Manon Garcia : On ne naît pas soumise, on le devient (partie II)

La première partie de la recension est consultable à cette adresse.

L’objectivité réservée aux femmes

 

Enquêtant sur « la facticité même qu’est le sexe » (féminin), Beauvoir ne juge vraisemblablement pas important de distinguer le sexe de la sexualité. Sa méthode semble remplacer la variation éidétique par une généralisation inductive naïve, ainsi que par la compilation et l’« analyse » d’une multitude d’expériences vécues dans l’attitude naturelle[1]. Le sujet n’est pas ici transcendantal, mais empirique et sexué (p. 132-133) ; sa liberté n’est pas métaphysique mais concrète, socialement située, variable en degrés et d’emblée limitée par la situation. L’analyse féminine du féminin semble, par conséquent, elle aussi purement empirique.[2] Mais « l’analyse masculine » est accusée de « fige[r] les expériences dans l’hypothèse d’une essence féminine » (p. 127-8), alors que l’analyse féminine serait davantage prémunie contre ce risque.[3] Difficile de ne pas voir dans le Deuxième sexe un mélange de doctrines disparates, que l’ouvrage de Manon Garcia recouvre en outre de références variées en sciences sociales, piochant ici et là tout ce qui peut paraître confirmer la pensée de Beauvoir.

 

Toute critique de l’ouvrage de Manon Garcia peut ainsi être accusée d’être actrice de la domination masculine, même inconsciemment (hypothèse ad hoc). Les thèses de l’auteur sont alors complètement immunisées contre toute contestation. Autrement dit, la théorie de Garcia semble infalsifiable, ce qui jette le soupçon sur sa scientificité. Selon Manon Garcia, Beauvoir se situerait à l’intersection entre masculinité oppressive et féminité libérée.[4] Plus qu’« improbable », cette situation paraît purement imaginaire et fantasmée. Selon une conception naïve de l’objectivité de la connaissance philosophique, Beauvoir ferait partie des femmes qui « peuvent s’offrir, écrit Manon Garcia, le luxe de l’impartialité », parce qu’elles auraient face à la question de la soumission un détachement leur permettant « d’espérer que [leur] attitude sera objective » (Le Deuxième sexe, t. I).

 

Une conception anhistorique de la soumission

 

En dehors de la situation des hommes tyrannisés par leur compagne, il n’y a pas d’évolution ou de rapports dialectiques entre hommes et femmes, selon Garcia, parce que « la femme est toujours déjà constituée comme une inférieure » et parce que son travail n’est pas reconnu, ni aussi fécond que le travail manuel de l’esclave.[5] Beauvoir a sans doute raison de n’avoir jamais cru à un moment disruptif ou un processus d’asservissement, par lequel tous les hommes auraient partout décidé de dominer les femmes par intérêt. De ce point de vue, « le lien entre hommes et femmes n’est pas historique et donc n’est pas amené à changer radicalement ». Mais comment comprendre alors que la signification de la différence sexuelle soit « une norme sociale historique et donc altérable », que la soumission soit « une attitude historique et non pas figée », et que la femme soit « un devenir, un être historique »[6] ?

Beauvoir est perspicace lorsqu’elle fonde la subordination des femmes sur la maternité, mais c’est curieusement ce que Manon Garcia n’indique que sommairement dans une note à la fin de l’ouvrage[7] ! C’est surtout ce qui paraît renverser l’existentialisme ou le constructivisme : si la domination masculine n’est pas le fruit d’un événement datable, c’est vraisemblablement parce que les rapports de force et de domination s’originent dans un processus long et évolutif, peut-être apparu avant l’arrivée d’Homo sapiens, et participant de la sélection sexuelle.[8] Que la subordination des femmes par les hommes ait « toujours été là » n’implique pas qu’elle soit sans « évolution possible », ou sans lien avec l’évolution biologique, puisqu’elle peut être le résultat d’une évolution antérieure à l’apparition de l’homme moderne.[9] Par contre cela implique qu’elle ne succède pas à une situation égalitaire et qu’il n’y a jamais eu d’état égalitaire originel, contrairement à un mythe répandu.

