Entretien avec Romain Laufer : Autour de Tocqueville au pays du management (partie 3)

Entretien avec Romain Laufer : Autour de Tocqueville au pays du management (partie 2)

 

D : Quatre ouvrages essentiels

AP : Comme dernier moment de cet entretien, je souhaiterais aborder les quatre auteurs que vous convoquez dans le cadre de la théorisation si je puis dire de la révolution managériale. Vous présentez en effet quatre œuvres essentielles, pas nécessairement très connues en France, bien que deux des quatre soient traduites. Il s’agit de The Moderne Corporation and Private Property d’Adolf Berle et Gardiner Means (1932), The functions of the Executive de Chester Barnard, The Managerial Revolution de Burnham (1941) et The Visible Hand de Chandler (1977). Comment expliquez-vous que seuls  deux des quatre livres aient été traduits en français ?

 

RL : J’hésite à répondre à cette question, non qu’elle ne soit intéressante, ni qu’elle ne puisse faire l’objet d’interprétations, mais je préfère éviter  les arguments  trop fragiles, trop aléatoires pour être associés directement au cadre théorique utilisé. Une problématique ne permet pas de répondre de manière déterminée (tout en étant discutable)  à toutes les questions. A vrai dire  dans une problématique théorique du type de celle qui m’occupe, questions et réponses sont construites conjointement de façon à se répondre  les unes aux autres : cette élaboration correspond à la construction même de l’objet d’étude.

 

AP : Alors je vais mentionner un point plus précis. Un élément qui m’a semblé passionnant est l’altération dans la traduction française de deux des quatre livres du sens des titres. Là où Burnham parle de « Révolution managériale », on atténue la dimension révolutionnaire en traduisant le titre par L’ère des organisateurs. La notion d’époque se substitue ainsi à cette de révolution sociale ; de la même manière, le sous-titre du livre de Chandler, à savoir the Managerial Revolution in American Business est occulté par la traduction française qui ne retient que l’idée de Main visible des Managers. Comment interprétez-vous cette occultation française de la portée révolutionnaire du management

RL : Cette question me permet de montrer qu’il est possible de répondre (à mes risques et périls certes) à une question de ce genre en me fondant sur une problématique précise. La réponse à cette question tient en une phrase : on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu. Le mot « révolution » n’a ni le même sens ni la même portée en France et aux Etats-Unis. Tocqueville oppose  « la passion révolutionnaire » qui caractérise les européens à « l’état révolutionnaire » qui caractérise les américains. Il nous dit que cet « état révolutionnaire » est suscité chaque fois qu’un citoyen américain est confronté directement  à la contradiction entre la présence de relations hiérarchiques et l’égalité de  principe que suppose la démocratie. C’est l’existence d’un contrat qui permet au serviteur d’accepter d’être subordonné, pour un temps, aux ordres d’un maître. Mêlant de manière inimitable  la théorie et l’observation, Tocqueville nous décrit, « l’état révolutionnaire » comme ce qui  résulte de ce qui se révèle aux yeux du serviteur de  l’ambiguïté de sa situation au moment de la transition qui marque la fin du contrat. Ceci permet de comprendre l’usage du mot révolution par Berle et Means,  par Burnham ou par Chandler : il correspond à chaque fois à l’état qui accompagne  la contestation des prérogatives contractuelles des actionnaires par les managers.

La façon dont Tocqueville rend compte de la présence intermittente d’ « états révolutionnaires » liés à la pratique du contrat combinée avec ce qu’il nous dit des menaces que fait peser sur la démocratie le développement potentiel d’une véritable « aristocratie industrielle » permet de comprendre comment à partir des années 30 la notion de révolution se manifeste de manière explicite, et tout particulièrement à travers la littérature consacrée au développement du management. Le but de la traduction, sous l’égide de Raymond Aron, de l’œuvre de James Burnham était de faire connaître en France une analyse critique du développement des pouvoirs de  la bureaucratie et ce dans une collection vouée à la propagation des idées libérales (« Liberté de l’esprit » chez Calmann-Lévy). Dans le contexte de guerre froide de l’après guerre-il ne pouvait être question de s’associer à ce que la notion de révolution pouvait évoquer alors en France. D’autant qu’ il fallait pouvoir prendre ses distance avec un auteur aux positions quelque peu erratiques qui se proposait de comparer les mérites respectifs de l’Etat providence, du stalinisme et du nazisme,  trois formes de révolutions managériales dont l’une ou l’autre, selon lui, était destinée à dominer le monde. C’est du reste le risque de malentendu lié à la publication de cet ouvrage qui conduisit Raymond Aron à confier à Léon Blum la préface de la traduction publiée sous le titre L’Ere des Organisateurs. Celui-ci s’acquitta de sa tâche avec sérieux mais non sans réticence.

