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Michel Bitbol : Maintenant la finitude.

Peut-on penser l’absolu ?

samedi 15 juin 2019, par Florian Forestier

Avec une obstination discrète, Michel Bitbol trace depuis plus de vingt ans un chemin dont l’unité et la singularité s’imposent de livre en livre [1]. A travers l’épistémologie de la mécanique quantique et des sciences cognitives, il esquisse ainsi peu à peu les traits d’une phénoménologie indirecte de l’expérience présente. Indirecte, car la nature de son point focal, l’expérience pure du ceci qui se montre dans l’instant, interdit sous peine de contradiction d’en proposer une approche théorique ou frontale. Il s’agit bien plutôt chaque fois d’entrainer patiemment le lecteur dans un parcours théorique et réflexif qui l’amène à une assomption renouvelée de cette expérience présente. Tout l’enjeu chaque fois est d’inscrire cette assomption au sein même d’une attitude théorique – de la retrouver, au cœur d’apories posées par la mécanique quantique ou les tentatives de naturalisation de la conscience, par un retournement de perspective. L’absolu, ainsi, ne se donne ni ne se pense : il est en jeu dans le simple fait de l’ouverture aux choses et au monde. Il ne s’expose pas mais transit l’expérience de la pensée tout en se dérobant à la réflexivité.

Comment l’absolu habite la pensée

Aux antipodes de cette position, le réalisme spéculatif se veut une pensée explicite de l’absolu. Contre le corrélationisme, commun au kantisme autant qu’à la phénoménologie et à la philosophie du langage ordinaire, qui refuserait d’envisager la réalité indépendamment de la façon dont elle est pensée ou apparaît, le réalisme spéculatif entend prendre au sérieux l’antériorité irréductible du réel sur toute appréhension que la pensée peut en avoir. Il est spéculatif dans la mesure où le réel est compris comme indépendant de toute pensée, fût-ce celle de Dieu, mais est appréhendé de manière conceptuelle, pensé précisément dans ce qui le rend irréductible à toute pensée. Il s’agit en effet de retrouver en la pensée un peu d’absolu : un absolu qui soit « (…) capable de franchir l’obstacle du corrélationisme, sans réactiver pour autant une métaphysique subjectiviste ? (…) un absolu qui n’absolutise pas la corrélation, et qui soit indépendante de celle-ci ? [2] »

Loin de récuser ce projet, dans Maintenant la finitude [3], Bitbol en prend l’enjeu au sérieux : pour lui cependant, l’exigence qu’il formule ne peut s’accomplir qu’au sein du corrélationnisme que Meillassoux récuse [4]. Selon Bitbol en effet, la radicalisation spéculative du concept de facticité par laquelle Meillassoux entend en effet faire éclater la logique corrélationniste de l’intérieur conduit précisément à légitimer celle-ci.

Pour Meillassoux rappelons-le, le corrélationisme est appuyé sur deux décisions de pensée :
• le refus kantien de la connaissance de la chose en soi ;
• l’affirmation de la primauté de la facticité de la corrélation par rapport à toute tentative de rationalisation ou de fondation. L’archi-fait de la corrélation apparaît comme la donation à la pensée de ses propres limites et de son essentielle incapacité fondationnelle.

La stratégie de Meillassoux est de retourner la facticité contre le corrélationisme en montrant que celui-ci appuie précisément son discours sur son absolution tacite. De la même façon, Bitbol, entend montrer que la démonstration de Meillassoux procède d’une compréhension lacunaire du corrélationnisme et qu’en soulignant le lien de la facticité à l’absolu, son argumentation souligne en réalité la puissance du corrélationnisme.

L’erreur de Meillassoux est ici de donner une teneur déductive et démonstrative à une dynamique qui ne se comprend vraiment qu’au sein du vivre. Pour exprimer la véritable puissance du réalisme spéculatif, il faut en quelque sorte le sauver de sa propre forme argumentative et suivre pas à pas l’itinéraire de pensée qu’il propose dans le temps-même de son énonciation. Le véritable enjeu n’est plus dès lors de poser intellectuellement l’absolu, mais de s’ouvrir à la façon dont il transit notre expérience, ce dont seul le corrélationisme peut effectivement rendre compte.

