Jacques Deschamps : Eloge de l’émeute

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Avec Eloge de l’émeute parut en mai 2023, Jacques Deschamps propose son ouvrage le plus personnel ; publié aux éditions « Les liens qui libèrent », dont la collection « Trans » est dirigée par Dominique Quessada et Raphaël Liogier, ce livre s’inscrit dans un horizon où la remise en cause des certitudes tout en « habitant le monde » (p 6) détermine les perspectives du propos. Et de ce point de vue, si l’on fait une première esquisse de ce que met en jeu l’émeute, celle-ci serait donc cette instable expérience en formation où des faisceaux individuels et communs interagissent, constituant et déstabilisant monde et corps, matérialisant concrètement les rapports des forces sociales. Étant donné le sujet, le but de cet ouvrage est justement de ne pas en faire un simple thème avec ses variantes historiques, mais de l’évoquer conceptuellement comme événement, afin de le suggérer dans ce qu’il fait éprouver. Ainsi, dans la manière même de citer certains auteurs qui soutiendraient les analyses, Jacques Deschamps ne s’y réfère pas, il les sollicite – ce qui est parfois pénible dans la mesure où les citations ne sont justement pas référencées précisément – au nom d’une « intelligence collective » qui « vagabonde » (p 145) à travers les voies ou lignes de fuites ouvertes par la description de ce que provoque l’émeute. Ainsi Jacques Deschamps se tient à la limite, à plusieurs carrefours : ni réductible à un descriptif historique, préférant souvent « l’impression » à la mesure d’un exposé conceptuel, ni même manifeste politique puisqu’il veut penser « l’infra-politique de l’émeute » (p 103), ce livre passe d’un mode à l’autre pour célébrer l’émeute et la dignité de « la plèbe séditieuse » (p 71).

 

  1. Le problème de la relativité de l’émeute :

 

En apparence, pour reprendre ce qu’en disait Foucault sur la manière dont Érasme traite de la folie, l’éloge de l’émeute serait une stylisation d’une manifestation paradoxale qui dans son désordre exprime l’ordre, donc réalise le pouvoir du pouvoir : en marquant les limites de l’institution, l’émeute exprime une situation socio-culturelle qui par-là même institue une société dans ses relations avec l’État. Pourtant ce court et dense recueil ne cherche pas à redire encore que « là où il y a pouvoir, il y a résistance et (…) pourtant, ou plutôt par là même, celle-ci n’est jamais en position d’extériorité par rapport au pouvoir[1] » : Jacques Deschamps semble bien plutôt chercher un moment d’extériorité à la domination instituée, de rupture et d’appel d’air, « d’Aera » par ce que signifie l’émeute (p 143). L’émeute n’est peut-être pas un simple moment interne à tout pouvoir par lequel un gouvernement s’autorise un moment de relâche, utilise les casseurs pour faire grimper les assurances, ou expérimente ses formes normatives pour se réinventer et repérer des seuils de tolérance, ou bien encore, comme dans le moment hégélien de la guerre, secoue les intérêts individuels des particuliers. L’émeute dont il est ici question est violente et sanglante ; elle n’est pas celle qui a été autorisée par l’arrêté préfectoral, elle est celle qui met en cause les formes du pouvoir en place consacrés et répressifs, parce qu’elle exprime, selon Jacques Deschamps, la situation historique du capitalisme et la lutte des classes :

la seule valeur historique de la violence est inscrite dans le fait qu’elle est l’expression brutale et claire de la lutte des classes. Si le prolétariat réagit contre la force de l’État par la violence, c’est pour répondre, par la brutalité la plus intelligible, à la déchéance générale des valeurs morales bourgeoises minées et viciées par le seul souci de l’intérêt et de l’enrichissement. (p 91)

L’éloge de l’émeute n’est donc pas celle d’une ironie continue face à la mort qui éprouve le vide du dérisoire par sa dérision, mais la prise de risque collective de l’anéantissement des pouvoirs qui anéantissent par l’exploitation systématique ; l’éloge de l’émeute tente donc ici de fixer cette contradiction qui vit de cet anéantissement qu’est l’exploitation capitaliste poussée jusqu’à l’autodestruction.

Jacques Deschamps délimite par l’éloge l’abord des termes : il ne s’agit pas de théoriser et proposer à la fin de ses analyses « un catalogue militant des mesures à prendre » (p 119) pour que le moment révolutionnaire de l’émeute institue ce que l’émeute dénonce, veut détruire ou fonder. Deschamps indique qu’il en est « bien incapable de le faire, ni même d’en avoir une quelconque intuition. » (Ibid.) Il affirme même : « Je peux me dire, en toute lucidité, que les moyens intellectuels nécessaires me manquent » et que « l’émeute n’a pas de devenir-révolutionnaire » (ibid.). Nous atteignons ici un autre problème : qu’est-ce que serait ce moment de l’émeute, pourtant ancré dans l’Histoire, ce moment capitaliste, auquel pourtant Jacques Deschamps refuse les intentions et horizons d’un « devenir-révolutionnaire » ?