Pour l’ouvrage de Chandler, écrit à la gloire du management, il eût semblé étrange, en France, d’associer à la notion de révolution, qui évoque  un bouleversement des structures étatiques conçu comme nécessairement de gauche avec la notion de  management que l’on associe  au développement du secteur privé et qui, de ce fait, est  habituellement classé à droite.

AP : A droite ou, en tout cas, au libéralisme.

Un autre élément qui est passionnant dans votre ouvrage est l’analyse que vous menez de l’occultation de la pensée de Burnham dans les écrits de Chandler qui pourtant les connaît fort bien ; vous montrez comment l’inquiétude que peut éprouver un Burnham devant le devenir organisationnel du monde s’estompe chez Chandler qui chante l’épopée du capitalisme triomphant. Vous écrivez alors ceci :

« Ce que permet l’effacement quasi-complet du nom et de l’œuvre de Burnham dans le texte de Chandler c’est la dissociation entre la notion de management en tant que source essentielle du succès économique des entreprises américaines et la logique de domination qui en résulte, c’est-à-dire la révolution que représenterait pour l’Amérique démocratique, la soumission à la logique hiérarchique qui gouverne le fonctionnement des très grandes entreprises privées[1]. »

J’entends fort bien cet argument mais je me demande, si je puis me permettre, s’il est essentiel ; ce que vise Chandler, c’est produire une attaque en règle contre les processus de marché et contre le libéralisme pour montrer que l’économie organisée – managée si l’on veut – est bien plus efficace que la spontanéité du marché ; on a avec Chandler une attaque contre le libéralisme – ce qui explique idéologiquement qu’il ait reçu le prix Pulitzer – et qui me semble prouver qu’il y a une fois encore incompatibilité entre libéralisme et organisation managériale de la vie économique et sociale. Tout le titre est d’ailleurs explicitement tourné contre l’idée smithienne de spontanéité de l’ordre marchand.

RL : Tout d’abord, votre question me permet de réparer une négligence de ma part : dans la bibliographie de mon ouvrage j’ai indiqué la version américaines et pas la version française éditée par  Economica en 1988  dans une traduction de Frédéric Langer et avec une préface de Jean-Michel Saussois.

Je crois que votre façon d’interpréter le sens du titre de l’ouvrage de Chandler ne tient pas assez compte ni de l’histoire (nous sommes en 1977) ni de la géographie (nous sommes en Amérique).

Si à cette date Adam Smith est loin, ses mânes continuent  de veiller aux destinées des institutions économiques des Etats-Unis et des symboles qui les caractérisent. Certes, le management représente une crise par rapport au règne sans partage de la main invisible du marché, mais le moins que l’on puisse dire c’est que l’œuvre de Chandler est tout entière consacrée à contenir cette crise dans des limites acceptables pour une Amérique dans laquelle la légitimité des entreprises et de la liberté d’entreprendre reste un credo essentiel. En ce sens son rôle d’historien au sein de la Harvard Business School est celui d’une vestale chargée d’entretenir la flamme et de la protéger envers tout ce qui pourrait la menacer. Son but est de légitimer le management en dépit de l’apparente contradiction entre l’idée de concurrence pure et parfaite, qui suppose l’atomicité des entreprises, et le développement des très grandes entreprises. Une discussion complète de ce point pourrait être longue mais voici quelques arguments :

1/ le titre dit  « crise dans le capitalisme » et pas « crise du capitalisme », la question posée est celle des relations de pouvoir dans les entreprises entre actionnaires et managers. La révolution concerne uniquement les rapports entre ces  deux catégories d’acteurs.

2/ En effet, même si ce  point n’est guère développé, il ne faut pas manquer ce que Chandler dit de la détermination des besoins : ils relèvent en principe d’après lui tout entiers des mécanismes du marché.  Or le souverain dans le système c’est désormais le fameux « consommateur-roi » ainsi que l’illustre la transformation des lois antitrust dont le critère n’est plus la taille des entreprises, mais les conséquences (positives ou négatives) de leurs actions sur les intérêts  des consommateurs.