 

L’histoire, comme discipline, serait « jusqu’aux années 1970, une histoire de la vie des hommes » (p. 106). Les femmes seraient généralement absentes des livres d’histoire. En tout cas leur expérience ne serait pas relatée dans les récits royaux et les récits de bataille, parce que « les femmes historiquement n’ont pas le pouvoir ». Mais n’est-il pas plus judicieux d’admettre que l’histoire des femmes est inséparable de l’histoire humaine et culturelle dans son ensemble ? C’est ce que souligne Christopher Lasch, avant d’ajouter que, lorsque les érudits féministes expliquent l’histoire de la différence sexuelle non par la biologie mais par les « vices et les vertus des opprimés », alors cette histoire se change en « récit monotone d’oppression », ponctué « d’occasionnelles « subversions » de l’autorité patriarcale ».[10] Si la différence sexuelle « n’a pas d’histoire », c’est d’abord parce que nos prédécesseurs n’avaient pas nos propres confusions et incertitudes à son sujet et parce que la différence sexuelle n’a pas toujours ni partout constitué un problème.[11] A la fin du XIXè siècle, notons-le incidemment, les hommes se trouvaient dans une position de véritable « soumission aux routines », qui éliminait la joie du travail et du jeu, recouvrant « toute chose d’une gêne étouffante ».[12]

 

Un féminisme corrompu par le capitalisme ?

 

La femme se trouve en position d’infériorité, selon Garcia, d’abord parce qu’elle est « confinée à la maison » (p. 205). Gardons-nous donc de croire au contraire qu’elle a pu être confinée à la maison parce qu’elle est soumise ! D’ailleurs les femmes auraient toujours été cantonnées à la sphère privée et à la vie domestique.[13] En réalité, avant les années 60, la vie de la femme n’était pas « entièrement absorbée par les demandes du ménage et de la maternité », comme le souligne Christopher Lasch (ibid.) : « la maternité à temps plein […] était quelque chose de nouveau », en majorité « le produit du développement rapide des banlieues après la Seconde Guerre mondiale ». La femme n’a été exclue que récemment de la participation à la vie courante en dehors du ménage[14]. Ayant auparavant tout intérêt à prouver qu’elles pouvaient agir de façon responsable dans le domaine public, les femmes étaient sans doute « des citoyennes plus actives avant d’obtenir le droit de vote qu’après l’avoir obtenu »[15] . Comment croire alors qu’une exclusion des femmes hors de la sphère publique expliquerait le prétendu silence des livres d’histoire à leur sujet ? Les sources manquent-elles autant que l’affirme Manon Garcia ? Beaucoup de femmes n’ont sans doute pas les moyens d’écrire, ni ne jugent leur expérience importante et digne d’être racontée, mais la faute en incombe-t-elle nécessairement au patriarcat ?

Après la guerre, la banlieue commença d’attirer un « nouveau genre de femmes », selon Betty Friedan, qui « cherchaient un sanctuaire » et étaient « tout à fait prêtes à remplir leurs journées de besognes domestiques ». Elles « refusaient d’accepter des postes à responsabilités dans les organisations collectives », laissant les « travaux intéressants et bénévoles » aux hommes. « Elles justifiaient, résume Lasch, leur résistance à toute responsabilité sérieuse au niveau de la communauté au motif que leur famille leur prenait tout leur temps ». Mais les tâches ménagères et l’éducation des enfants n’absorbaient pas toutes les aptitudes des femmes, à tel point que celles-ci étaient victimes d’épuisement par l’ennui[16].  Aujourd’hui, le travail régi par les exigences de l’économie d’entreprise ne semble pas libérer les femmes et, plus généralement, le travail des femmes ne rend pas les institutions plus démocratiques ou plus humaines, selon Christopher Lasch, ni plus affectueuses ou maternelles.[17]

 

On ne naît pas créationniste, on le devient

 

Beauvoir rejette l’essentialisme biologique, qu’elle assimile à « l’idée qu’il y aurait des différences biologiques suffisamment significatives pour considérer qu’il existerait une essence masculine et une essence féminine ». Pourtant être essentialiste peut consister simplement à se fonder sur la science pour parler « des femmes » ou « des hommes », en tant que groupe partageant des traits décisifs communs, c’est-à-dire à relever un comportements-type propre aux hommes ou aux femmes, des tendances, des moyennes, des mouvements significatifs, admettant des exceptions – ce qui ne paraît pas si éloigné que ça des « figures-types » et des « expériences-types » que Beauvoir « généralise ». A proprement parler généraliser c’est attribuer un comportement identique à toutes les femmes (ou les hommes), toujours et partout : de ce point de vue, l’essentialisme biologique n’a rien d’une généralisation, contrairement à ce que suggère Manon Garcia. Beauvoir rejette le déterminisme biologique ; mais un point de vue naturaliste sur la différence sexuelle, reconnaissant l’existence de comportements naturellement différenciés entre hommes et femmes – n’implique pas une détermination nécessaire par les gènes, puisque ces derniers ne s’activent pas à tout coup, dans n’importe quelle condition. Constructiviste, Beauvoir soutient que le seul impact significatif des différences biologiques entre mâles et femelle sur la différence homme/femme est qu’elles influencent, mais sans la nécessiter, « la façon dont on perçoit dans la société la différence entre les hommes et les femmes ».[18] Mais si c’est la société ou la culture qui prévaut, pourquoi dire alors que l’existentialisme tire ses conclusions normatives (« il faut vivre en fonction de [la] liberté ») d’une « description de la nature humaine »[19] ? Par contre lorsqu’il s’agit de rejeter l’essentialisme métaphysique, Beauvoir ne se prive pas – l’occasion faisant le larron – pour s’appuyer sur la critique du fixisme par « « les sciences biologiques et sociales » » (p. 65).

