Véronique Fabbri : L’Enfance de la ville. Essai sur Walter Benjamin

L’enfance de la ville, c’est le jeu que produit, dans l’espace urbain, la résurgence inopinée de figures matricielles : fragments de village, poussière des lieux, jeux de miroirs, tout ce à partir de quoi le nouveau prend corps et fait signe à ceux qui passent, inscrit en soi la forme du désir. C’est l’intermonde dont parle Kafka, figure du passage et de la métamorphose, paysage primitif qui ne cesse de reconfigurer le fond pulsionnel. C’est dans l’intermonde que la ville se fait familière aux étrangers, aux gens de passage, à ceux pour qui la précarité de la ville est l’image de leur propre précarité : « De ces villes restera ce qui les traverse, le vent » (Brecht).
La ville est le milieu où la technique se révèle un jeu héraclitéen avec la nature, où la préhistoire se noue à l’histoire. Destructions, constructions, chantiers, excavations ne cessent de produire des espaces de passages, interstices et seuils où le nouveau ne se distingue pas encore de l’ancien, voisine avec l’archaïque, intermonde.
C’est l’enfance qui saisit le mieux la vie de cet intermonde : placé entre un héritage qu’il ne sait pas comment recevoir et la difficulté à saisir ce qui se dessine, il opère un travail symbolique qui esquisse le visage de ce qui vient en tournant les yeux vers ce qui disparaît. La culture ne peut plus être pensée comme ce qui se transmet, pas davantage comme la construction d’une époque, mais plutôt comme la capacité d’accueillir ce qui arrive.

AUTEUR :
Véronique Fabbri enseigne la philosophie à l’école Nationale d’architecture de Paris-La Villette et en classes préparatoires. Directrice de programme au Collège International de philosophie de 2001 à 2007, elle a consacré plusieurs livres et articles à la danse et travaille plus généralement sur l’espace corporel.

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