3/ Il est remarquable que Chandler évite systématiquement d’évoquer celui qui peut être considéré comme le fondateur de la « business history » en Amérique, un auteur  dont la carrière fut consacrée selon ses propres dires à montrer que « American history is business history » à savoir Thomas Cochran. Or il s’agit d’un des trois historiens qui partagèrent un même programme de recherche sur l’impact de la grande entreprise sur la société américaine, programme d’où The Visible Hand est issu. Chandler  ne le cite que très brièvement au début des  remerciements et de manière minimale dans le texte, forcé qu’il est de faire référence aux travaux pionniers de Cochran sur le développement des chemins de fer aux Etats-Unis et de ses conséquences sur l’économie. Tout le raisonnement de Chandler, ce qu’il a de plus solide, repose sur le fait que le développement du management résulte de la façon dont la facilité de transport permettant le déplacement rapide de flux importants de marchandises il devenait nécessaire de les gérer  efficacement pour ne pas être débordé, étouffé,  par l’accumulation désordonnée des stocks. Pour comprendre les raisons de la mise à l’écart de Thomas Cochran il suffit de lire le titre du discours présidentiel qu’il délivra en 1972 devant l’American Historical Association : « History and Cultural Crisis[2] ».

4/ enfin, et c’est peut-être l’essentiel, ceci marque un temps dans l’histoire de ce que l’on pourrait appeler l’état de l’idéologie institutionnelle gouvernant le monde de l’entreprise aux Etats-Unis. C’est ainsi qu’une autre révolution aura bientôt lieu, sous la forme de révolution de palais, lorsque la gestion managériale ayant montré les limites de son efficacité, au moins du point de vue du calcul des actionnaires, certains patrons de grandes entreprises, au premier rang desquelles celui de General Motors, furent destitués par leur conseil d’administration devenus soucieux de la façon dont la sous-valorisation boursière de leur entreprise les rendait vulnérables à des attaques de  financiers armés  de « junk bonds ». Au capitalisme managérial, prôné par Chandler, succède alors un capitalisme dominé par la finance. Les marchés financiers étaient censés restituer leur souveraineté à des mécanismes automatiques. Désormais la « main invisible » fut censée être incarnée dans des modèles mettant en scène un « modélisateur » capable d’intégrer les anticipations « rationnelles » des investisseurs. Ces modèles s’adaptent particulièrement bien aux théories économiques de Hayek pour lequel le marché est moins un mécanisme de concurrence qu’un mécanisme de communication permettant, en situation d’incertitude, d’agréger les fragments d’informations  répartis entre les acteurs économiques. D’où l’importance dans la théorie financière des notions relatives à l’efficience des marchés, c’est-à-dire à la façon dont ils sont censés  refléter, transmettre et agréger sans délais toutes les informations dispersées parmi ses participants.

 

 Conclusion : retour sur un impensé

 

AP : J’aimerais, pour conclure, revenir sur ce qui constitue la thèse de Tocqueville au pays du management. Celle-ci consiste à poser qu’il y a un impensé de mai 68, à savoir la question du management et de l’administration. Il est vrai que la concomitance de 68 et des réformes institutionnelles que vous rappelez est plus que troublante ; mais je me demande au fond quel rôle peut jouer un impensé. Lui prêtez-vous une portée causale et donc explicative, une portée symptômale qu’il s’agirait de creuser pour parvenir peut-être à des raisons profondes plus qu’à des causes ou est-ce encore autre chose ?

 

RL : Une première  manière, la plus imagée, de rendre compte du fait que la question du management peut être considérée comme un impensé de Mai 68 est de rappeler la façon dont la loi Faure, à la sortie des évènements de 68, avait créé d’un même mouvement l’Université de Vincennes  pour accueillir  une  « pensée 68 » rejetée des Université traditionnelles, et l’Université de Paris-Dauphine pour accueillir solennellement dans l’Université des disciplines de gestion reléguées jusque-là dans le système des grandes écoles qui avait été créé pour héberger les disciplines techniques (grandes écoles de commerce, grandes écoles d’ingénieurs). L’impensé c’est déjà l’oubli de cette paternité commune.

Mais il y aurait bien d’autres façon d’évoquer un impensé ne serait-ce que parce que l’espace de l’impensé est plus vaste que celui de la pensée. Comme le disait Hamlet : « Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel, Horatio, qu’il n’en est rêvé dans votre philosophie ». Or, comme nous l’ont dit Alexis de Tocqueville et Mary Douglas, la société a besoin de certitudes partagées. D’où la nécessité de croyances dogmatiques. Elles s’imposent en permettant de renvoyer  dans l’impensé, chaque fois que de besoin, la complexité et la mobilité du monde, et ce en interdisant à la pensée d’interroger les idées dogmatiques (ce en quoi elles sont dogmatiques justement).

