Guy-François Delaporte : Petite métaphysique thomiste

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Ce livre clôt quatre décennies de recherches thomistes de son auteur. « Philosophe amateur », comme il se qualifie lui-même, Guy-François Delaporte est un ancien élève de l’Institut de philosophie comparée (IPC), fondateur du site internet le Grand Portail Thomas d’Aquin[1] depuis 2001 et traducteur des commentaires thomasiens de la Métaphysique d’Aristote[2]. Il propose « à la jeune génération thomiste », selon sa dédicace, une « petite métaphysique thomi ste », qui résume ses positions.

Comme il l’écrit dès l’introduction, il considère que Thomas, quoique théologien, a constitué une authentique métaphysique, dans ses commentaires d’Aristote. « C’est pourquoi là – et là seulement, insistons – saint Thomas souscrit aux exigences scientifiques liées aux matières étudiées : respect du sujet d’étude, des principes fondamentaux et du mode de procéder de chaque partie de la philosophie. » (p.13). Certes, Thomas se sert de la métaphysique pour sa théologie, mais précisément pour s’en servir, il faut que l’instrument soit correctement conçu et constitué, selon sa nature et sa méthode propres. Il est donc légitime et même nécessaire de s’appuyer sur les Commentaires d’Aristote pour découvrir la philosophie de Thomas. L’auteur revendique donc cette attention exclusive aux Commentaires.

Il se veut aussi libre de tout néo-thomisme, c’est-à-dire de toute interprétation moderne de la pensée du maître. Précisant l’intention de son ouvrage, il raconte avoir étudié d’abord ces commentaires, avant de lire toute littérature secondaire, et de s’étonner alors de la surcharge de questions nouvelles et des querelles de chapelles. Cet autodidactisme lui semble une opportunité de retourner au texte même de Thomas, et ce littéralisme ou cet archaïsme est paradoxalement gage de nouveauté, face aux traditions récentes : « Dès lors, apporte-t-il des éléments nouveaux sur la métaphysique de Thomas d’Aquin ? Non, certes non ! Son contenu est on ne peut plus traditionnel. Toutefois, son intérêt réside sans doute dans le fait qu’il aura l’air d’autant plus inédit, même parmi les thomistes, que la tradition aura été plus oubliée. » (p.18).

L’intention étant manifeste, entrons dans cet « exposé positif des grandes lignes de la métaphysique ». L’auteur traite du sujet de la métaphysique (chapitre 2), de la substance naturelle (c.3), de l’acte (c.4) et enfin de l’intelliger subsistant (c.5).

La métaphysique traite de « la question de l’être en général », « de l’être sous le seul rapport où c’est un être », elle demande : « Qu’est-ce qu’être un être ? » (p.35). Or l’être se dit en plusieurs sens, il y a plusieurs façons d’être, il est analogue, « mais avec un sens pivot auquel se rapportent les autres et qui sert de point de convergence » (p.41), la substance. Par conséquent, la métaphysique se spécifie en cherchant « les principes, causes et éléments des substances » (Com. Métaph., VIII, l.1, n°1682). Mais toutes les substances ne sont-elles pas sensibles, et donc déjà objet de la physique ? Quel besoin y a-t-il d’une méta-physique ? Mais le passage à la métaphysique est exigé par la physique elle-même : « La physique telle qu’Aristote la conçoit, se concentre, en effet, sur l’existence d’êtres changeants, matériels, périssables, sensibles, bref d’êtres naturels, mais elle finit par parvenir à la certitude qu’existe un être immuable, immatériel, impérissable, imperceptible, bref d’un être non-naturel, à l’origine de la nature et qu’elle nomme premier moteur. C’est tout le paradoxe de cette discipline, qui atteint au terme du déroulement logique de ses raisonnements, un principe d’explication situé bien au-delà de sa sphère d’étude. » (p.49). C’est à la physique de démontrer l’existence d’un premier moteur immobile séparé. Ensuite, la métaphysique cherche à connaître ce premier moteur, Dieu n’est pas le sujet de la métaphysique, mais sa fin. Elle part de l’être commun et cherche à s’élever jusqu’à Dieu, le premier moteur immobile. « La problématique générale de la Métaphysique d’Aristote sera donc de savoir comment passer de la notion d’être commun à celle de Dieu, c’est-à-dire du sujet le plus connaissable pour nous au sujet le plus connaissable en soi, en tenant compte du fait que notre condition humaine pâtit de sa défaillance originelle et laissera à jamais un sentiment d’inachèvement. » (p.57). Science à la fois excellente et modeste, grande par le terme qu’elle essaye de connaître, petite par le défaut de la connaissance qu’elle en acquiert ici-bas.

Delaporte discute enfin l’idée d’un « jugement de séparation », proposé par certains thomistes contemporains (Geiger, Wippel…) par lequel on entrerait en métaphysique. Atteint-on par ce jugement de séparation, qui n’est pas à proprement parler une abstraction, un étant commun qui englobe les étants sensibles et les étants séparés ? à ses yeux, le tort de cette solution est de poser une notion d’étant univoque, transcendantale et antérieure aux analogués réels. En réalité, pour l’auteur, il n’y a « pas d’esse commune indistinctement applicable à l’être matériel et à l’être immatériel » (p.67).