 

Les sciences de la vie ne sont pas seulement un domaine dans lequel ni Beauvoir, ni Garcia n’ont une quelconque qualification professionnelle, mais aussi ce qui permet de faire des découvertes philosophiques négatives,[20] autrement dit d’éviter de dire certaines bêtises… Si Manon Garcia et Beauvoir accusent le naturalisme d’être essentialiste, c’est peut-être en raison des valeurs égalitaristes de la société dans laquelle elles ont vécu, donc en raison de… leur « situation ». Cela n’empêcherait pas la domination masculine d’être ancrée dans notre nature biologique, mais recalibrée et exagérée par la culture – une hypothèse que la pensée de Beauvoir ne permet pas d’exclure totalement. L’expérience féminine de la soumission est peut-être bien universelle (vécue « par toutes les femmes, dans toutes les situations », p. 124) et sans doute que Beauvoir admettrait, comme Paola Tabet, non seulement que les échanges économico-sexuels s’attestent dans toutes les civilisations, pratiquement à toutes les époques, mais aussi que leur source est une domination économico-sexuelle des mâles sur les femelles, qui s’est appliquée sur toute la planète. Cependant, soutenir comme Beauvoir que cette domination est globalement unilatérale et d’origine culturelle (majoritairement) cadre mal avec ce que nous apprennent les sciences naturelles (théorie de l’évolution, psychologie, génétique, neurosciences, paléontologie et anthropologie classique). Ces dernières invitent à penser que « les comportements différenciés entre hommes et femmes prennent en large partie leurs sources dans l’évolution millénaire de l’Homo sapiens, et même en amont de son émergence ».[21]

 

Un constructivisme anti-scientifique

 

Si l’échange économico-sexuel n’était qu’un artifice culturel imposé par un patriarcat primitif, ce dernier l’aurait imposé à des hommes et femmes semblables et égaux par nature. Mais cette égalité biologique historique n’est qu’un mythe, que Beauvoir elle-même rejette (cf. supra). L’échange semble donc inscrit dans l’évolution elle-même.[22] « Il y a de la soumission à prendre en charge l’intégralité de la charge mentale du foyer », soutient Garcia (p. 26) ; en réalité « les femmes ont probablement rencontré des pressions sélectives spécifiques valorisant une sensibilité au dégoût exacerbée », nous apprend Peggy Sastre[23] ! Non seulement Beauvoir s’appuie sur de nombreuses « données et théories scientifiques […] obsolètes », comme l’admet Garcia (p. 166), mais le fond de ses arguments semble, en conséquence, perdre presque toute pertinence. Selon Beauvoir « la biologie rend possible l’indépendance des hommes » et fait que « les femelles sont moins fortes que les mâles » ; c’est ce qui subordonnerait les femelles à l’espèce. Je tiens à souligner que notre dimorphisme sexuel de taille corporelle est modéré, et qu’il s’explique par une compétition intrasexuelle limitée entre mâles ; c’est notre dimorphisme sexuel de forme corporelle qui est grand, et il s’explique par une compétition intersexuelle importante pour le choix du partenaire, dans les deux sens. Il semble bien y avoir ici des relations de pouvoir, et non pas seulement « des attributs physiques différents » (p. 166).[24]

 

Pour Beauvoir, la perpétuation de l’espèce ne demande pas aux hommes « d’aller contre les exigences de leur individualité » (p. 166) : comme si les hommes n’avaient pas naturellement tendance à adopter des comportements à risques, qui favorisent leur succès reproducteur[25] ! Les femmes, elles, sont globalement davantage rebutées par la prise de risques, qu’il soit social, physique ou financier.[26] « Pauvre homme, écrit François de Smet, finalement, contraint par l’évolution à montrer sa force, voire à devoir s’en servir, pour gagner ou maintenir le respect d’autrui, mâle comme femelle ! » (ibid.). Comme beaucoup de féministes, Beauvoir semble avoir nourri une vision naïve et caricaturale de la psychologie masculine,[27] dont la complexité est si souvent sous-estimée. – Pour montrer que, contrairement aux hommes, les femmes ne peuvent pas faire abstraction de leur corps, Garcia interprète Le Deuxième sexe comme « une réappropriation féminine ou féministe » du cartésianisme (p. 164). En vertu d’une sorte de cogito physique, la femme « ne peut ni douter de l’existence de son corps ni s’en abstraire » et seule l’identité des femmes est désignée par son corps. Le féminisme moderne a certes pris racine dans des courants d’opinions formés par la révolution cartésienne en philosophie ; mais c’est parce que, pour Descartes, l’âme est indépendante du corps ! Les féministes en concluaient, en effet, que « l’âme n’a pas de sexe ».[28]

