Emmanuel Falque : Chemins de traverse

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« Il n’y  pas de philosophie à mes yeux qui ne soit en même temps vivante et incarnée » (Chemins de traverse, p. 195)


INTRODUCTION : L’acte de vivre et celui d’écrire

« Autant d’exception, autant de transformation » Hors phénomène

  1. Des chemins de traverse…

Dans ce recueil d’entretiens avec Antoine Bellier, Emmanuel Falque fait passer son lecteur par des « chemins de traverse », des voies alternatives qui permettent de porter un autre regard sur la vie, c’est-à-dire sur le vrai livre, « le Livre de l’expérience ». Ici, l’homme et l’œuvre sont liés en profondeur. Comme Montaigne, Emmanuel Falque se veut lui-même « la matière de son livre ». La vie et l’œuvre sont inséparables. Ces chemins de traverse sont des chemins d’aventure, des chemins de transformation au contact des « maîtres », des amis, de la communauté chrétienne du Chemin Neuf (à qui E. Falque et sa famille doivent beaucoup tant par la vie de prière, la vie fraternelle et la formation par les Exercices spirituels de saint Ignace). Car il n’y a pas de cheminement extérieur qui ne soit aussi une aventure intérieure. C’est aussi d’un passage de relais, dont il est question dans ce livre : des maîtres (Michel Henry, Jean-Luc Marion…) aux disciples, tout un enracinement spirituel s’y dessine. Chemins de traverse est une constellation de rencontres, d’expériences.

Prendre des « chemins de traverse » c’est prendre le parti de « ne pas lire les cartes routières », dit notre auteur, « ou de voir les itinéraires, en termes de cloisonnement », c’est embrasser le paysage alentour : « On tombe alors dans des impasses, ou on demeure dans l’ignorance de ce qui se passe ailleurs. Il en est ainsi du GPS aujourd’hui, en dépit de son évidente praticité et efficacité. Cet instrument nous faisant très exactement aller d’un point à un autre, on oublie tout le paysage alentour et des « chemins de traverse » que l’on aurait pu emprunter, quitte à nous perdre pour nous retrouver. » (p. 92).

 

  1. Pas de vie sans expérience

Le lecteur aura compris que dans ce recueil d’entretiens entre E. Falque et A. Bellier, le propos n’est pas de « raconter sa vie », mais bien plutôt d’en livrer le véritable témoignage qui porte toujours en lui-même une part d’humanité. « Il n’y a pas de vie sans expérience, et s’il n’y a pas d’écriture sans vie, encore faut-il faire des expériences, pour parler à partir et se laisser transformer par elles » (p. 19).  Ce sont autant d’essais, autant de tentatives de dire, de relire sa vie, de se plier publiquement aux exercices de saint Ignace de Loyola.

Ce qui étonne dans ce recueil c’est non seulement l’unité d’une trajectoire qui rend compte d’une force d’âme et d’une quête de vérité, mais encore c’est la force d’une parole courageuse, libre et juste qui ne cède jamais au narcissisme mais qui communique sa joie de vivre aux lecteurs.

Emmanuel Falque rappelle le rôle central que le Chemin Neuf a joué dans sa vie : ses années de vie communautaire, les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, ont été déterminantes dans la double aventure du Lien inter philosophie et théologie (LIPT), de l’International Network in Philosophy of Religion (INRP), et de sa charge de doyen à l’Institut Catholique de Paris. En ce sens, notre auteur aime à rappeler l’exemple de saint Bonaventure qui reçoit son chapeau de cardinal un torchon à la main, alors qu’il est en train de laver la vaisselle avec ses frères.

 

  1. La force de la parole

Des commencements à la conversion, en passant par les maîtres et les grandes décisions, la trajectoire dessinée par ces entretiens est celle d’un enracinement au sens weilien, c’est-à-dire « ce besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine ». Ce n’est pas volontaire. C’est bien plutôt de l’ordre d’un consentement profond à la vie qui refuse les compromis, les mensonges, les impasses. Et ce consentement dont l’homme est capable n’est lui-même possible qu’avec le secours de la grâce. Qui ose les chemins de traverse évite les voies sans issue, et ainsi l’enfermement dans l’imaginaire métaphysique.