Dans un second chapitre, Guy-François Delaporte étudie la substance naturelle, qui est le point de départ de la réflexion métaphysique. Il reprend l’analyse classiquement aristotélicienne de la forme et de la matière des substances composées. La forme est le principe d’unité et de distinction de l’étant sensible, elle unifie les éléments qui le composent.

L’auteur s’emploie à défendre assez longuement la notion de forme contre ses critiques, en particulier par les biologistes contemporains. Qu’est-ce que la forme ? C’est un « principe d’ordre et d’unité de l’organisme ». « On appelle âme ce principe d’origine lorsqu’il fait vivre un corps organisé, l’âme est forme pour la matière vivante. (…) Il ne s’agit nullement d’un influx vital externe ni d’une intelligence cachée, tant redoutés des réductionnistes, mais d’un principe intrinsèque d’ordre et d’unité purement naturel. » (p.90). Il discute les interprétations réductionnistes et anti-finalistes de Jacques Monod et d’Henri Atlan, et remarque avec justesse qu’au fond « toutes leurs œuvres sont comme enveloppées contre leur gré dans l’ombre portée de la fin et de la forme » (p.119), notions philosophiques auxquelles on n’échappe pas si aisément.

Il propose ensuite de traduire l’expression difficile d’Aristote τὸ τί ἦν εἶναι, devenue le « quod quid erat esse » chez Thomas, par « l’identité permanente d’être » : L’expression signifie alors quelque chose comme le noyau dur de l’être meuble, à savoir son cœur invariant au travers des changements ; ce qui, dans l’être changeant, perdure sous les modifications ; son identité permanente d’être » (p.121). La forme prend le nom d’essence en tant qu’elle est connue par abstraction de la matière concrète où elle existe.

Le principal sens de l’être est la substance, dont nous venons de voir certaines caractéristiques. Mais qu’est-ce qu’être ? C’est la question qu’affronte Delaporte dans le chapitre 4, « L’acte ». « Acte est ici l’autre nom de la forme qui rend la substance achevée. Ce n’est plus un mouvement ni une opération, mais un principe actif auteur du maintien dans l’être complet. » (p.134). Selon la traduction d’André de Muralt de Métaphysique, Θ, 6, 1048a31, « l’acte est l’exister pour la chose », ou selon Tricot, « le fait pour une chose d’exister en réalité, et non de la façon dont nous disons qu’elle existe en puissance ». Dès lors, « Esse, exister, est l’activité propre de l’acte, de tout acte », et comme dit saint Thomas, être (esse) est « l’actualité de l’acte » (De Potentia, q.7, a.2, ad 9). « Exister est le travail intime – l’activité – de la forme dans et pour la substance. » (p.137). Delaporte rapporte une autre explication de Thomas, qui compare être et luire (cf. Somme contre les Gentils, II, 54, §6) : « Luire ou éclairer est l’action, l’activité, l’acte de la luminosité. Et si l’on met en œuvre la comparaison de Thomas d’Aquin, on comprend qu’être est l’action, l’activité, l’acte de la forme. » (p.148). L’interprète met ici au premier plan l’affirmation souvent répétée de Thomas selon laquelle « la forme donne d’être » (forma dat esse). « La forme, selon Aristote, ne se contente pas de donner un esse formale (le fait d’être “tel”) à l’essence mais bien un esse absolutum (le fait d’être purement et simplement) à la substance première. » (p.162). De manière corrélative, l’auteur polémique de manière virulente contre les néo-thomistes de « l’acte d’être », d’Etienne Gilson et Cornelio Fabro à Thierry-Dominique Humbrecht et John Wippel. Ils auraient tout bonnement inventé une nouvelle métaphysique non-thomiste ou supra-thomiste de « l’acte d’être », au regard de laquelle celle d’Aristote serait « essentialiste ». Le niveau d’actualité formelle y serait dépassé par un niveau d’actualité existentielle, inconnu d’Aristote.