 

Beauvoir juge que les glandes mammaires « n’ont pas d’intérêt pour l’individu » (p. 167), comme d’autres parties du corps des femmes, et que la gestation « ne présente pas pour la femme, écrit-elle, un bénéfice individuel ». Pourtant ce qui compte, dans la sexualité et la reproduction, c’est bien le succès reproductif différentiel de l’individu.[29] Et comment croire que l’asservissement à l’espèce soit, comme le soutient Beauvoir, sans rapport avec la soumission des femmes aux hommes ? Sans mâles qui s’investissent dans l’éducation des jeunes, les femmes survivent difficilement.[30] Certes les femelles font des choix : ce sont bien elles qui ont sélectionné ces mâles-ci. Les hommes paraissent même se voir imposer l’investissement parental, ainsi que des obligations qui « passent, écrit Pascal Picq, par des représentations symboliques portées par le langage ». Mais la pensée de Beauvoir, pour être cohérente, devrait voir dans la sélection sexuelle opérée par les femmes « un consentement qui n’est pas un choix » et, dès lors, un facteur de soumission pour les femmes directement lié à leur nature biologique. Depuis cette sélection, l’attachement entre deux partenaires par la sexualité est devenu un avantage adaptatif et dans ce domaine l’ovulation cachée paraît procurer aux femmes un avantage peu négligeable (celui de « manipuler les hommes »[31])  que Garcia passe étrangement sous silence.

 

Les hommes peuvent-ils parler ?

 

Garcia s’appuie sur les « subaltern studies » qui, comme les études post-coloniales dont elles sont le rejeton, font partie des nombreuses déclinaisons des « cultural studies », multipliables presque à l’infini (« decolonial studies », « black studies », « women’s studies », « men’s studies », « gender studies », etc.) et qui semblent inspirer certaines des idéologies aujourd’hui les plus en vogue, comme le néo-racialisme et l’indigénisme.[32] Les déclinaisons de ces cultural studies, qui versent dans le relativisme et se présentent comme « antiracistes », ont envahi les départements des universités anglo-saxonnes (américaines surtout), pour se déverser actuellement en France, grâce à de puissants soutiens institutionnels et des moyens financiers importants, notamment en provenance des Etats-Unis. Ces idéologies post-marxistes, héritières du « tiers-mondisme » des années 1960 et du « mouvement des droits civiques » américain en faveur des droits de la communauté afro-américaine, sont particulièrement agressives et corrosives : elles combattent ouvertement et explicitement l’occidentalocentrisme et l’européocentrisme, comprenez : l’hégémonie de la « culture blanche, hétérosexuelle et masculine ».[33] Mais que signifie ici « déconstruire » ou « décoloniser la pensée », sinon tenter de détruire le passé culturel et intellectuel « blanc » en en faisant table rase ? Ne s’agit-il pas de déboulonner toutes les « statues » institutionnelles et intellectuelles des « vieux mâles blancs et morts » qui ont contribué à la formation du savoir et de la culture en Occident ?

 

Jetant le bébé avec l’eau du bain, ces idéologies ne semblent épargner les accusations de « racisme » et de « sexisme », ou de « machisme », à aucune espèce de pensée occidentale, même au socialisme dans sa version marxiste ! Dans cette vision paranoïaque ou complotiste, qui exacerbe les passions tristes, tout ce que l’Occident a produit en termes de culture, de savoirs, d’idéologies et d’institutions ne serait en définitive qu’un ensemble de moyens sournois et hypocrites pour assurer sa domination sur le reste du monde « non blanc ». Ces idéologies militantes paraissent viser la conquête des positions de pouvoir dans l’université française et européenne, en application de la stratégie, définie par Antonio Gramsci (un des principaux musagètes des cultural studies), selon laquelle la prise de pouvoir politique se prépare d’abord par une guerre idéologique et culturelle. On ne saurait mieux transformer la culture, le savoir et l’université en champs de bataille idéologiques et en territoires de conquête ![34] Pour information, Manon Garcia, a obtenu en 2016 un poste d’enseignante à l’Université Harvard pendant deux ans puis un poste de chercheuse et enseignante à l’université de Chicago.