Pour fixer les idées il n’est sans doute pas inutile de rappeler ce que nous disent A. de Tocqueville et Mary Douglas (déjà cités plus haut)  à ce propos. Commençons par Tocqueville :

« Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d’objet; mais on ne saurait faire qu’il n’y ait pas de croyances dogmatiques, c’est-à-dire d’opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. »

Et encore :

« …sans idées communes, il n’y a pas d’action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social[3]. »

Ecoutons à nouveau Mary Douglas :

If we recognize more uncertainty now, it will be because of things that have happened to the institutional underpinning of our beliefs. And that is what we ought to be studying[4]

La question de la causalité que l’on peut attribuer à un impensé me semble bien précisée par cette dernière citation. Ce dont il s’agit c’est des « fondements institutionnels de nos croyances », fondements qui demeurent impensés tant qu’ils sont acceptés, consciemment ou inconsciemment, comme des dogmes (« taken-for-granted », comme la proposition qui énonce « nul n’est censé ignorer la loi »). La notion de système de légitimité a été proposée comme une façon de formaliser les « fondements institutionnels de nos croyances ». La crise du système de légitimité signale que quelque chose à changé au niveau des « fondements institutionnels de nos croyances ». Nous avons vu que dans l’histoire du système de légitimité rationnel-légal on pouvait distinguer deux types de crises suivant qu’il s’agissait d’une crise dans le système (il s’agit alors d’une transition entre deux systèmes bien définis), ou d’une crise du système dans le cas ou aucune résolution ne semblait pouvoir y mettre fin.

A ce propos il n’est pas sans intérêt de rappeler que John Dewey dans la préface à la seconde édition de Reconstruction in Philosophy déclare en 1946 que la seule chose qu’il aurait voulu changer  au texte original de 1920 serait le titre : il préférerait désormais Reconstruction of Philosophy.

Quant au caractère « impensé » du management il s’analyse à plusieurs niveaux : tout d’abord en tant que phénomène administratif car, ainsi que le dit Tocqueville, la présence de relations hiérarchiques  dans la société  peut être  invisible (et à ce titre impensée)  à la manière dont les règles de grammaires  peuvent constituer une dimension implicite de la compétence linguistique ;

« Cependant de même que tous les peuples sont obligés pour exprimer leurs pensées, d’avoir recours à certaines formes grammaticales constitutives des langues humaines, de même toutes les sociétés, pour subsister, sont contraintes de se soumettre à certaines formes d’autorité sans lesquelles elles tombent en anarchie[5]»

L’administration ne figure au niveau des institutions majeures de la société, dans le système rationnel-légal, que lorsque le droit ou la science entrent en crise. Ceci peut se faire de deux façons suivant que les organisations concernées peuvent être considérées comme des systèmes fermés et à ce titre soumises aux lois du droit et de la science (telle est la situation du management jusqu’aux abords de la Seconde Guerre Mondiale) soit les organisations doivent être représentées par des systèmes ouverts (ce qui correspond au règne de la science – ou plutôt de la techno-science – de l’artificiel) et le management, désormais placé au premier rang parmi les normes institutionnelles, ne peut, faute de référent certain, assurer la légitimité de ses propres actions. Ceci est associé à une nouvelle forme d’impensé qui résulte de la dénégation de la crise, crise dont la séparation entre, d’une part, le lieu de cette  pensée d’un temps de crise qu’est le plus souvent  la « pensée 68 » réfugiée à Vincennes et, d’autre part, l’enseignement supérieur du management hébergé place Dauphine est une manifestation particulièrement spectaculaire.

Les crises qui interviennent se présentent comme autant de manifestations d’un retour du refoulé que les réélaborations institutionnelles ont pour objet de dénier.