Si l’émeute est apparemment l’expression d’un symptôme contre l’ordre établi – historiquement dans les sociétés occidentales, des classes exploitées contre les classes possédant l’appareil d’État – comment thématiser cette expression insurrectionnelle comme non relative, non tributaire et dépendante de cet ordre qui l’autoriserait temporairement, et ne ferait donc que renforcer son ordre répressif ? Comment thématiser et faire l’éloge des modes de violences propres à l’émeute sans que ceux-ci soient essentiellement constitutif d’un ordre répressif qui ne ferait que les gérer et les utiliser pour accentuer ses modes d’exploitation et son système disciplinaire ?

La réponse classique est que l’on ne sort pas de la relativité de l’état de chose ou de l’ordre que veut détruire l’insurrection et provoque l’émeute. Là-dessus, Jacques Deschamps dénonce d’emblée une forme de problématisation dont la vision est évidemment « bourgeoise » :

Pour les élites dominantes, l’action sociale des couches populaires est toujours pensée comme une réaction presque mécanique des inférieurs (défense de principe des droits acquis, du pouvoir d’achat, de l’emploi, résistance aveugle aux réformes, aux transformations sociales, etc.), mais jamais comme une action politique autonome et possédant une rationalité interne. (p 57)

Cette violence de l’émeute est toujours ravalée dans sa signification rudimentaire réservée à la populace, celle qui n’a pas su domestiquer et s’extraire de la Nature, s’éduquer et ne fait que réagir en « sauvageon » inorganisé et inorganique donc de facto hors-la-loi, sans possibilité d’accéder à une forme d’autonomie, sans pouvoir se rendre digne d’une loi universelle donnée à soi-même par le savoir de sa volonté.

Pour essayer de sortir de cette ornière, Jacques Deschamps commence par revenir aux impressions brutes de l’émeute pour y déceler une force, et le signe avant-coureur d’une autonomie, d’une liberté qui se joue à même le corps et ses styles ; une libération qui s’affirme inconditionnellement parce qu’elle reconstitue sa déprise comme liberté. L’émeute est corps qui s’ouvre un espace et une temporalité propre. L’acte même de l’émeute constitue selon l’auteur un corps-collectif qui certes, répond à une oppression, mais la dépasse dans un mouvement qui institue une pureté originelle organique, en devenir vivant. Ce n’est donc pas un retour vers l’âge d’or, une remise à zéro.

Donc le problème est qu’à ce niveau selon Deschamps « qu’il n’y a pas de devenir-révolutionnaire de l’émeute » (p 119), donc pas de plan, pas de mesure et de repère à prendre pour préparer un « moment révolutionnaire » (p 120) : l’émeute est un « événement social absolument singulier » (p 120) qui montre le devenir vivant même qui constitue et dépasse l’Histoire (p 122).

 

  1. L’autonomie de l’émeute :

 

Cet événement qu’ouvre l’émeute par-delà l’Histoire n’est donc pas réductible à un devenir-révolutionnaire car il est fondamentalement autonome et comprends et dépasse donc l’action révolutionnaire : « l’Autonomie devenait le nom de la transformation révolutionnaire de la vie qui inscrivait dans le territoire, dans les corps, dans le langage, une forme de vie qui « coïncidait avec sa forme d’organisation politique et qui par-là même déstabilisait l’état de chose présent » (Tari)… » (p 111-112).

Que signifie donc ce niveau du vivant supérieur où se joue selon Jacques Deschamps cette « Autonomie » ? L’émeute exprime cette autonomie du Vivant : ce qui signifie que sa destruction, sa violence et ses dégradations (p 65) ne se situe plus à un niveau contextuel, ne se situe plus au niveau de la simple revendication occasionnelle, mais au kháos, donc à ce que peut constituer avant tout Principe toute forme réellement vivante :

Le pathos « anarchiste », disposition psychique et à la fois forme d’activisme social, agit donc lorsque toute forme possible de vie s’écroule (…) La pulsion anarchiste sauve une condition fondamentale du maintien en vie de l’être humain : que soit préservée la possibilité d’un choix même lorsque l’expérience-limite tue, ou paraît tuer tout choix possible. (p 117).

Cette autonomie émeutière évoquée est donc celle de la Vie même qui en elle-même peut être riche d’une force politique parmi d’autres : « quand la vie est mise à nu, plus rien ne fait barrage à « l’esprit destructeur » dont parlait Benjamin. Plus rien ne nous retient contre la tentation ordalique de la destruction. Une logique alors est à l’œuvre où se brouille la limite indécise entre vivre et mourir. » (p 142).