 

Reprocher aux Français de ne pas s’enthousiasmer qu’« un courant de pensée dont ils furent les initiateurs [retraverse] l’Atlantique 50 ans plus tard »[35] reviendrait, selon J.-F. Bayart, « à blâmer un adulte qui avait contracté une primo-infection dans son enfance de ne pas être devenu tuberculeux à l’âge mûr ».[36] Bayard voit dans les postcolonial studies une « ingénierie culturaliste de la domination politique ».[37] Prisonnières de leur « posture de dénonciation », les postcolonial studies dégénèrent en un « rituel d’affliction plus ou moins doloriste et morbide ». Comment donc croire, comme l’affirme Garcia (ibid., p. 114), que l’analyse de la soumission soit hors de portée des opprimés (car les opprimer consiste « à les empêcher de parler de leurs expériences et de les analyser »), tout en ne pouvant « être faite que par les opprimée.s », pour peu qu’ils soient privilégiés comme l’est Beauvoir ?! L’urgent est-il que l’universitaire s’efforce « de désapprendre systématiquement son privilège direct », ou bien au contraire d’admettre que les postcolonial studies enferment paradoxalement les « indigènes » qu’elles veulent libérer du colonialisme dans la « situation coloniale » qu’elles condamnent, commettant ainsi la faute dont elle accuse les universitaires ?

 

[1] Cette méthode consiste essentiellement à généraliser l’expérience des femmes à travers « des expériences-types et des figures-types » (la petite fille, la jeune fille, la mère, etc.), qu’elle révèle être des situations, c’est-à-dire « des positions sociales toujours déjà interprétées en norme pour les femmes qui y accèdent » (p. 88). Sur l’analyse et la compilation des expériences vécues, voir p. 121-122, 127, 140 et passim.

[2] Le Deuxième sexe se veut « une phénoménologie de l’expérience vécue de la soumission par toutes les femmes, dans toutes les situations » (p. 124), mais ses descriptions trouvent en partie leur source dans l’« expérience personnelle » de Beauvoir (p. 127. C’est nous qui soulignons).

[3] Grâce sa méthode adaptée et sa position privilégiée, Beauvoir parviendrait à concevoir « cette difficile philosophie de l’expérience quotidienne des opprimés », qui montrerait que la philosophie a négligé « ce qui préoccupe les femmes, notamment leur soumission » (p. 141).

[4] Beauvoir est, en tant que femme, suffisamment opprimée pour accéder à la vérité masquée de la réalité sociale, mais en tant qu’« elle est […] homme dans le sens qu’elle a de l’importance de son existence dans le monde », elle est suffisamment privilégiée pour révéler ce que « les philosophes hommes ne peuvent ou ne veulent pas voir » (p. 118)

[5] p. 149. – Difficile de comprendre en quoi, précisément, la prétendue dévalorisation du travail des femmes expliquerait l’absence de rapports dialectique entre hommes et femmes. Les femmes, nous dit-on, échoueraient à « demander la reconnaissance aux hommes », donc ceux-ci auraient peu de chances de comprendre combien l’altérité des femmes est relative !

[6] p. 156, 235 et 233 (c’est nous qui soulignons).

[7] Cf. Note 8 p. 259 : « Beauvoir trouve le fondement de cette subordination dans le fardeau que constituent la maternité et l’impossibilité jusqu’au XXè siècle de la contrôler ».

[8] Or là où interviennent les stratégies de reproduction, les différences génétiques et comportementales entre hommes et femmes sont particulièrement importantes. Cf. David Buss, The Evolution of Desire, Strategies of Human Matting, New York, Basic Books, 1994, trad. fr. par Suzanne Falcone, Les Stratégies de l’amour, InterEditions, 1997, p.20.

[9] Selon Robert Trivers, les mâles sont plus grands que les femelles depuis 17 millions d’années, chez tous les primates proches de l’homme, cf. Peggy Sastre, « Si les femmes sont plus petites que les hommes, ce n’est pas à cause du steak », slate.fr, 22 décembre 2017.

[10] Cf. Christopher Lasch, Les femmes et la vie ordinaire, « La dé-mesure de l’homme ».

[11] Cf. Christopher Lasch, ibid. : « Elle ne fait son apparition dans l’histoire qu’aux moments où elle prend conscience d’elle-même, du point de vue critique ». Une histoire de la différence sexuelle « ne peut renvoyer qu’à une controverse au sujet de cette différence, controverse qui varie en intensité suivant les époques et les lieux ». De toute façon, faire l’histoire de l’activité des femmes ne saurait résoudre « le mystère de la différence sexuelle ». La confusion des sexes, qui caractérise notre époque, n’explique pas nécessairement les mouvements historiques du passé.

[12] Leur personnalité n’était plus mise à l’épreuve, donc ils avaient perdu espoir, sens des objectifs et respect de soi. Leur soumission était le résultat d’une rationalisation de la vie quotidienne, produite par de nouvelles sciences et pseudo-sciences (pédagogie, développement de l’enfant, sexologie, etc.). A cette époque déclinent les « associations informelles consacrées aux pratiques culturelles collectives » (conférences, sociétés de débat et autres aspects de la « culture masculine », C. Lasch, ibid.).