 

AP : A vrai dire, je me demande comment s’articulent dans votre pensée, au-delà de Tocqueville au pays du management, trois éléments, que sont la crise, l’impensé et le principe de légitimité. Je prends à cet effet l’exemple du secteur public analysé dans Le Prince bureaucrate. Vous interrogez la distinction des secteurs privés et publics, rappelez que la France distingue les deux secteurs, notamment au plan juridique avec la Cour de Cassation et le Conseil d’État. Mais, après la Seconde Guerre Mondiale, vous constatez que la distinction entre les deux devient floue parce que le critère de distinction est entré en crise : « La crise du critère, c’est par définition la crise de la limite entre le secteur public et le secteur privé et, par là même, la crise de légitimité du libéralisme. Désormais, on ne sait plus où commence ni où finit l’État[6]. » Et vous ajoutez que l’administration ne peut plus légitimer ses actions ni par la source de son pouvoir (elle va très au-delà de sa souveraineté traditionnelle), ni par la finalité de son pouvoir si bien qu’elle recherche sa légitimité dans les « méthodes du pouvoir[7]. » Il me semble que ce que vous dites revient à adopter un schéma qui est en gros le suivant : une crise est toujours crise du principe de légitimité ; du même geste elle révèle ce dernier, l’objective, au moment même où celui-ci s’effondre. Il faut donc attendre la crise pour que se révèle le principe légitimant le système dominant, de sorte que la connaissance de celui-ci n’advienne que lors de son achèvement.

RL : J’ai déjà répondu à une partie de cette question s’agissant de l’histoire du critère du droit administratif. On peut remarquer que le passage du principe de la puissance publique au principe du service public, qui est aussi passage de la justice retenue à la justice déléguée, s’accompagne de la nécessité de produire un critère permettant de distinguer de manière précise  ce qui relève de la juridiction privée de ce qui relève de la juridiction publique. C’est alors seulement que l’on prend conscience du fait que jusque-là il n’était pas nécessaire d’ajouter un critère quelconque au statut juridique de l’acteur concerné, celui-ci constituant un critère suffisamment explicite et clairement défini pour ne pas exiger de s’engager dans une quelconque scholastique plus raffinée. C’est donc à ce moment que la notion de critère de la puissance publique prend rétrospectivement tout son sens et toute sa place par opposition au critère du service public qui lui succède.

De la même manière, un excellent juriste, dans les années 90 du siècle dernier, faisait remarquer lors d’un colloque que  l’arrêt « Bac d’Eloka », qui joue un rôle déterminant dans l’élaboration  de la doctrine du service public (arrêt qui figure dans Les Grands Arrêt de la Jurisprudence Administrative), était fondé sur un cas qui, considéré avec un regard d’historien, conduisait à remettre en cause l’interprétation traditionnelle qui en était faite, interprétation  qui faisait l’objet d’enseignements depuis bien des années. La question se posait donc alors de savoir comment réconcilier une telle distorsion dans les interprétations d’un même cas. Une réponse possible est de souligner que les cas figurant dans Les Grands Arrêts de la Jurisprudence Administrative (de même que ceux qui sont accumulés et classés dans les divers volumes de l’enseignement institué par Christopher Columbus Langdell à Harvard à la fin du XIXème siècle) ne constituent pas un matériel empirique à partir duquel on pourrait déduire le droit mais des exemples pédagogiques dont la fonction est d’illustrer  à chaque fois un principe différent. Tant que le principe a cours il ne viendra à l’esprit de personne, du moins de personne ayant l’esprit juridiquement sain, (donc en particulier à aucun  juriste) de mettre en doute la validité d’une interprétation à laquelle est attachée le précieux principe qu’il s’agit d’enseigner.

 

AP : Mais si je vous comprends bien, alors il y a une chose que paradoxalement je ne comprends pas : pourquoi ne faites-vous pas une théorie de l’illusion ? Par nature, tant qu’il n’y a pas de crise, le principe de légitimité est caché et donc la légitimation de l’autorité n’est pas sue, au sens hégélien du terme, et d’une certaine manière c’est pour cela que le système tient. Mais alors il faudrait rendre compte des croyances des individus quand il n’y a pas de crise qui sont nécessairement des croyances fausses.

 

RL : Voila une question bien ajustée, un défi qu’il me faut tenter de relever. Même si la réponse mériterait que je prenne le temps ne serait-ce que pour bien identifier l’enjeu essentiel de la question. Spontanément je répondrai par fragments.

1/ toute la problématique est orientée autour d’une élaboration symbolique des rapports sociaux en général et des institutions en particulier.

2/ Dans le dernier chapitre du Prince Bureaucrate, l’histoire des sciences économiques et sociales est décrite par analogie avec la méthode utilisée par Kojève dans Essai d’histoire raisonnée de la philosophie païenne, sur le mode du « comme si » (« comme si une telle  nécessité, une telle vérité » existait.) La surprise est que le jeu  proposé alors s’ajuste de manière précise à l’histoire (rétrospective) des sciences économiques et sociales.