Si la parole est bien une force, cette force qui nous fait naître à nous-mêmes, elle naît du silence profond, de l’écoute, de la contemplation. C’est donc aussi dans sa vie de prière, dans sa foi au Christ mort et ressuscité, qu’Emmanuel Falque puise sa force et sa joie de lire et d’écrire et d’enseigner. Le lecteur aura plaisir à se laisser entraîner sur ces chemins de traverse, et à découvrir le courage d’un homme qui forge sa pensée à même l’expérience, d’un philosophe qui « écrit avec son sang ». Il ne sépare pas sa vocation de philosophe de tout ce qui l’a nourrie : ses parents, sa femme, Sabine, ses enfants, ses amis et ses rencontres, ses lieux aimés aussi. Il entend la voie philosophique qu’il embrasse comme une « passion convertie en profession ».

De la première conversion d’Assise à la seconde conversion de Tigery, le philosophe rejoint les profondeurs de son être et l’ouverture à la lumière de la Vérité qu’est Dieu. Et la trajectoire spirituelle d’E. Falque trouvera dans le Chemin Neuf une étape essentielle : « le moment fondateur d’un tournant existentiel, dit-il, pour me mettre définitivement sous les auspices de la grâce » Mon offrande, confie E. Falque, résultait d’une longue méditation de l’offrande de Thérèse Couderc, fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame-du-Cénacle : « C’est là tout ce que j’ai fait : me livrer ; le bon Dieu a fait tout le reste. » (Lettre à sa supérieure générale datée du 13 février 1864). Emmanuel Falque, à l’instar de Thérèse Couderc, est ce penseur chrétien, au service de ses étudiants. Comme ses livres, son enseignement va en s’approfondissant : « Ces « chemins de traverse » sont ceux de mon existence comme de pensée. » (p. 195)

 

I.COMMENCEMENTS ET CONVERSION. LES MAÎTRES

« Je ne te lâcherai pas que tu ne m’aies béni. » Gn XXXII, 26.

1.1 L’ouverture du cœur et de l’esprit

Pour parler de son enfance et de son adolescence, Emmanuel Falque met au cœur de son discours le mot de « liberté ». La scolarité, les études, n’ont pas été sa priorité. Il n’était pas un élève scolaire. L’essentiel pour lui était ailleurs. Mais où notre auteur plaçait-il cet « essentiel » ? « Dans une vie croquée à pleines dents et en réalité totalement insouciante. Bref de l’énergie et de la générosité sans compter. » (p. 30). Cette ouverture du cœur et de l’esprit conduira notre auteur au point crucial : sa conversion dans la basilique Sainte-Claire devant le crucifix de Saint-Damien, lors d’un pèlerinage avec l’aumônerie de Versailles, un Vendredi Saint (celui du 4 avril 1980). Emmanuel Falque la décrit non pas comme « une simple métanoïa » qui fait que son existence aurait humainement changé, mais une radicale « métamorphose » en vertu de laquelle, dit-il, il fut « véritablement transformé par un autre, ou par celui qu’on appelle le Tout-Autre. » Dans cette relecture, Emmanuel Falque reconnaît que c’est toujours après que l’histoire sainte apparaît, selon une logique qui est celle de Dieu et non pas de l’homme.

Trois grands spirituels ont primé dans la vie de notre auteur : saint François, saint Bonaventure et Pascal. Mais lui-même reconnaît qu’il ne s’agit pas de l’unique modèle pour accéder à Dieu : « un modèle ne vaut pas mieux qu’un autre, dit-il, et que le drame est de juger l’un à partir de l’autre ».

 

1.2. Les rencontres déterminantes

Dans ses Chemins de traverse, une ligne se dessine, une cohérence, une unité. Dans une constellation de philosophes, Emmanuel Falque a été l’ami d’Aristote, de saint Thomas d’Aquin, de Descartes, mais il fut avant tout cet homme ouvert au dialogue, au partage, ce penseur généreux, plein de vie, d’énergie. Emmanuel Falque est cet homme du débat qui a aimé et s’est nourri des amitiés qu’il a vécues avec Olivier Liacre, Jean Greisch, Paul Gilbert, et Didier Franck.

