Bernard Edelman : Tous artistes en droit

Il n’y a plus d’art éternel, il n’y a plus de génie solitaire inspiré par les muses et œuvrant dans son atelier. Nous naviguons tous, du soir au matin, nous sommes des nomades du virtuel. La terre est devenue plate comme un écran d’ordinateur où défilent, en continu, toutes les œuvres du monde, toutes les marchandises, toutes les publicités. Nous sommes à bout de souffle et le marché est la seule réalité qui compte : il n’y a plus d’au-delà de l’histoire comme il n’y a plus d’au-delà du marché.
Et l’art qui était notre ultime consolation, l’art qui nous faisait rêver et conjurait nos peurs et nos angoisses, a mis en scène ce marché : il en a fait un spectacle universel, et nous sommes devenus des consommateurs de culture et des consommateurs de nous-mêmes.
Dans notre démocratie esthétique, tout homme est artiste car tout homme se voit comme une œuvre d’art ; tout homme peut proclamer : « Regardez-moi, cela suffit », comme Duchamp aurait pu dire d’un ready-made : « Achetez-moi, cela suffit ».
L’histoire de l’esthétique moderne s’est déroulée en deux siècles à peine. La révolution industrielle, au XIXEME siècle inaugurera l’art industriel – l’art utilitaire, comme on disait – et fit rouler dans la fange l’auréole du poète assassiné ; le XXEME siècle a connu les grandes mises en scène des totalitarismes, l’utopie d’un peuple « œuvre d’art totale », conçue par le guide suprême – Hitler ou Staline. Jusqu’à l’avènement de la démocratie esthétique qui concilie le marché et le narcissisme du « dernier homme ».

AUTEUR :
Philosophe, avocat à la cour, docteur en droit, spécialiste du droit de la personnalité, du droit d’auteur et du droit de la presse, Bernard Edelman enseigne actuellement à l’Institut d’études politiques de Paris.

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