3/ Parler de croyances fausses, c’est supposer une unité du sujet qui ne convient guère au statut institutionnel d’un sujet qui, par définition (par définition juridique), est clivé. Enoncer  que « nul n’est censé ignorer la loi » et accepter que l’on doive  se soumettre à cet énoncé  n’implique pas qu’on la connaisse effectivement (puisqu’il s’agit d’un énoncé qui a pour fonction d’interdire d’en juger autrement).

Cela ne veut pas dire que le fonctionnement de cet énoncé n’implique pas une croyance. En l’occurrence cela suppose formellement une représentation de la société où celle-ci est divisée en deux classes : la classe de ceux qui sont censés ne pas ignorer la loi (qui comprend tous les citoyens) et celle de ceux qui sont censés la connaitre (juges, avocats, professeurs de droit et l’ensemble des professions juridiques). La croyance requise pour le fonctionnement du système est que ceux qui sont censés ne pas ignorer la loi pensent que ceux qui sont censés la connaître la connaissent. Cela s’appelle la confiance. Confiance au sens de « trust » et non de « confidence », cette même notion de « trust » dont Kenneth Arrow (prix « Nobel » d’économie en 1972) écrivait qu’elle était une institution invisible. Lorsque cette confiance disparait, lorsque l’on ne croit plus (lorsqu’on ne peut plus croire du fait de la mobilité et de la complexité des normes) qu’ils la connaissent, le principe qui veut que nul ne soit censé ignorer la loi entre en crise. Libre à chacun de reporter alors sur le passé le sentiment d’avoir été victime d’une illusion ou plutôt que telle était la condition des gens de ce temps. La question est de savoir ce que deviennent nos convictions en situation de crise c’est-à-dire quand le doute atteint toutes les institutions.

Pour autant il y a deux justifications pragmatiques en faveur de cette approche :

1/ elle résulte du besoin effectif et éminemment pragmatique de résoudre les conflits susceptibles de survenir dans une société.

2/ elle  offre une méthode pour rendre compte  de l’histoire des institutions sociales et des objets et entités  qui en dépendent. C’est ce qui constitue l’axe principal de mes recherches  depuis plus de quarante ans.

 

AP : Une dernière question si vous le permettez. Le rôle du marketing et du management est tel que ce sont eux qui dirigent en grande partie la vie économique et sociale ; à cet égard, quelle que soit l’explication que l’on donne du management et de ses racines, apparaît une contradiction entre la vie démocratique où le consentement éclairé du citoyen est censé être le principe fondateur de la vie civile et politique, et l’extension sans fin de principes managériaux, présentés comme incontestables, qui se dispensent de tout consentement puisqu’ils sont parés des vertus de la science organisationnelle qui ne se discute pas. On comprend bien comment vous placez en 1968 la révolution managériale pour la France ; mais puisque les racines intellectuelles remontent à la fin du XVIIIè siècle avec Condorcet, Saint-Simon, le positivisme puis le pragmatisme, c’est donc que la démocratie est toujours déjà contrebalancée par une volonté de ne pas laisser aux citoyens l’initiative de la vie civile et politique. Autrement dit, il me semble que la crise de 1968 est la crise d’un système qui n’a jamais eu lieu, de quelque chose qui, toujours déjà, avait été impossible et empêché, au moins sur le plan théorique.

 

RL : Le fait que le management faisant irruption au niveau des institutions dominantes de la société corresponde à une crise (ne serait-ce que parce qu’il s’agit de technique et non du type de discours scientifique qu’exige le système rationnel-légal) ne signifie en aucune manière qu’il échappe lui-même à la crise et à ses conséquences : la multiplication des critiques et des mises en cause. C’est pourquoi, ne pouvant être légitimé par des normes définies a priori par rapport aux actions projetées, il est contraint de produire lui-même un dédoublement de ses actions, toute action devant désormais s’accompagner de la mise en place de systèmes de réponses aux objections qui ne pourront manquer de surgir (en cela consiste la notion de  responsabilité sociale). La crise se manifeste dans le fait que si le développement de ces techniques de légitimation est nécessaire, elles ne sauraient jamais être suffisantes. L’importance du marketing (c’est-à-dire de la sophistique qui se manifeste par la place de la rhétorique, de l’argumentions etc.) est à la mesure de la nécessité de devoir tenter de produire un consensus. Il s’agit donc d’une approche que l’on voit se développer partout sous le nom de conventionnalisme.