Pour E. Falque, tout l’exercice de la philosophie réside cet art de penser et de parler, dans cette joie de rencontrer et d’accompagner. Pour lui, l’enseignement de la philosophie ne peut être dissocié de l’acte de philosopher. C’est bien l’éducation au sens étymologique du terme : « tirer hors de soi » (ex-ducere), et nourrir en même temps (educare). Dans cette trajectoire vivante et aimante, Marguerite Lena a joué un rôle essentiel pour Emmanuel Falque. Nulle plus qu’elle, reconnaît notre auteur, n’eut la connaissance, et aussi l’expérience de la succession des générations, sachant qu’éduquer aujourd’hui, c’est construire demain. L’éducation est une manière de vivre, une manière de penser, et une manière de croire en l’autre et en ses propres capacités. Marguerite Lena savait que le bon grain et l’ivraie poussent ensemble, et que les prémices de la fructification ne sont pas nécessairement données, ou visibles, dans le noyau caché de la germination.

 

1.3 Jean Greisch et Paul Gilbert : le maître et l’ami

Jean Greisch a été lui aussi un « maître » pour Emmanuel Falque, non pas au sens où il l’aurait suivi en tous points, mais en se découvrant « toujours plus proche de sa pensée dans le dialogue avec les autres disciplines à même de transformer la philosophie elle-même. C’est pour Emmanuel Falque cette rencontre déterminante qui l’a ouvert à tout un parcours intérieur : ce sont ses premières gammes en phénoménologie, devant des étudiants de philosophie et de théologie. Ce fut pour lui une expérience essentielle, par la nécessité de croiser les disciplines. Déjà, l’acte de « passer le Rubicon » était en train de naître. Et c’est au cours de ses premiers enseignements qu’E. Falque rencontre Paul Gilbert qu’il nomme « l’ami de toujours ». Ce qu’il aime en lui est cette pensée « qui n’est jamais clôturée, qui ne se laisse pas enfermer dans une seule discipline ou un seul champ de recherche » (p. 90).

 

1.4 Le lien filial avec Jean-Luc Marion : proximité et distance. Un combat amoureux ?

Jean-Luc Marion à qui Emmanuel Falque reconnaît « devoir beaucoup, voire tout », est celui avec qui notre auteur se reconnaît comme « philosophe sportif » !  « Ses meilleurs textes, nous confie-t-il, sont ceux qui vont de l’avant comme un coureur, et aussi un marathonien, qui ne lâchera pas sans avoir passé la ligne ». Si l’effort est profond, la récompense est suprême. Ce lien filial et fraternel avec J.-L. Marion est aussi une relation au silence :  il déchiffre chez lui ce qui s’y tient caché, et s’y révèle surtout dans ses écrits, qui sont aussi sa vie. Comme le reconnaît E. Falque : « Il n’y aura jamais dans notre travail, d’un côté la philosophie pratiquée en université et de l’autre la théologie étudiée de façon personnelle. » (p. 105). De même, avec Michel Henry, notre auteur mènera un dialogue serré qui ne s’arrêtera pas à la question de l’être incarné (« Y a-t-il une chair sans corps ? » dans Le combat amoureux) mais s’étendra jusqu’à Maine de Biran lui-même avec Spiritualisme et phénoménologie, Le cas Maine de Biran, répondant directement à Phénoménologie et philosophie du corps, Essai sur l’ontologie biranienne.

Emmanuel Falque reconnaît la rupture qu’a constitué l’écriture du Passeur de Gethsémani (en 1999) : l’enracinement dans la finitude et dans la mort, et le respect de l’horizon bouché de l’existence heideggérien, étaient loin de toute « phénoménologie de l’extraordinaire », surtout centrée sur l’événementialité. Au « phénomène saturé », notre auteur opposait déjà « le phénomène limité » qu’il conceptualisera plus tard, et pour la première fois, dans Passer le Rubicon (2013). Avec Métamorphose de la finitude, en 2014, E. Falque soulève la question du statut du « drame de l’humanisme athée ». Et ce livre fait écho à la Nouvelle lettre sur l’apologétique (2025) qui oriente différemment le débat.