[13] p. 119. Peut-être consciente de l’exagération, l’auteur nuance ce point : c’est seulement « la femme dont parle Beauvoir, la femme au sens de la représentation sociale normative de son époque […dont le] travail d’une part n’est pas considéré comme tel et d’autre part n’a pas la fécondité du travail manuel de l’esclave ». La vie domestique des femmes ne serait rien d’autre que lutte contre le négatif : « c’est un éternel présent, écrit Beauvoir, inutile et sans espoir ».

[14] C’est le XIXè siècle qui a inventé le foyer moderne, qui présuppose une séparation radicale entre la vie domestique et le monde du travail. Loin d’être réduites à l’éducation des enfants et aux tâches ménagères, les femmes (célibataires ou ménagères) participaient volontairement à la sphère publique, dans laquelle elles pratiquaient toute une variété d’activités, créant des sociétés de bienfaisance, des sociétés féminines de réforme, et des missions à l’étranger, surtout de 1890 à 1920.

[15] Sans ce travail productif, quoique non rémunéré, la ville n’aurait peut-être pas été habitable et la vision d’une culture civique ouverte à tous aurait décliné. Mais dans les années vingt, les femmes des clubs, les bonnes âmes et les missionnaires de la culture devinrent des sujets de moquerie ou des symboles de la répression victorienne et ce sont les garçonnes qui incarnèrent, à la place des féministes, le prototype de la femme émancipée. L’affirmation du droit des femmes au plaisir sexuel en vint à primer sur la lutte pour la réforme sociale et le progrès civique. Ces activités se professionnalisant, le service public bénévole déclina de plus en plus vite : les femmes durent choisir entre un foyer et une carrière. Aujourd’hui, habitués à ce choix, elles oublient qu’il en a existé d’autres !

[16] C. Lasch, ibid. Friedan s’alarmait que « plus d’un homme devint homosexuel, motivé par une haine implacable envers ces femmes parasites qui empêchaient leurs maris et leurs fils de grandir ». « Fatigue chronique, solitude et une douloureuse et indéfinissable insatisfaction qu’elles cherchèrent à soulager dans l’alcool, les drogues, les excès de table, les aventures sexuelles et un intérêt obsessionnel pour leurs enfants ». Convaincues que les carrières professionnelles résoudraient tous leurs problèmes, « les femmes se mirent à réclamer l’accès au travail prétendument « épanouissant » et « créateur » dont jouissaient les hommes », attendant de ces carrières l’épanouissement émotionnel (Friedan ne valorisait pas une carrière en soi, seulement un « engagement à vie »).

[17] Par sa propagande contre la famille « traditionnelle » et par sa survalorisation du « choix », le féminisme n’a-t-il pas été corrompu par le capitalisme ? N’emprunte-t-il pas sa logique au marché ? En réalité, quel choix laisse-t-il aux femmes, à part celui d’adopter le modèle dominant (la famille au sein de laquelle les adultes travaillent à temps plein dans le marché), modèle pourtant incompatible avec sa vision d’un monde plus doux et délicat ? L’intérêt du féminisme ne serait-il pas de remettre en question la définition de la réussite, de contester la séparation entre le foyer et le lieu de travail, la vie domestique et l’existence professionnelle ?

[18] (C’est nous qui soulignons). Pour Beauvoir, la culture semble primer sur la nature, ou la société sur la sexualité : la réalité sociale détermine ou influence davantage la différence sexuelle que ne le font les différences biologiques, qui sont tout de même réelles. Seules certaines de ces différences biologiques, par exemple la présence du clitoris chez la femme, sont chargées de sens, ont un impact sur la définition de la féminité, appartiennent à la situation vécue de la femme, et c’est uniquement « la dimension sociale des interactions humaines » qui leur donne leur signification. L’essence de la femme, précédée par l’existence, n’est constituée que par « la façon dont l’être humain exerce sa liberté pendant son existence » (p. 219).

[19] p. 219 (c’est nous qui soulignons).

[20] L’expression est de Maurice Merleau-Ponty, in La Nature, Notes – Cours du Collège de France, textes établis et annotés par Dominique Séglard, Paris, Editions du Seuil, coll. « Traces écrites », 1995, p. 68.

[21] François de Smet, Eros capital. Pour Richard Dawkins, David Buss, Robert Trivers, et Peggy Sastre, les sexes masculin et féminin induisent des comportements différenciés par la nature, fruits de stratégies évolutionnaires différentes et complémentaires, élaborées via la sélection sexuelle.

[22] Même si, contrairement au constructivisme social fort de Butler, Beauvoir admet la réalité de la différence sexuelle, elle paraît minimiser le rôle de l’évolution, des gènes et de l’origine naturelle de nombreuses différences de comportement entre les sexes, au nom de la quête de la liberté et de l’égalité.