Une telle réécriture corrélationniste ajoute Bitbol est cohérente avec les exigences posées par le réalisme spéculatif lui-même :
• Elle est cohérente avec la démarche scientifique contemporaine, qui contrairement aux assertions de Meillassoux, n’implique pas une ontologie et des énoncés absolus mais une prise en compte toujours plus poussée des relations et de leur contextualité ;
• Elle est cohérente avec la volonté de récuser les attitudes dogmatiques ou fidéistes : il ne s’agit pas en effet pour ce faire d’opposer les images du monde issues de la science et de la tradition, mais bien de distinguer les attitudes réflexives et non réflexives, les « idées et doctrines qui surgissent d’une conscience réflexive sans cesse en éveil, et, d’autre part, celles qui exigent le sommeil de la réflexion pour instaurer un écart entre le pensant et les thèmes de la pensée [5].

La vérité à propos de la révolution copernicienne

Une telle réécriture corrélationniste du réalisme spéculatif exige bien sûr alors un certain nombre de correctifs. Pour Meillassoux en effet, la révolution kantienne inaugurant les approches corrélationnistes n’est pas l’équivalent pour la philosophie de la révolution copernicienne en physique. Elle constitue plutôt par rapport à cette dernière un recul « contre-révolutionnaire » visant à réhabiliter un sujet en position centrale pour se garder du vertige du grand dehors. Or, remarque Bitbol, les travaux de Copernic eux-mêmes procèdent d’abord d’une désabsolutisation des concepts de la physique, en particulier du mouvement qui faisait pourtant partie du noyau dur de propriétés absolues depuis Démocrite. Pour rendre compte du mouvement des astres, il faut considérer que les positions et mouvements des corps n’appartiennent pas aux corps mais sont relatives entre elles. La physique de Copernic en d’autres termes procède d’une extension des propriétés relatives au détriment des propriétés absolues et engage un devenir de plus en plus relationnel de la physique. Les mathématiques ne caractérisent pas directement des choses, mais organisent un cadre dans lequel des relations entre choses peuvent être objectivées.

Kant tire les conséquences philosophiques de cette évolution : s’inspirant des principes de Newton, il expose les règles générales permettant de donner un sens objectif au matériau sensible donné à un sujet fini. Les analogies de l’expérience de l’analytique transcendantale caractérisent en effet les conditions préalables à l’objectivation elle-même, et leur application au concept d’objet sensible donne les trois principes de Newton qui ne constituent qu’un cadre formel que les lois de Kepler viennent remplir pour fournir les lois de la gravitation. Toute théorie physique présuppose ainsi une légalisation a priori du sens par la constitution de structures objectives qui « miment des entités autonomes [6] » et auxquelles les données d’expérience seules donnent un contenu concret. Les mathématiques constituent une médiation dynamique entre la réceptivité du sujet finie et l’ouverture infinie et perpétuellement relancée du projet de connaissance. En ce sens, loin de constituer une position régressive ou défensive par rapport aux blessures narcissiques de la raison, le kantisme en est en réalité l’assomption. Loin de vouer la raison à un enfermement claustral, il met, avec la chose en soi, l’accent sur la dynamique d’auto-dépassement de la raison dans le mouvement toujours situé et vécu du geste connaissant.

L’argument maître au fil de son énonciation

C’est au sein de ce même geste qu’il faut maintenant ressaisir l’argumentation du réaliste spéculatif. En effet, celle-ci ne doit pas être réduite à une séquence formalisable, mais décomposée de façon à donner à comprendre, au présent de son énonciation, ce qui emporte la conviction. De forme élenctique, l’argumentation s’inscrit en effet dans un dialogue fictif que Meillassoux met en effet en scène entre différentes positions philosophiques :