Ce qu’indique une approche en termes institutionnels (dans le sens rigoureux du terme) c’est  la fragilité  des solutions produites par les approches conventionnalistes, approches qui pour pragmatiques qu’elles soient, ou du fait d’être pragmatiques, ne parviennent pas à produire le type de  certitudes a priori dont la société a besoin.

S’agissant de votre remarque judicieuse sur le paradoxe d’une démocratie qui exige toujours une part de contrainte, je ne peux mieux faire que de citer à nouveau Mary Douglas qui écrit :

« Dans une démocratie libérale, la certitude a des aspects sombres (« sinister ».) Elle a besoin d’autorité pour appuyer ses interprétations et contrôler les désaccords[8] »

Je souscris volontiers à votre dernière proposition à savoir : « La crise de 1968 est la crise d’un système qui n’a jamais eu lieu » Mais à condition de reconnaitre sa complexité. Il y a autant de manières de l’interpréter qu’il y a de façons 1/ de  concevoir la notion de crise et l’incertitude qui la caractérise ; 2/  de traiter de l’impossible auquel il  est fait référence ; 3/ de donner un  statut au théorique qui apparait au dernier moment, comme pour sauver une proposition prête à basculer dans le non-sens et enfin 4/  de façons d’inscrire cette proposition dans une histoire que l’on fait  remonter au XVIII siècle c’est-à-dire aux Lumières puisque tel est le cadre dans lequel la question est posée.

Une première manière de raisonner est de suivre la façon dont Mary Douglas définit la question soulevée par notre situation actuelle lorsqu’elle écrit :

« La certitude n’est ni une humeur, ni un sentiment, c’est une institution, telle est ma thèse (…). Si nous reconnaissons désormais la présence de plus d’incertitude ce sera à cause de choses qui seront survenues au niveau des fondements institutionnels de nos croyances.  Et c’est ce que nous devrions étudier[9]. »

La crise correspond à une mutation au niveau des institutions de la société (« des fondements institutionnels de nos croyances »), qui se manifeste par le « sentiment » de reconnaitre désormais plus d’incertitude.

Si cette mutation est vécue comme une crise c’est que la présence d’une certitude partagée est une composante essentielle de la constitution des sociétés.

La crise se manifeste donc par un sentiment de manque au niveau des fondements institutionnels de nos croyances.

Paradoxalement (ou logiquement) jusque-là, le caractère dogmatique des croyances partagées les protégeait de toute enquête excessivement indiscrète au niveau de leur fondement.

L’étude des fondements institutionnels a pu conduire à construire la notion de système de légitimité comme formalisation du noyau dogmatique sur lequel était fondée la vie sociale jusque-là.

Ainsi le système de légitimité n’apparait qu’au moment où il vient à manquer.

Il apparait alors comme impossible, même rétroactivement. Toutefois le manque qui a pris sa place nous rappelle que, pour être impossible, il n’en est pas moins nécessaire à la vie en société. C’est cette conjonction du nécessaire et de l’impossible qui définit la crise actuelle. La contradiction entre le nécessaire et l’impossible ne peut se résoudre que symboliquement. Telle est en effet la nature des réponses fournies par la notion de système de légitimité. Nous revenons ainsi tout près de notre point de départ et de l’évocation de l’œuvre de Lewis Carroll. Quant à la nature paradoxale des raisonnements ainsi tenus disons qu’ils conviennent à une période de crise, période essentiellement baroque, dont la devise pourrait être : « la vie est un songe ».

La nature théorique du critère invoqué en faveur ou en défaveur de ce genre de résolution semble bien renvoyer, dans l’histoire des sociétés occidentales, et tout particulièrement en France, au souvenir de Descartes. Un Descartes qui a consacré sa vie à chercher le moyen de fonder la certitude et qui, l’ayant trouvé, allait devenir une  des principales sources de  la tradition scientifique  de la modernité.

La crise du système de légitimité rationnel-légal conduit à une sorte de retour à l’origine : 1/ à accorder plus d’attention à la façon dont le Discours de la Méthode se présente comme « une sorte de fable », 2/ à revenir sur la façon dont les Méditations cartésiennes tentent de répondre  aux objections relatives au rêve où à la folie (voir le débat entre Foucault et Derrida à propos du statut de la folie et la présentation faite de ce débat par Pierre Macherey[10]), ou encore 3/ au recours à la garantie divine, question du religieux que Kant, parviendra  plus d’un siècle plus tard, armé de la science newtonienne, à cantonner dans les limites de la raison.