[23] En effet « le dégoût est une protection personnelle contre la pollution » et il est scientifiquement établi que les femmes sont plus sensibles au dégoût que les hommes (Peggy Sastre, Comment l’amour empoisonne les femmes). Cf. Quingley, J.F. et al. (1997), « Personality disorder symptoms, gender, and age as predictors of adolescent disgust sensitivity », Personality and Individual Differences, 22, 5, p. 661-667 ; Haidt, J. et al. (1994), « Individual differences in sensitivity to disgust : A scale sampling seven domains of disgust elicitors », Personality and Individual Differences, 16, 5, p. 701-713 ; Schienle, A. et al. (2003), « The connection between disgust sensitivity and blood related fears, faintness symptoms, and obsessive compulsiveness in a non clinical sample », Anxiety, Stress & Coping, 16, 2, p. 185-193 ; Al-Shawaf, L. et al. (2017), Sex Differences in Disgust : Why Are Women More Easily Disgusted Than Men ?, DOI :10.1177/1754073917709940. – Selon une étude menée sur un échantillon de 40 000 personnes, les femmes ont plus peur des maladies que les hommes, même des maladies imaginaires (cf. Curtis, V. et al. (2004), « Evidence that disgust evolved to protect from risk of disease », Proceedings :Biological Sciences, 271, p. 131-133).

Leur sensibilité au dégoût alimentaire est exacerbée au moment où les risques pour la fécondation et pour le fœtus sont les plus élevés (pendant la période fertile du cycle et le premier trimestre de la grossesse) ; Sastre, Comment l’amour empoisonne les femmes, p. 60-61.

[24] Plus généralement, l’« asservissement des femmes à l’espèce » semble lié, au moins en partie, à l’anisogamie et au fait que notre espèce soit « super K ».

[25] Cf. François de Smet, ibid. : « l’attrait pour les comportements dangereux, chez les mâles, correspond généralement à l’âge de recherche des partenaires (adolescents et jeunes adultes), puis baisse avec le temps. ». Smet en tire l’hypothèse que « ceux qui ont joué aux héros et survécu connaîtront d’importants succès reproductifs ».

[26] Larkin, J.E., Pines, H.A. (2003), « Gender and risk in public performance », Sex Roles, 49, p. 197-205 ; Charness, G., Gneezy, U. (2012), « Strong evidence for gender differences in risk taking », Journal of Economic Behavior & Organization, 83, p. 50-57 ; FehrDuda, H. et al. (2006), « Gender, financial risk, and probability weights », Theory & Decision, 60, 283, p. 304-305.

[27] « Le mâle a une vie sexuelle qui est normalement intégrée à son existence individuelle : dans le désir, dans le coït, son dépassement vers l’espèce se confond avec le moment subjectif de sa transcendance : il est son corps. L’histoire de la femme est beaucoup plus complexe » (Simone de Beauvoir, op. cit., I, p. 65). Garcia (ibid., p. 168) suggère que « le modèle d’un sujet désincarné qui règnerait sur son corps » serait adéquat pour les hommes !

[28] C’est au XVIIè siècle que naît l’idée que les relations entre hommes et femmes peuvent être réordonnées parce qu’elles seraient le produit des coutumes, des « préjugés », des lois et de l’éducation. Notons incidemment que pour les précieuses déjà « on ne devait pas attendre d’une femme qu’elle se soumît aux avances d’un homme qui la dégoûtait » et l’infidélité de l’épouse était moins honteuse que la jalousie du mari. Cf. Christopher Lasch, op. cit., « La comédie de l’amour et la querelle des femmes : une satire aristocratique du mariage » (c’est nous qui soulignons).

[29] Pascal Picq, ibid. (mais « la sexualité et la reproduction ne passent pas que par des stratégies égoïstes de l’individu (ou du gène) ». Il faut distinguer les causes ultimes ou les fonctions (élémentaires, mais complexes) du sexe, qui existent depuis plusieurs milliards d’années, avec les moyens d’assurer le succès reproducteur, qui sont multiples et ont évolué. « Chez les animaux les plus complexes et les plus sexués, les femelles subissent des contraintes très lourdes », qui pèsent sur leur succès reproducteur (elles produisent peu d’ovules au cours de leur vie, doivent accepter l’acte violent de l’étreinte et investissent beaucoup dans l’élevage des jeunes). De ce point de vue, « c’est la condition féminine qui est la plus contraignante ».

[30] Car chez notre espèce le petit est très dépendant de la mère et celle-ci dépendante des ressources disponibles. « Les femelles sélectionnent des mâles capables de s’investir dans l’éducation des jeunes », et « les populations dans lesquelles les hommes ne participaient pas aux soins parentaux ont disparu, tout simplement parce que les femmes survivaient difficilement » (Picq, ibid. ; c’est nous qui soulignons).