• Un « dogmatique chrétien » affirme que « notre existence perdure après la mort, et qu’elle consiste en la vision éternelle d’un Dieu dont la nature est incompréhensible pour notre pensée présente. » ;
• Un « dogmatique athée » lui répond que « notre existence est entièrement abolie par la mort (…) » ;
• Un corrélationiste « faible » disqualifie les précédentes positions car « il est contradictoire de prétendre savoir ce qui est tandis que je ne suis plus en vie, puisque le savoir supposerait qu’on est encore de ce monde. »
• Un « idéaliste subjectif déclare que l’agnostique tient une position aussi inconsistante que celles des réalistes. Car tous trois pensent qu’il pourrait exister un en-soi radicalement différent de notre état présent : un Dieu inaccessible à la raison naturelle, ou un pur néant. » ;
• Un corrélationniste « fort » répond à l’idéaliste que « (…) mon pouvoir-être-tout-autre dans la mort (ébloui par Dieu, anéanti) est tout aussi pensable que ma perduration à l’identique. » ;
• Un « philosophe spéculatif » note alors que la réponse du corrélationniste fort à l’idéaliste implique implicitement de poser l’absoluité de la contingence. En effet, « pour pouvoir me penser comme mortel à la façon de l’athée – comme pouvant n’être plus, donc –, je dois en effet penser comme un possible absolu mon pouvoir-ne-pas-être : car si je pense ce possible lui-même comme un corrélat de ma pensée, si je soutiens que mon possible non-être n’existe que comme corrélé à l’acte de penser mon possible non-être, alors je ne peux plus penser mon possible non-être – ce qui est précisément la thèse de l’idéaliste. Car je ne me pense comme mortel qu’à penser que ma mort n’a pas besoin de ma pensée de la mort pour être effective. Autrement dit, pour réfuter l’idéalisme subjectif, je dois admettre que mon anéantissement possible est pensable comme n’étant pas corrélé à la pensée de mon anéantissement. [7] »

Arrivé à ce point, le corrélationniste serait contraint pour éviter la contradiction performative d’ « avouer que sa propre thèse de la relativité de la connaissance n’est concevable que sur fond d’un absolu-objet assumé comme tel [8] ». Il pourrait certes répondre en niant la préconception de la facticité que Meillassoux lui fait endosser au sein de son dialogue, mais il gagne plutôt à s’inscrire à son tour dans ce dialogue pour y désigner une contradiction pragmatique. En effet, la nécessité de la facticité s’impose elle-même de manière factice, dans le moment même du raisonnement. C’est sur fond de sa propre facticité et de sa propre finitude que le penseur est amené à découvrir l’absoluité de la finitude.

Le réaliste spéculatif et le corrélationniste sont alors en situation de s’accuser l’un l’autre de contradiction performative, mais la contradiction à laquelle s’expose le réaliste spéculatif n’est pas seulement pragmatique mais existentielle : le réaliste spéculatif ne peut nier qu’il est en train de penser lorsqu’il pense avoir atteint un absolu indépendant de la pensée. Ce qu’il est amené à pressentir sans pouvoir le formuler, c’est la mise en jeu de l’absolu au sein de la facticité en tant qu’elle est précisément sienne. La singularité du je se révèle comme le point d’articulation du nécessaire et du contingent : mon existence est absolument contingente et continue de fait le point aveugle du principe de raison, mais il est tout aussi bien absolument nécessaire qu’il y ait un je auquel le monde apparaît : « je-maintenant suis nécessaire en tant que préalable à la réalisation de ma propre contingence », en tant que source active et insaisissable du possible du nécessaire et du contingent.

L’énigme et la singularité

Ces considérations invitent à retourner la perspective du réalisme spéculatif pour retrouver le débordement à-même l’acte de penser. Toute tentative de bâtir sur le sol de l’argument maitre est en effet vouée à l’échec dès lors que la cooriginarité de la nécessité et de la contingence est ramenée à l’énigme vécue de la singularité. Ce retournement nous appelle bien plutôt alors à abandonner le rêve d’une raison transitive qui se projette vers l’explicitation de son objet pour habiter la stupéfaction de l’être en adoptant une attitude phénoménologique dont Michel Bitbol expose quelques linéaments. Apprendre à habiter la présence signifie aussi bien se rentre disponible à la gratuité de l’apparaître que se faire sensible à la matérialité opaque, insolite des choses, en deçà de leurs propriétés utilisables ou généralisables. Pour cette ontologie de l’habiter, événement et concrétude s’entr’appartiennent : il s’agit, dit Bitbol, de pratiquer une véritable epokhế hyperbolique capable de dessaisir l’ego et le Dasein pour ne laisser de l’expérience qu’une Leiblichkeit flottante, sens vague de l’incarnation, pure expérience de la situation. A ce niveau de radicalité alors, l’être et l’apparaître finissent par fusionner : l’expérience devient expérience du fait de l’apparaître dans son auto-transcendance originelle, par-là aussi bien expérience de l’étant comme totalité. En toute rigueur, la matrice ultime de cette expérience est la finitude : en se révélant dans sa finitude concrète, le présent s’infinitise en manifestant la gratuité de l’il-y-a.