En 2011, Emmanuel Falque questionne le statut du corps et de l’eucharistie, « la fidélité de la chair, écrit-il, ne sachant se contenter de la seule fidélité du serment ». La descente dans l’abîme marque dans ce livre un tournant, avec Nietzsche comme référence majeure, plutôt que Heidegger. Mais Emmanuel Falque confirmera son envol avec ses ouvrages de pure philosophie : Le Combat amoureux se défait des maîtres après les avoir traversés. Notre auteur y trace sa propre voie. Hors phénomène (2021) ou encore Ethique du corps épandu (2018) sont des ouvrages importants qui dessinent pour l’un, une réflexion autour du trauma, et pour l’autre, un questionnement sur les soins palliatifs.

 

1.5 Michel Henry et Didier Franck : le corps en question

Dans l’œuvre d’E. Falque, le corps est au cœur de ses réflexions. Michel Henry a été un philosophe déterminant qui lui a permis de retourner vers le « corps » (Körper) contre l’embardée de la « chair » (Leib). E. Falque revient à Tertullien qui revendique le « corps » contre la « chair », à savoir que le Christ eut d’abord un corps comme nous. Il fallait donc que la véritable incarnation du « Dieu fait homme » n’ait rien à voir avec la thèse du Christos angelos (« Christ ange » réduit simplement à l’apparence ou au vécu du corps, niant sa matérialité et celle du monde). Toute la théologie catholique va dans le sens d’une véritable assomption corporelle du Christ dans son incarnation.

Dans la recherche d’E. Falque, l’amitié avec Didier Franck a marqué un tournant : si Jean-Luc Marion exigeait d’opérer des déplacements à partir de Dieu même, Didier Franck part de l’homme comme horizon possible et indépassable. Et c’est précisément ce retour à « l’homme tout court » qu’exige la lecture de Didier Franck, non pas « contre » Dieu mais « sans » Dieu. Un athéisme non pas virulent, mais cohérent, attaché à une logique de l’homme indépendamment de Dieu.

Didier Franck « vit du pathos de la distance », nous dit E. Falque (p. 122), au sens nietzschéen du terme, c’est-à-dire qu’il n’est pas réactif, mais fait œuvre : « Didier Franck est ce philosophie que l’on aime à côtoyer, tant il nous renvoie à notre humanité ». Dans Nietzsche et l’ombre de Dieu (1998), « l’éternel retour » devient une alternative crédible à la « résurrection des corps ». Bien-sûr, ici, il ne s’agit pas de sortir de la phénoménologie, mais d’interroger les « limites » ou les « confins » de la phénoménalité : F. Nietzsche peut alors servir de contre-point à Heidegger afin d’envisager autrement la phénoménologie. « Parler non seulement aux âmes qui croient, mais dire quelque chose qui compte aux esprits qui ne croient pas. ».

Tel est bien le leitmotiv de la Lettre sur l’apologétique de Maurice Blondel (1896), qu’E. Falque reprend dans Nouvelle lettre sur l’apologétique. Et Didier Franck a été un maillon fondamental dans cet impératif d’une « altérité transformatrice ». E. Falque trace le sillon inauguré par Michel de Certeau, lui qui acceptait toujours de discuter conceptuellement avec l’étranger qui ne pense pas comme lui, ou qui se laisse changer dans une vraie transformation de soi par autrui, sans jamais renoncer à cette foi qui le tenaillait. « Il faut du temps pour que les idées et d’autres attitudes, fassent leur chemin », nous confie Emmanuel Falque.

 

1.6. La lecture déterminante de J.-L. Chrétien et de J.-Y. Lacoste. Un horizon commun

Enfin, deux autres rencontres majeures structurent la traversée d’E. Falque : Jean-Louis Chrétien et Jean-Yves Lacoste. Ce que notre auteur retient du premier est la lutte avec l’ange : « La vraie prière est une lutte avec Dieu où l’on triomphe par le triomphe de Dieu. » (Discours édifiants de Kierkegaard, 1844). Jean-Louis Chrétien tout entier consacré à l’acte de philosopher, a toujours refusé les mondanités. Il a fait le choix d’une vie solitaire. E. Falque rend hommage à ce grand phénoménologue et voit en lui un vrai philosophe. « C’est sous la lumière et la force imposantes de cette œuvre que l’on saisit combien la vraie vie n’est pas le pacifié des êtres séparés, à l’instar des monades seulement liées, mais le point d’appui sur l’autre sans lequel on ne saurait exister, à l’image du contrefort d’une cathédrale. »  (p.127). Cette vérité, Emmanuel Falque la retrouve avec J.-Y. Lacoste. Expérience et absolu (1994) a été une lecture déterminante : la liturgie n’y est plus entendue dans un sens d’abord cultuel, mais aussi expérientiel, celui de la rencontre de l’homme et de Dieu (coram Deo : devant Dieu). La beauté n’est pas de surface ; elle est directement reliée à l’essentiel : le Christ ressuscité et donné à manger. De Jean-Yves Lacoste, notre auteur a appris à s’en tenir à l’horizon de la finitude en tant qu’homme, au monde clos de l’existence : l’être dans le monde est premier, et la liturgie est seconde. L’ordinaire vient avant.