[31] Il s’agit de l’hypothèse de Chris Knight et Camilla Power, que Pascal Picq rapporte dans 100 000 ans de beauté et juge « stimulante » dans Le Sexe, l’Homme et l’Evolution (p. 179). Selon Pascal Picq, le camouflage de l’oestrus ne s’explique pas par « l’échange sexe contre nourriture » (pratiqué par les chimpanzés et surtout par les bonobos), parce que les femelles seraient capables de se procurer assez de nourriture pour elles-mêmes et leurs petits ; pourtant l’auteur souligne, nous l’avons vu, la dépendance des mères envers les mâles qui s’investissent dans des soins parentaux et il reconnaît que les femmes pratiquent parfois cet échange (ibid., p. 132)

[32] Nous suivons sur ce point Jean-Loup Amselle, L’Occident décroche et remercions Jean-Claude R. Poizat pour ses éclaircissements sur ce sujet.

[33] Selon les subaltern studies, les dominés sont privés de l’accès à la parole (« au moins dans une certaine mesure », p. 113), donc traduire leur expérience par le travail universitaire, comme le font Foucault et Deleuze, revient généralement à la présenter comme et consciente, à se contenter d’écouter les dominés et à leur imposer la « structure occidentale » de la conscience, à exercer une véritable « violence épistémique […] à travers l’attribution de subjectivité » et donc, finalement, à la trahir ce que sont les subalternes et leur expérience, essentialiser ces sujets, les construire d’une manière « idéologique », par exemple en faisant de la soumission l’essence de la femme (p. 111-113) ! De plus mettre en mots l’expérience de la soumission la trahit nécessairement.

[34] La nomination de Madame Danielle Obono au Conseil de surveillance du département de Sciences Politiques de l’université de Paris 1 Sorbonne n’est-elle pas un signe de la victoire de cette offensive culturelle ? Madame Rokhaya Diallo, par exemple, n’est-elle pas l’un des puissants relais médiatiques de ces idéologies ? A l’intersection du monde universitaire et du monde militant, un intellectuel français comme Louis-Georges Tin contribue lui aussi à diffuser les thèses indigénistes et racialistes, dont le footballeur Lilian Thuram s’est récemment fait l’écho, en dénonçant le prétendu « racisme » qui serait présent dans la « culture blanche ».

[35] La France n’a pas attendu les études post-coloniales pour penser le fait colonial et déconstruire les catégories des sciences sociales. Quand elles ont commencé à gagner notre territoire, les Français, depuis plus d’un demi-siècle, tels M. Jourdain, pratiquaient les postcolonial studies sans le savoir. On pense aux anticoloniaux historiques (Sartre, Césaire, Fanon, Senghor, etc.) et aux penseurs de la French Theory dont on sait l’influence sur les subaltern studies. Cf. F. Cusset, French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003. Cf. Yves Gounin, https://doi.org/10.3917/pe.104.0912

[36] Cf. J.-F. Bayart, « Les très fâché(e)s des études postcoloniales », 8 juillet 2010, disponible sur Mediapart.fr Pour Bayart comme pour Frederick Cooper, ces études réifient « une condition postcoloniale à laquelle elles confèrent un statut quasi ontologique », ignorent la diversité du fait colonial dans l’espace et dans le temps, font enfin des extrapolations abstraites et abusives. Elles quittent alors « le champ scientifique […] pour soutenir une posture militante […] faussée par la fragilité de ses fondements scientifiques » (Bayart Jean-François, « Les Études postcoloniales. Un carnaval académique », Politique étrangère, 2010/4 (Hiver), p. 912-918. DOI : 10.3917/pe.104.0912. URL : https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2010-4-page-912.htm).

[37] L’expression « ingénierie culturaliste de la domination politique » figurait dans la contribution de Bayard provocativement intitulée « La novlangue d’un archipel universitaire » au colloque « Que faire des postcolonial studies ? » organisé par le Centre d’études et de recherches internationales (CERI)/Sciences Po en mai 2006. Comme Bayard, Catherine Wihtol de Wenden (Ruptures postcoloniales) reproche au postcolonialisme d’enfermer les immigrés dans un « déterminisme unique, simplificateur et dangereux ». Bayard dénonce l’autodésignation et la victimisation qu’elles pratiquent et qui « tendent à renforcer […] le traitement discriminatoire dont [les subalternes] peuvent faire l’objet », cf. J.-F. Bayart, « Les très fâché(e)s des études postcoloniales », 8 juillet 2010, disponible sur Mediapart.fr.

Posted in Chroniques de la philosophie médiatique and tagged , .