Sur la nature des lois

C’est au creux du présent même, ainsi, que l’ouverture à l’absolu doit être comprise. La question devient alors de comprendre, du cœur de ce présent, comment l’expérience s’ouvre et dépasse effectivement l’expérimenté pour permettre la connaissance. Notre conscience habituelle dépasse en effet spontanément notre présent : réflexive et panoramique, elle se projette vers un apparaître qu’elle organise et rend prévisible. Les lois de la nature selon Kant rappelle Bitbol constituent seulement une prolongation intersubjective de cette activité anticipatrice. L’existence intersubjective nous oblige à nous conduire comme si la nature était régie par des lois et, pour les perfectionner, à extraire mathématiquement les structures essentielles de ces lois :

• A un premier niveau, ceux-ci (les analogies de l’expérience) sont aussi constitutifs de l’expérience car ils précèdent logiquement les objets d’expérience tels que nous les visons (je dois m’orienter selon le concept de chat et sous le postulat de son identité pour me rapporter à lui chaque jour comme mon chat) ;
• A un second niveau nous l’avons vu, ils fournissent le système général dans lequel s’inscrivent les lois physiques : principes de permanence, de causalité, d’action/réaction, qui se manifestent de diverses façon au sein des théories physiques.

A cette nécessaire structure anticipatrice correspond cependant selon Kant une multitude non exclusive de remplissements possibles : rien ne prédétermine le contenu concret des lois et rien n’exige non plus que celui-ci soit toujours et partout identique. Ce raisonnement peut être radicalisé jusqu’à une interprétation pragmatiste pensant la théorie à partir des pratiques qu’elle permet et des prédictions qu’elle fait et non comme représentation du monde. Cohérente avec la physique contemporaine, une telle lecture doit cependant être appuyée sur une épistémologie capable de fournir une vision dynamique du transcendantal.

Plasticité et transcendantal
La principale motivation de l’élan réaliste spéculatif, souligne Bitbol avec Catherine Malabou, est peut-être la remise en cause du fixisme du transcendantal kantien, incapable de rendre compte de sa provenance. Tout l’enjeu pour parvenir à une expression achevée du corrélationnisme est alors de parvenir à penser une genèse du transcendantal sans subordonner celui-ci à une ontologie préalablement admise et par-là, compromettre son statut de transcendantal. La meilleure façon de le faire est peut-être de s’inscrire dans la suite de Kant et Fichte et mettre en cœur du processus l’agir comme matrice dynamique et ouverture active de l’horizon du nécessaire au sein d’une position située et historique. Une telle dynamique de l’être agissant fait en effet voler en éclat le clivage intérieur/extérieur au profit d’une genèse continuée du transcendantal dont la contingence de la corrélation est l’aiguillon. Pour Bitbol, une telle dynamique est le contre-poison nécessaire de toutes les réifications et objectivations qui ne cessent de transmuer la vie en représentation et en fétiche : en effet, le cadre de pensée corrélationniste « reste en permanence ancré dans le lieu où celle-ci pourra être constatée, à savoir l’acte vécu du constat lui-même ».

Il ne s’agit plus cependant ici de limiter le concept d’agir utilisé à la seule auto-congruence de la réflexibilité ressaisie fichtéenne. Pour être effective, celle-ci doit s’articuler à un véritable dispositif épistémologique permettant d’articuler la perspective transcendantale aux progrès effectifs de la science. Un tel dispositif permet montre par ailleurs qu’un corrélationnisme bien pensé répond plus efficacement aux problématiques de la science se faisant que la posture anti-kantienne adoptée par Meillassoux.