Mais c’est surtout Le monde et l’absence d’œuvre (2000) qui marque E. Falque : la lecture que J.-Y. Lacoste fait de l’œuvre d’Henri de Lubac, lui donne l’impulsion de sa Nouvelle lettre sur l’apologétique. L’aspiration au surnaturel n’est inscrite en l’homme que par Dieu : il n’y a donc pas de contradiction entre l’horizon de la finitude purement humain et la délivrance de l’infini offerte en réalité par la seule révélation dans sa pure gratuité. Il y a un horizon commun à retrouver aujourd’hui entre le croyant et l’incroyant : il s’agit d’une nouvelle situation, plus difficile peut-être en ce qu’elle ne nomme plus directement le « Dieu des chrétiens », fût-ce pour le rejeter, et qui impose une autre attitude. Ce n’est plus l’ancienne apologétique contre les gnostiques et les hérétiques, mais bien une nouvelle apologétique, ou « défense et illustration de la foi », déjà commencée par M. Blondel. Elle est tournée vers les besoins de notre monde. Une telle apologétique, remarque E. Falque, aura besoin d’une grammaire commune avec ceux qui voient les choses différemment, et qui ne partagent pas nos affirmations.

 

  1. L’ENRACINEMENT SPIRITUEL ET LES GRANDES DÉCISIONS

« Ce n’est pas le résultat qui compte, mais la route pour y parvenir ».

 

  1. 1 Une herméneutique catholique du corps et de la voix : une mystique de l’incorporation

Se laisser humblement transformer par l’un et par l’autre dans l’accueil des bruits du monde, entrer dans « le combat amoureux », oser les virages, c’est tout l’enjeu de ces chemins de traverse empruntés par E. Falque. Et dans Passer le Rubicon, ce qu’il nomme « la phénoménalité du texte », prend acte de ce passage du tropologique à l’allégorique, ou de l’herméneutique à la phénoménologie. Au fond, ce n’est pas nous qui vivons le drame de la Bible, mais bien plutôt lui qui nous vit. En ce sens l’homme est « incorporé » à la Bible comme il est « incorporé » à l’eucharistie. Alors pour E. Falque, parler d’une herméneutique catholique du corps et de la voix, parce qu’il n’y a pas de voix sans corps contrairement à l’autonomie du texte dans l’herméneutique protestante, c’est aussi lier définitivement la liturgie de la parole (voix) à la liturgie eucharistique (corps). Il y a là une mystique de l’incorporation plutôt que de l’assimilation.

L’accent anthropocentrique des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola a profondément marqué E. Falque. Et il n’est pas sans lien avec son enracinement théocentrique, et même christocentrique, dans la contemplation des scènes d’Evangile, par l’imagination, y compris par les sens. Emmanuel Falque rappelle ainsi combien le père Laurent Fabre a joué un rôle déterminant dans son parcours. Emmanuel Falque insiste sur cette réalité du passage par l’homme, sur ce départ anthropocentrique, pour aller à Dieu, au cœur de la conversion en Christ : cela inspire tout le mouvement de son œuvre. De l’homme tout court à sa transformation par la résurrection dans le Christ dans Métamorphose de la finitude. Le lecteur comprend ainsi que ne sont donc plus seulement l’acte de vivre et celui d’écrire qui doivent être liés, mais aussi la spiritualité et l’humanité selon une pratique de l’ascèse ou d’exercices spirituels qui est là pour nous faire ressentir une expérience intérieure, toujours retranscrite à l’extérieur.