C’est à ce point qu’une autre interprétation de la crise devient possible : elle consiste à y voir la conséquence de la prétention des Lumières à vouloir fonder la légitimité sur la seule raison (scientifique). Tel est, peut-être, le sens de la multiplication et du succès d’approches qui se qualifient elles même d’antimodernes ; elles se présentent volontiers comme la revanche intellectuelle d’auteurs trop longtemps méprisés par une idéologie dominante issue des Lumières.

Mais pour récuser la légitimité du recours aux certitudes de la seule raison, les antimodernes n’en reconnaissent pas moins la nécessité sociale d’une telle certitude. Tout juste vont-ils la chercher du côté de la légitimité traditionnelle ou du côté de la légitimité charismatique.

Du côté d’une formulation rationnelle de la tradition nous avons déjà évoqué la façon dont Hayek avait fourni une argumentation de type traditionnel comestible pour une société dominée par l’économie. Toutefois nous avons évoqué le rôle que semblait jouer la référence à Luis de Molina et Johannes de Lugo, deux jésuites du XVIème siècle espagnol, dans sa Nobel lecture  intitulée de manière tout à fait appropriée : The Pretence of Knowledge. Ces références  inscrivent cette théorie dans l’ambiance baroque où vécut aussi un autre Jésuite : Balthazar Gracian.

 

Toute référence à la tradition suppose en effet une origine charismatique plus ou moins oubliée. C’est ainsi que les religions monothéistes se différencient volontiers par la part qu’elles accordent au sacré et aux sacrements. La profondeur de la crise actuelle réside dans le fait que si les dogmes fondés sur la foi peuvent désormais être tentés de rivaliser avec les dogmes issus de la raison, il reste que, pour refonder un système de légitimité bien formé, il leur faudrait produire un système de croyances communes suffisant et suffisamment structuré pour permettre de réguler concrètement les comportements humains. De ce point de vue, il n’est pas sûr que la situation actuelle des religions diffère suffisamment de ce qu’elle était au moment des guerres de religions.

Quant aux argument tirés du fait que la France fait exception dans le privilège qu’elle accorde à la raison sur les religions il n’est pas sans intérêt de remarquer que celles des sociétés occidentales qui accordent un statut explicite à la religion comme l’Amérique (ainsi que le remarquait Tocqueville et que le relève tous ceux qui veulent en tirer argument en faveur d’une telle position), ou le Royaume-Unis  par exemple, ne semblent pas échapper à l’histoire en trois temps qui les accompagne jusqu’à la situation de crise actuelle.

En conclusion peut être que l’on pourrait dire que la problématique propose de regarder le monde à travers des lunettes qui permettent de voir des structures qui tendent à échapper à notre regard ordinaire mais qui, pourtant, sont constitutives de notre culture.

 

[1] Tocqueville au pays du management, op. cit., p. 83.

[2] https://www.historians.org/about-aha-and-membership/aha-history-and-archives/presidential-addresses/thomas-c-cochran

[3] Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, T.2. Chapitre 2, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1986, p. 432-433

[4] Mary Douglas, « Dealing with uncertainty”, in Ethical perspectives 8 (2001) 3 p. 145.

[5] Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, T 1, partie 1, chapitre V, op. cit p 94.

[6] Le Prince bureaucrate, op. cit., p. 49.

[7] Ibid., p. 50.

[8] Mary Douglas, op.cit. p. 146

[9] Id. p. 145

[10] Cf. Pierre Macherey, Querelles cartésiennes, Presses du Septentrion, 2014.

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Ancien élève de l’ENS Lyon, agrégé et docteur en Philosophie, Thibaut Gress est professeur de Philosophie en Première Supérieure au lycée Blomet. Spécialiste de Descartes, il a publié Apprendre à philosopher avec Descartes (Ellipses), Descartes et la précarité du monde (CNRS-Editions), Descartes, admiration et sensibilité (PUF), Leçons sur les Méditations Métaphysiques (Ellipses) ainsi que le Dictionnaire Descartes (Ellipses). Il a également dirigé un collectif, Cheminer avec Descartes (Classiques Garnier). Il est par ailleurs l’auteur d’une étude de philosophie de l’art consacrée à la peinture renaissante italienne, L’œil et l’intelligible (Kimé), et a publié avec Paul Mirault une histoire des intelligences extraterrestres en philosophie, La philosophie au risque de l’intelligence extraterrestre (Vrin). Enfin, il a publié six volumes de balades philosophiques sur les traces des philosophes à Paris, Balades philosophiques (Ipagine).