• Selon l’interprétation non-corrélationniste, la science a par principe pour objet les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes. Elle avance vers une image aboutie du monde en recueillant des données à partir desquelles elle formule des hypothèses. Celles-ci sont élaborées rationnellement sur la base des informations fournies par les données. Cette conception cependant correspond peu au travail réel du chercheur, sujet incarné et social, dont les postulats ne sont jamais fixes, et dont l’activité mobilise un ensemble fluctuant de préconceptions, de postulats., d’hypothèses et de données dont les réagencements peuvent être profonds et globaux ;
• Une épistémologie corrélationniste implique de son côté de ne prédonner ni les structures transcendantales (de ne pas se lier à une esthétique et une logique transcendantale déterminées une fois pour toute) ni le format du réel (la chose en soi occasion de constitution d’objets). Son modèle est donné par la théorie énactive de co-adaptation et de co-formation des catégories du sujet et des objets. Le modèle du travail du chercheur est la mise en suspend des préconceptions. Sa procédure de décision n’est pas décrite par un modèle de décision rationnelle sur la base de faits objectifs données puisque « ni les préférences des agents ni les objets entre lesquels ils optent ne sont déterminés d’avance [9]. »

Selon Bitbol, le formalisme quantique permet précisément de modéliser des domaines ayant en commun l’absence de toute autre caractéristique que corrélationnelle et contextuelle. Loin de se limiter à la physique, ce formalisme structurerait une véritable matrice théorique corrélationniste applicable à différents domaines (ce dont atteste l’efficacité des théories quantique des choix humains).

Le Big Bang vu de maintenant

L’argument de l’ancestralité invoqué par Meillassoux ne résiste pas d’avantage à sa réinterprétation corrélationniste. Selon Meillassoux on le sait, la philosophie post-kantienne est remise en cause par la capacité de la science à produire des énoncés portant sur des événements antérieurs à toute vie (par exemple les premiers instants de l’univers après le Big Bang). Les énoncés ancestraux visant ces événements sans donation possible ne peuvent avoir d’autre sens que leur contenu mathématique, lequel doit capturer toute leur réalité. Or, objecte Bitbol, la thèse corrélationniste ne prétend pas limiter le monde à sa manifestation actuelle ou possible à un sujet, mais examiner les indices et critères présents de l’attribution des faits du passé.

En ce sens, les énoncés ancestraux relèvent par excellence d’une logique corrélationniste : élaborés à partir de traces présentes au sein d’un cadre théorique accepté par les chercheurs qui attribuent une réalité passée à ces objets dans la mesure ou ils font confiance à cadre théorique présent qui leur donne leur poids. La théorie scientifique n’a en effet pas besoin de garant extérieur pour être légitime puisqu’elle est justement définie comme étant le meilleur ensemble ordonné d’énoncés portant sur un domaine d’objets actuellement admis et partagé. L’attention à l’inscription sociale et historique de la conceptualisation scientifique, loin de mener au relativisme, constitue un puissant antidote contre lui. Les affirmations provocantes de Bruno Latour sur l’invention du bacille de Yersin et la mort de Toutankhamon sont elles-mêmes récusées par la logique corrélationniste : Latour ne peut pas s’autoriser de sa connaissance des conditions de constitution socio-techniques d’un paradigme et de concepts pour intervenir sur le champ d’application de ces concepts eux-mêmes. Il devrait lui-même employer le concept de bactérie tel qu’il est développé par les chercheurs : or, ce concept de bactérie implique justement que les bactéries existaient déjà bien avant qu’on les découvre et s’applique à tous les champs passés ou futurs répondant à un ensemble de critères déterminés.

Une semblable attention aux indices et critères motivant au présent l’énoncé sur le passé est spécialement importante lorsqu’il s’agit de déplier les médiations théoriques qui permettant d’attribuer un âge de l’univers ou même donner un sens à l’idée d’âge de l’univers. Le concept même de Big Bang est d’abord introduit et grossièrement daté en supposant constante dans le passé la loi d’expansion de l’univers : cette extrapolation présuppose que la constante de Hubble soit effectivement constante dans le temps, et plus globalement qu’il soit possible de déterminer dans la structure théorique des éléments constants à partir desquels évaluer les éléments variables. A l’abord du Big Bang qui plus est, les critères de datation usuellement utilisés, s’appuyant sur les vibrations des molécules, des atomes, des noyaux, ne sont plus applicables et doivent être prolongés de manière conventionnelle et formelle. Ces prolongements mathématiques sans donation ni sens déjouent justement la possibilité de toute interprétation ontologique pour esquisser une zone théorique indécise en laquelle le temps et l’espace perdent à leur tour tout sens opératoire, et en laquelle l’idée d’origine à son tour se dilue. Cette dissolution, précisons-le, ne marque pas la victoire du réaliste spéculatif – la preuve d’un accès mathématique à des faits irreprésentables hors de leur formalisme – mais atteste du caractère toujours conventionnel et corrélationniste des énoncés ancestraux.

