Miguel Abensour : Emmanuel Levinas, l’intrigue de l’humain

Dans cet ouvrage d’entretiens avec Danielle Cohen-Levinas, Miguel Abensour explore la pensée philosophique d’Emmanuel Levinas en interrogeant ce que le philosophe appelait « l’importance extrême dans la multiplicité humaine de la structure politique de la société soumise aux lois et dès lors aux institutions où le pour-l’autre de la subjectivité – le moi – entre avec la dignité du citoyen dans la réciprocité parfaite des lois politiques essentiellement égalitaires ou tenues à le devenir » (« Paix et proximité »). Si Levinas n’est pas un penseur de la politique, il n’a cessé toutefois d’y revenir, avec insistance, notamment dans « Autrement qu’être » ou « Au-delà de l’essence », au terme d’une réflexion sur la justice. Ainsi pensée, la politique, de par la prise en considération du tiers, devient le temps du passage de la dissymétrie de la relation éthique à la réversibilité, la réciprocité entre citoyens. Aussi est-il légitime de soutenir que Levinas, loin d’avoir recours à l’éthique pour déprécier la politique, invente plutôt entre les deux sphères une articulation originale qui vise à rendre à la politique sa consistance et sa dignité, à renouveler en quelque sorte la question politique.
La proposition levinassienne, de par le rapport qu’elle instaure avec la justice et plus profondément avec la proximité, aurait pour effet de « relativiser » la politique en la posant et en la pensant en regard d’une autre instance, l’éthique, qui naît de la responsabilité pour autrui. Invention de Levinas, car il réussit au sein de la modernité, à élaborer un dispositif proche, formellement tout au moins, de celui des philosophes politiques classiques qui, en pensant la politique en regard de la métapolitique – l’excellence, la quête du bien-vivre, la vie juste – lui conféraient, grâce à cette relativisation, irréductibilité et différence. Du même coup, Levinas évite les deux écueils qui menacent la politique dans la modernité, soit le technicisme qui réduit la politique à une « techné » permettant de « gérer » les contradictions qui traversent une société donnée – de nos jours « la gouvernance » –, soit l’absolutisation au sens où la dissolution du complexe théologico-politique recentre la politique sur son axe, sur elle-même, l’autonomise jusqu’à faire naître chez certains le vertige de la politique se transformant en religion.

AUTEUR :
Professeur émérite de philosophie politique à l’université de Paris-Diderot, Miguel Abensour est ancien président du Collège international de philosophie.

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