Que penser de cette présentation des choses[3] ? Pour notre part, nous trouvons la position de Guy-François Delaporte fort discutable. Sa stratégie, si l’on peut ainsi parler, nous semble être d’existentialiser la forme, de lui faire porter la charge de faire être, et de ce fait de rendre inutile et superflu un acte d’être qui actuerait la forme. Il lave Aristote de tout soupçon d’essentialisme, parce qu’il l’existentialise. L’acte de la forme est élevé au rang d’acte de l’existence, de sorte qu’il suffit à rendre compte de l’existence de l’étant aussi bien que de sa détermination essentielle. L’acte d’être dont parlent les Gilson et Fabro après Thomas est ici absorbé, assimilé et assumé par l’acte de la forme, qui joue le rôle d’actualité formelle et existentielle à la fois. Au lieu de distinguer deux niveaux d’actualité – formelle et existentielle –, Delaporte les fond en un seul, qui assume les deux rôles d’actualisation. Il répartit les charges autrement que ne le font les thomistes existentiels. Une telle chose n’est pas en soi impossible ni interdite, et de nombreux textes de Thomas confirment une telle position. Il est certain qu’elle ramène la thèse de Thomas à celle d’Aristote et rejette tout dépassement de celui-ci par celui-là. Disons que nous sommes pour notre part plus convaincus par l’interprétation de Gilson qui souligne une originalité propre de la métaphysique de saint Thomas, sous l’impulsion de la révélation chrétienne de la création et de la nature purement existentielle de Dieu qu’il lit dans l’Exode (3, 14 : « Je suis Celui qui est »). A contrario, la ré-aristotélisation, si l’on peut dire, de Thomas qu’opère Guy-François Delaporte est cohérente avec son intention de se focaliser sur les Commentaires d’Aristote, plutôt que sur ses œuvres théologiques, dans lesquelles Gilson disait trouver les éléments les plus significatifs d’une métaphysique de l’être nouvelle et plus profonde que celle du Stagirite. Sans doute le thomisme vit-il de tels conflits d’interprétation, et son ampleur permet sans doute d’accueillir divers courants.

Dans le dernier chapitre, l’auteur prend appui sur la nature immatérielle de notre connaissance pour en induire la spiritualité de notre âme, qui est le sujet de notre intelligence. « C’est cette âme rationnelle subsistante et spirituelle qui servira de tremplin pour sauter dans l’inconnu vers les substances séparées » (p.188). Remarquons un traitement précis du fonctionnement de l’intelligence et de ses opérations. Il relativise ensuite la portée de la cosmologie aristotélicienne dans sa métaphysique, de sorte que la caducité de l’une n’implique pas celle de l’autre. Il montre comment l’affirmation par Thomas de la création de l’univers n’est pas absolument incompatible avec la thèse aristotélicienne de l’éternité du monde. La création dans le temps n’est pas démontrable, c’est la révélation biblique qui nous l’enseigne. Enfin, l’itinéraire métaphysique nous conduit jusqu’à la substance séparée. Cela suppose un certain jugement de séparation et de « purification », qui nie « du principe premier tout ce qui est composition, matérialité, mouvement et puissance comme autant d’impuretés. » (p.211). Nous sommes ainsi conduits à une « analogie de proportionnalité entre le fini et l’infini, entre le faillible et le parfait, entre le meuble et l’accompli, entre le mixte et le pur » (p.212). Hélas, une telle substance simple échappe à notre mode de connaître par composition discursive, et nous sommes comme la chauve-souris devant le soleil.

L’auteur rapporte ensuite l’exposé grandiose du livre Lambda de la Métaphysique et son commentaire par Thomas. Dieu est pensée de sa pensée, « il est substance, cette substance est acte, cet acte est un exister, cet exister est un vivre, ce vivre est un intelliger, et cet intelliger est intellection de l’intellection. » (p.234). Pour Delaporte, Thomas ne dit pas autre chose qu’Aristote lorsqu’il écrit que Dieu est « l’Intelliger même subsistant » (Somme de théologie, I, q.54, a.1). Au passage, l’interprète récuse l’idée d’une ignorance divine du monde ; « c’est au contraire en se connaissant lui-même que Dieu fait être et connaît toutes choses » (p.233-234).

Au total, c’est un livre aussi profond que didactique que nous offre Guy-François Delaporte. On le lira avec profit, ne serait-ce qu’en tant que témoin d’une option interprétative très nette : l’identification de Thomas et d’Aristote en métaphysique. On pourra aussi penser que parfois les distinguer serait plus historiquement correct, et éviterait d’« aristotéliser » Thomas comme de « thomistiser » Aristote, erreur dans laquelle – à notre avis – l’auteur tombe par moments. Plus profondément, c’est la nature même du projet de Delaporte d’exposer la métaphysique thomiste du Commentaire d’Aristote qui fait à la fois l’intérêt et la limite de ce livre. Que ce Commentaire soit remarquable et extrêmement riche philosophiquement, nous le croyons assurément ; qu’il reflète l’intégralité des conceptions métaphysiques de Thomas, nous en doutons quelque peu, dans la mesure où une source extra-philosophique et religieuse a assurément influencé la pensée thomasienne, au point que Gilson l’a qualifiée de « philosophie chrétienne » – étiquette que, logiquement, Delaporte récuse (cf. p.157-159).

***

[1] Lien : https://www.thomas-d-aquin.com

[2] Physiques d’Aristote, Commentaire de Thomas d’Aquin, Tomes I et II, 2008 ; Métaphysique d’Aristote, Commentaire de Thomas d’Aquin, Tomes I et II, 2012 ; Seconds Analytiques d’Aristote, Commentaire de Thomas d’Aquin, 2014 ; Traité de l’Interprétation d’Aristote, Commentaire de Thomas d’Aquin, 2018 ; Commentaire de Thomas d’Aquin sur le Traité de l’âme d’Aristote, 2021 (tous chez L’Harmattan).

[3] A ce sujet, voir aussi Guy-François Delaporte, « Une métaphysique propre à Thomas d’Aquin ? », Laval

théologique et philosophique, 73 (2), 2017, pp.167–180.

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