Le moment de la mesure

La mécanique quantique pousse plus loin encore ce tournant corrélationniste de la physique quantique. Les expériences d’interférométrie, et particulièrement les mesures quantiques de choix retardé qui mettent en œuvre des effets de gomme quantique, illustrent la nécessité du basculement. Ces expériences induisent en effet rétrospectivement des effets d’indétermination quantique : à des photons qui ont déjà de fait emprunté une trajectoire au moment de la finalisation du dispositif qui les mesure est attribué un statut indéterminé. Or, loin d’impliquer des effets temporels rétroactifs, ces phénomènes illustrent plus simplement un basculement de l’interprétation de la mécanique quantique et de la signification qu’il faut donner au fait pour une variable d’être dans un certain état :

• Le concept d’état quantique ne caractérise pas ontologiquement la particule mais une prédiction sur le résultat de la mesure : avec Bohr, Bitbol considère la mécanique quantique comme théorie prescriptive et non descriptive ;
• L’objet de la mesure est caractérisé par l’ensemble du contexte expérimental constitué au moment où elle est prise, qui détermine la gamme de résultats possibles ;
• Les concepts de trajectoires et de particules ne prennent sens qu’au moment de la mesure qui en propose une détermination conforme au contexte expérimental dans lequel elle est prise : en d’autres termes, la mesure ne détermine pas le trajet qu’ont réellement suivi les photons avant elle, mais la reconstitution rétrospective qu’il est possible d’en faire à partir de l’information organisée par le contexte expérimental au moment de la mesure.

Ainsi, les apparents paradoxes de choix retardé se dissipent car l’objet de la mesure n’est pas le comportement réel des photons pendant le temps de l’expérience mais ce qu’il est possible d’en reconstituer au moment et dans le contexte où elle est prise. Le passé en mécanique quantique est toujours le passé d’une certaine mesure prise dans un certain contexte expérimental et n’a de sens que comme tel. Loin d’être balayé par un dispositif de correction orwellien, le passé est corrélé à l’engagement épistémique maximal ouvert par un contexte à un instant précis.

Selon Bitbol, cette attitude peut tout-à-fait étendue au monde macroscopique et permet en particulier de porter un autre regard sur les phénomènes de non-séparabilité mis en évidence par l’observation de particules « corrélées », c’est-à-dire telle que l’état de l’une est déductible de l’état de l’autre malgré la distance qui les sépare. Là encore, il faut récuser les interprétations qui cherchent à expliquer ce phénomène par une interaction à distance autant que celles qui veulent y voir la trace d’une non-localité ontologique. Bien plutôt, selon Bitbol, il faut considérer que le moment décisif est celui de la constatation de la corrélation des deux variables mesurées et suspendre l’idée que celle-ci existait avant la transmission d’information sur les deux mesures. A niveau en effet, il faut considérer que le dispositif expérimental total n’est établi qu’une fois vérifié que les deux mesures distinctes sont bien identiques et conditionner l’interprétation de l’ensemble du dispositif à la comparaison finale des mesures. Pour cela, il faut considérer les mesures elles-mêmes comme des états quantiques, c’est-à-dire non comme des états de faits mais comme des potentialités dont la comparaison finale a de très forte chance de constater l’égalité. Cette très forte probabilité à son tour ne doit pas être considérée comme un événement à expliquer par une cause sous-jacente, mais comme un phénomène simplement conforme aux principes de conservation de la quantité de mouvement.