Dans l’abîme de cette limite indécise, l’émeute ne peut donc pas être un combat « frontal » contre la domination, mais une « échappatoire » qui révèle les « obliques des dissidences vagabondes » « déclenchant des moments de désordre créateur » contre « aplatissement de nos existences et enlaidissement du monde » (p 132). L’émeute serait un temps esthétique qui se redécouvre, qui hiérarchise et élève l’existence pour la tourner vers la beauté et la « contemplation » (p 136 et p 140). L’émeute ouvre donc à une redécouverte du corps, du goût et des dispositions de l’espace et du temps par la violence :

avoir le désir impérieux de savoir résister au présent, en commençant – et chacun et chacune peut le faire à sa mesure et à son goût – par se donner des règles de morale séditieuse provisoires, pour chercher à redisposer autrement nos façons de penser (…) un des effets les plus dévitalisant du mode de domination auquel nous avons affaire aujourd’hui tient à l’enlaidissement de toute chose (p 130)

 

  1. La régénération par l’émeute :

 

Selon Jacques Deschamps, l’émeute exprime dans la sédition un rapport de goût à l’espace et au temps qui revitalise ce que les pouvoirs en place ont ravalés à la honte du fonctionnel rentable ou de l’abrutissement ludique. La violence de l’émeute dégrade ce que précisément l’ordre urbain des dominants a dégradé pour asseoir son exploitation : soit avec Haussmann et ses avenues « adaptée à la canonnade et aux charges de cavalerie » (p 65), soit avec « la civilisation des loisirs » (p 140) qui n’est qu’un pourrissement généralisé du goût, et une perturbation par sur-sollicitation et déconcentration qui empêche toute forme de contemplation.

A rebours de cela, au niveau temporel, l’émeute est donc selon Jacques Deschamps non pas une accélération, mais un ralentissement. Nous citons pour illustrer cela un long passage afin de donner une idée des différentes références, sauts stylistiques et conceptuels que mobilise l’auteur à travers son livre :

Ralentir, retenir, « suspendre le temps », l’idée n’est pas originale, c’est même une vieille histoire, aussi ancienne que notre civilisation elle-même. Une tentation qui a fait retour à chaque épisode révolutionnaire dans lesquels l’humanité a su se régénérer – on l’a vu avec les communards tirant sur les horloges.

On trouve dans l’Ancien Testament (deuxième Épître aux Thessaloniciens de l’apôtre Paul) une notion singulière, voire énigmatique pour nous qui sommes tellement modernes : le katéchon, la « puissance qui retient », qui peut retenir (tenet) l’apparition de l’Antéchrist pour que nous ayons le temps de mieux nous préparer à la fin de l’ère humaine et au Jugement dernier (voir les commentaires de Carl Schmitt).

L’enjeu de l’émeute relève de cette figure du katéchon. On se trompe donc à la concevoir comme une force d’accélération. Elle est la tentative, consciente ou non, de retenir le temps contre l’accélération létale du système dominant. (…) La trajectoire émeutière va dans la direction de la vie. Suspendre le temps pour retenir l’effondrement, freiner les mécaniques morbides en imaginant des alternatives, en vivant des expériences collectives qui transforment nos sensibilités, pour les rendre aptes à des registres inédits d’émotions sans lesquelles nous ne pouvons pas vouloir ce à quoi pourtant nous aspirons. (p 127-128)

Trouver la joie du goût revitalisé qui contemple à nouveau parce qu’il sait apprécier un environnement où la Nature (p 137) n’est plus vue comme simple ressource, cette possibilité s’aperçoit dans l’événement de l’émeute selon l’auteur. Elle affirme l’autonomie des corps, du corps-collectif et du Corps qui respire parce qu’il fait « éclater le continuum de l’histoire » (p 101) comme l’affirme Walter Benjamin.

 

Conclusion :

Certes, le propos de Jacques Deschamps est un éloge, n’est qu’un éloge qui stylise plus qu’il ne démontre et analyse, qui évoque une autonomie qui en reste « l’infra-politique des sans-pouvoir » (p 101). On peut ironiser aussi en recomposant unilatéralement son propos pour le rendre incohérent et contradictoire, notamment sur la violence dont la conceptualisation est tantôt ce «  qui rend leurs hautes valeurs morales aux luttes populaires » (p 92) tout en étant « la continuation immédiate de la vie quotidienne des dominants » (p 93) ; ou également à nouveau sur le caractère infra-politique de l’émeute, sans devenir révolutionnaire, alors que précisément ce qui est reproché à l’émeute est sa sauvagerie éphémère et sans pouvoir et perspective politique réelle. Jacques Deschamps est conscient de ces tensions et ne les évacue pas. Il passe alors souvent d’un plan à l’autre dans un devenir deleuzien « imperceptible » (p 65) : c’est sa faiblesse qui fait sa légèreté donc son charme – c’est surtout un « éloge », dans tout ce que cela peut avoir d’un peu forcé.

Mais malgré tout, le fond de cet éloge de l’émeute permet de réfléchir de façon originale sur cette expérience même dans la tension des limites des domaines qu’elle brouille, détruit ou actualise avec ou sans lendemain. Et si l’intérêt d’un livre de philosophie tient dans l’effort intellectuel qu’il exige pour penser une authentique signification, rien que pour les références qu’il convoque, ce livre donne tout autant qu’il laisse à penser.

 

***

[1] Michel Foucault, Histoire de la sexualité 1. La volonté de savoir, Gallimard, coll. Tel, 1994, p. 125-126

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