Léon Brunschvicg : Œuvres philosophiques, Tome III – L’Introduction à la vie de l’esprit et L’Idéalisme contemporain

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Il peut sembler que l’heure soit venue de relire et réévaluer l’œuvre de Léon Brunschvicg. Après un numéro de la Revue de métaphysique et de morale – dont il fut le co-fondateur – en 2021 et un recueil d’Études brunschvicgiennes cette année, les éditions Hermann lancent un vaste projet éditorial de réédition de ses « Œuvres philosophiques », dirigée par Marion Marchal. Les trois premiers volumes viennent de paraître : les textes de Brunschvicg sur Spinoza (vol.1, 816p.), ses deux thèses de 1897, La modalité du jugement et sa thèse latine sur la vertu du syllogisme chez Aristote (vol.2, 384p.), et l’Introduction à la vie de l’esprit, accompagné de L’idéalisme contemporain, recueil d’articles parus entre 1897 et 1901 (vol.3). C’est de cette Introduction à la vie de l’esprit, que nous parlerons ici.

En 1900 donc, le génie précoce de 31 ans qu’est Léon Brunschvicg publie l’Introduction, qui tient autant du manifeste que de la méditation, et qui synthétise ses principales thèses philosophiques, dans un texte ciselé, tendu, pétillant, sans note, qui esquisse les dimensions de la « vie de l’esprit ».

Dès l’abord, Brunschvicg établit la réalité de l’esprit contre le positivisme : « du sein de la science positive, et justifié par elle, surgit l’appel au sentiment intérieur, à qui il appartient de révéler et d’éclairer certains modes d’action et de réaction différents des actions et des réactions d’ordre physique, et qui établit comme une réalité incontestable la vie de l’esprit. » (p.46). Dans l’état de la science de son époque, la science n’explique pas tout, mais le « sentiment intérieur » supplée immédiatement, il « parle là où la science se tait ».

Ainsi donc, il faut partir de l’esprit, de cette « réalité intestable » que nous expérimentons sans cesse. Ce point de départ implique l’idéalisme, dont Brunschvicg sera le héraut. Faute de distinction nette entre la perception actuelle et le souvenir, il faut s’en tenir à nos représentations. L’idéalisme est donc professé dès la quatrième page du livre : « je ne saisis pas directement le monde, à travers moi et en dehors de moi, parce que je ne puis sortir de moi sans cesser d’être moi ; le monde qui est connu est en moi ; s’il était absolument extérieur à moi et en tant qu’absolument extérieur, il ne pourrait être connu. » (p.48). Cette décision quasi-inaugurale ne sera jamais reniée par Brunschvicg.

Mais si l’on analyse nos représentations, on s’aperçoit qu’elles ne sont pas immédiates ni données comme telles, mais qu’elles procèdent d’un certain travail d’élaboration, qui nous révèle déjà l’activité de l’esprit. Cette activité consiste en une double fonction, « fonction de fusion et fonction de juxtaposition » (p.51) des primes images. Un progrès a ensuite lieu du fait d’un nouveau travail spirituel ou mental d’abstraction et de généralisation des images élaborées. L’esprit élabore des relations entre les images et forme ainsi des concepts, c’est son rôle propre : « la réalité proprement intellectuelle, c’est le rapport » (p.57). Plus précisément, Brunschvicg réaffirme le primat du jugement sur le concept qu’il avait établi dans La modalité du jugement : « la véritable expression du concept est un jugement », « l’affirmation d’une relation entre un groupe de qualités et un groupe d’individus » (p.58). Dans le jugement se reconnaît la nature de l’esprit comme « puissance d’unification » (p.62).

Après cette longue étude de la « Représentation », Brunschvicg passe plus vite sur « l’Action », comprise elle aussi en rapport avec l’idée, et sur « le Sentiment », qui est une autre manière de se prendre conscience de soi. Mais voici que notre connaissance s’élève d’un niveau en devenant scientifique (chapitre 2 : « La vie scientifique »).

Brunschvicg reconstitue la genèse du monde extérieur à partir de l’esprit. Celui-ci ordonne les données incohérentes des sens et constitue ainsi un monde, par un « travail de coordination mentale » (p.77) qui relie les objets dans l’espace et les enveloppe dans le temps. « La synthèse qui constitue la représentation de l’univers est une œuvre intellectuelle. Aux images qui spontanément circulent en lui, l’esprit ajoute de son propre fonds les rapports définis qui confèrent au contenu sensible une organisation intelligible. » (p.79). Le monde ne nous est pas donné comme tel, c’est nous qui le constituons, mais la faculté d’organisation étant la même chez tous les êtres raisonnables, son objectivité, ou plutôt son inter-subjectivité, est assurée. L’existence du monde extérieur est aussi certaine que celle de notre esprit, « puisqu’elle est liée à lui et garantie par lui » (p.80). Pour Brunschvicg, il y a là une affirmation décisive du primat de l’esprit : « le monde qui dépasse infiniment la sphère de notre individualité, est compris en notre esprit » et « nous n’avons pas abdiqué devant les choses » (ibid.).