Cette réintroduction de l’incertitude quantique au sein du monde macroscopique implique bien sûr d’en suspendre l’ontologie spontanée et de considérer chaque objet non plus comme un fait mais comme une potentialité conditionnée à un processus d’actualisation. Selon Bitbol toutefois, cette remise en cause, au sein du formalisme scientifique, des entités indépendantes et fixes, nous ramène justement à plus d’exactitude phénoménologique en nous invitant à revenir, en deçà des évidences de l’attitude naturelle, aux synthèses qui les sous-tendent : l’attitude épistémique induite par le calcul quantique reproduit la logique des processus de synthèse et de remémoration constitutifs de l’objectivité.

Maintenant le monolithe

Loin de récuser l’absolu, conclut Bitbol, le corrélationniste prend donc celui-ci au sérieux en refusant d’en faire l’objet d’une pensée, fut-ce pour en déclarer l’absoluité. L’absolu transit la pensée parce qu’il en participe : il est égarant dès-lors de le désigner comme un fait ou une facticité, fût-ce la facticité de l’il-y-a ou du miracle que l’Etant Est. L’absolu n’est rien d’autre que le tremblement d’une inflexion : que l’étant est, que le monde soit, que je sois… Tout dire de cet absolu ne peut qu’être oblique et fugitif, toujours accompagné de son dé-dire. Il ne peut pas même être le dire de l’absolu, mais seulement indication fugace, mise en éveil destinée à se dissoudre en un vivre. Le corrélationniste se garde bien « de faire des incursions dans la « raison d’être de ce qui est [10] » : il se contente « d’être transfixié par l’absolu dont il est », de s’adonner à l’irraison globale de « l’il y a » qui est pour lui tout en l’englobant. Certains trouvent cet ébranlement face au Fuji ou à la Face Nord du Mont Cervin, monolithe incatégorisable, impossible à inscrire dans un système d’horizon et d’attente. D’autres élargissent ce saisissement au monde entier, qu’ils considèrent celui-ci comme don de Dieu et transfigurent sa banalité par le mystère de sa provenance, ou qu’ils se coulent dans le « que-l’étant-est saisissant » pour d’adonner à « ce qui, perçu dans sa diversité, donne lieu à l’instabilité relationnelle des choses » et qui « vécu comme singulier, est l’absolu [11] » .

Diffuser l’étonnement au fondement

Variété de monolithe, l’ouvrage ébranle et égare le lecteur qui y cherche sa voie avec la minutie acharnée et prudente d’un alpiniste lancé sur le Nez de Zmutt de la Face Nord du Cervin. Bien des essais sont nécessaires, bien des bivouacs imposés, bien des moments d’égarement à regarder le sens se disloquer. Nombreuses sont les démonstrations qui ne s’éclaircissent qu’au prix de lectures complémentaires. Et de fait, c’est comme un roman de voyage qu’il faut ouvrir cet ouvrage : que peut faire la philosophie pour répondre à la secousse de l’absolu que se faire travail d’écriture, d’invention qui nous rappelle que le monde est surprenant ? Que devenir un aiguillon autant qu’une mise en scène pour faire éclater l’étrangeté, l’insolite au cœur du familier et gratter la patine interprétative qui recouvre le monde ?

Cet élargissement final de la pensée au-delà de la seule sphère de la connaissance est d’autant plus bienvenu qu’il constitue une sorte de point aveugle de l’ensemble de la confrontation : dans la scénographie de Meillassoux en effet, le corrélationniste pas plus que le réaliste spéculatif ne prennent en compte les capacités de l’imaginaire à « compliquer » (au sens que Derrida donne à ce terme) la logique de la corrélation ou la capacité du virtuel à loger en son cœur même.

Notes

[1Nous renvoyons aux entretiens que la revue a consacrés à l’œuvre de Michel Bitbol, entretiens consultables ici, , et ici.

[3Michel Bitbol, Maintenant la finitude. Peut-on penser l’absolu ?, Paris, Flammarion, 2019

[4Quentin Meillassoux, Après la finitude. Essai sur la nécessité de la contingence, Paris, Seuil, 2012

[5p. 36-37

[6p. 67

[7Q. Meillassoux, Après la finitude, op.cit., p. 89-90

[8p. 116

[9p. 308

[10p. 453

[11p. 476

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