Plotins », Hermes 83, p. 439-477.

Gavray, M.-A. et A. Michalewski (dirs.). (2017). Les principes cosmologiques du platonisme. Origines, influences et systématisation, Turnhout, Brepols, coll. « Monothéisme et philosophie ».

Hegel, G. W. F. (2016). Science de la logique. Livre deuxième. L’essence, trad. B. Bourgeois, Paris, Vrin.

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Luz Ascarate est docteure en "Philosophie et sciences sociales" de l'EHESS. Elle est actuellement chargée de cours à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle rédige, au sein de la même université, une thèse en philosophie sous la direction de Renaud Barbaras, portant sur la généalogie de l'ontologie du possible (des Présocratiques à la phénoménologie). Elle est également enseignante du second degré dans l'Académie de Versailles. Ses thèmes de spécialité sont la phénoménologie, les ontologies du possible et le socialisme utopiste.