Pour ne pas être prisonnier du « préjugé de l’expérience », il convient de « crée[r] la science » (p.81). La « science fondamentale » (p.82) est la mathématique, où l’esprit décompose et recompose les éléments de manière purement intelligible et où « il s’y contemple lui-même » (p.84). Tout l’enjeu d’une science de l’univers sera alors d’instituer des rapports abstraits, qui expliquent les liens entre les phénomènes de l’expérience. Elle consistera en « la coordination des phénomènes sensibles grâce aux rapports mathématiques » (p.95). « De cet univers qui semble entourer et comme emprisonner l’individu, il [l’esprit] fait un système qui se résout en rapports intelligibles et qui réside tout entier en lui » (ibid.). L’esprit intériorise et idéalise le monde en quelque sorte, il se le rend transparent et l’assimile en le réduisant aux rapports intelligibles qu’il y met. Ce faisant, l’esprit humain institue la vérité.

De « la vie esthétique » (chapitre 3), Brunschvicg retient le désintéressement et comme la libération du moi borné. Dans l’émotion esthétique, « l’esprit n’y connaît plus rien de ce qui le restreint aux limites de son individualité ; il est au-dessus de la douleur, au-dessus des plaisirs personnels, il est ouvert à tout, et libre d’une liberté infinie qui est repos et qui est joie. » (p.102). Cette vie hors de soi nous est procurée par exemple dans l’identification aux personnages romanesques, dans laquelle « nous disparaissons pour devenir autrui » (p.107). Ce n’est toutefois pas une fuite de soi, mais plutôt un retour à un soi enrichi et approfondi : « Nous nous retrouvons dans une partie de notre âme que peut-être nous ne connaissons pas, que sans l’attrait de la beauté nous n’aurions jamais explorée, et qui est nous, notre moi intime et profond » (p.109).

Brunschvicg passe ensuite à « la vie morale » (chapitre 4). Quelle morale l’idéalisme indique-t-il ? Il dresse devant nous une alternative : ou bien rester asservis à nos passions et nos tendances de toutes sortes, ou bien s’en libérer par la force de l’esprit, qui les domine et nous façonne une personnalité libre. Pour le dire avec des mots devenus célèbres, il s’agit de « nous détacher de l’individu que nous sommes pour devenir l’esprit que nous avons résolu d’être » (p.120). L’esprit est « faculté d’initiative et de progrès » (p.118), par lui nous sommes libres, nous pouvons nous détacher de nos intérêts particuliers et vivre selon l’idéal de la raison. Par là aussi, nous accédons au sens de l’universalité de l’humanité ; désintéressés de nous-mêmes, nous voulons « le bien commun de l’humanité » (p.122). S’élevant au-dessus de notre individualité propre, nous accédons à la vérité et à la justice universelles. Cette morale a une portée eschatologique, elle vise « la libre communion des volontés droites, prêtes à s’unir dans un amour pur et profond » (p.130).

Y a-t-il quelque place pour « la vie religieuse » (chapitre 5) dans la philosophie brunschvicgienne ? En un sens – spinoziste, si l’on veut –, oui. Brunschvicg constate l’écart entre la finitude de notre humanité et l’infinité de la liberté de l’esprit qui habite en nous : « l’esprit qui travaille en l’homme, ne se réalise jamais dans sa plénitude et dans son infinité » (p.133). Les idées de moralité, de beauté et de vérité semblent dépasser leurs incarnations particulières. Par là, on découvre « la loi d’unité » : « l’unité, c’est l’esprit même dans son fond essentiel », c’est « la raison d’être » (p.137). « L’existence spirituelle de l’homme implique donc, comme sa condition, l’existence de l’unité suprême » (p.138). Tel est, si l’on peut dire, le Dieu auquel les voies brunschvicgiennes conduisent.

Mais ce « spiritualisme », comme Brunschvicg le nomme, a pour conséquence une sévère critique des représentations « matérialistes » de Dieu, qui incarnent les attributs de l’unité spirituelle dans un individu. Les religions errent en posant un Dieu prétendument transcendant, en fait matériel, réifié et imaginé, autre que l’homme. « Il ne saurait plus s’agir d’incarner ce principe dans un être qui existerait à part de l’homme et qui ne pourrait avoir d’influence sur lui que du dehors, par l’intervention matérielle d’une force contraignante qui laisserait intacte sa volonté, ou par la révélation d’une parole mystérieuse qui demeurerait étrangère à son intelligence. » (p.140). L’idéal d’unité spirituelle est interne, immanent à l’esprit de l’homme, et non séparé et réifié. Évidemment, Brunschvicg – issu du judaïsme – se montre très critique de « la lettre, le rite et le costume, l’extérieur qui est la part du corps et qui ne concerne point l’âme » (p.147). Aux religions de l’extériorité, il oppose la vie religieuse en laquelle s’accomplit la vie philosophique. Aux professions de foi selon lui contraintes par des autorités extérieures, il subsiste sa profession de foi rationnelle, optimiste et progressiste : « la vie est bonne, absolument bonne, du moment que nous avons su l’élever au-dessus de toute atteinte, au-dessus de la fragilité, au-dessus de la mort. » (p.148). L’esprit nous sauve de tout mal.

Admirons cette défense brillante de « la vie de l’esprit », de sa force et des joies qu’elle donne ; méditons ce noble idéal de vérité et de moralité, que Brunschvicg tâcha assurément d’incarner dans sa propre vie – quand bien même nous serions en désaccord avec ses options philosophiques, idéalistes, criticistes, spiritualistes et rationalistes ; recueillons, enfin, l’énergie qui irradie de ces fortes pages, dont nous n’avons donné qu’un bref aperçu, seulement pour introduire à sa lecture.

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