On aura donc compris que pour E. Falque, il n’y a pas seulement les auteurs et les écrivains qui font œuvre, mais toute vie est une œuvre, comme manifestation et expression de soi à qui sait l’éprouver et l’exprimer avec authenticité. Pour notre auteur donc, tout est affaire d’unité intérieure, dans la tenue ensemble de l’homme et de Dieu comme le plus haut de l’intime et du transcendant, pour que se formule la thèse d’un nouveau rapport entre les disciplines au-dehors, ce qu’E. Falque appelle le « tuilage » et la conversion de la philosophie par la théologie.

Encore faut-il en traverser les phases et les étapes… celles-là mêmes où Dieu nous guide sur le chemin de cette existence. Et c’est là peut-être le véritable sens de l’obéissance comme acte d’écouter. Car l’obéissance n’est pas la soumission, mais l’écoute active et attentive de ce qui nous précède. La vie contemplative est au cœur de la vie d’Emmanuel Falque et de son rapprochement avec les Fraternités monastiques de Jérusalem. C’est dans cet Institut religieux qu’E. Falque nourrira sa foi et sa réflexion à la beauté de la liturgie.

 

2.2 Le Triduum philosophique et le « grand Samedi saint »

Dans le Triduum philosophique E. Falque analyse le Jeudi saint avec Les Noces de l’Agneau. Ce livre part d’une question, qui apparaît bien encore aujourd’hui comme une aberration : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?  (Jn 6, 52) E. Falque interroge le sacrifice eucharistique en philosophe (puissance du corps, part d’animalité en l’Homme, éros à partager), et la théologie le dévoile (transsubstantiation, Agneau immolé, figures de l’ « agapê »). Ce livre fait suite au Passeur de Gethsémani où E. Falque revient sur le mystère du Vendredi saint. Traversant ainsi de bout en bout – en guise de Passeur – le détroit de notre propre finitude, le Christ, Fis du Dieu vivant, en remet la charge aux mains du Père, quand s’ouvre en lui la blessure charnelle de l’homme vulnérable. C’est dans Métamorphose de la finitude que le lecteur trouvera une réflexion sur le Dimanche de Pâques. Ce livre part d’un constat philosophique : nul n’est au monde s’il naît au monde. Le dogme de la résurrection des corps restera en effet un mot vide tant qu’on ne le rapportera pas philosophiquement à un mode de l’expérience : la naissance. Nicodème, déjà, en avait interrogé le sens : « Comment un homme peut-il une seconde fois entrer dans le ventre de sa mère et naître ? » (Jn 3, 4). Confrontée à la philosophie contemporaine (Husserl, Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty, Deleuze… ), une phénoménologie de la naissance corporelle [d’« en bas »] fait ici office de paradigme à une théologie de la renaissance spirituelle et charnelle [d’« en haut »]. Car la « Résurrection change tout » en christianisme – monde et temps bien sûr (finitude), mais aussi notre propre corps transformé dans la figure du Christ transfiguré, nous rappelle E. Falque.

C’est avec La Chair de Dieu (2023) que notre auteur analyse le Samedi saint : le Christ vient nous rejoindre en ce jour du « grand Samedi saint » jusque dans nos traumas, rejoignant et habitant ces paradigmes de ce qu’E. Falque appelle le « hors phénomène » (maladie, séparation, mort d’un enfant, catastrophe naturelle, pandémie) et pas seulement en vue de la rédemption de la rédemption de nos péchés. Dans ce livre, E. Falque nous éclaire sur une distinction majeure : « C’est  pour n’avoir pas distingué le trauma de la faute, ou encore le Samedi saint et le Jugement dernier, que le christianisme ne sait pas, ou plus, que dire théologiquement des situations qu’on ne saurait aujourd’hui attribuer au seul péché de l’homme, la maladie par exemple. » E. Falque nous rappelle ainsi que le Shéol en hébreu désigne le fond de notre existence, notre cri le plus profond, et non pas le lieu de la perdition. Les enfers ne sont pas l’enfer (acte de notre propre enfermement sur une finitude). Les enfers désignent la dimension humaine mais vulnérable de notre existence que Dieu vient rejoindre au jour du Samedi saint.

 

2.3 Une « rupture instauratrice ». Philosopher avant tout et comment la théologie reconduit à la philosophie

Pour E. Falque, il ne s’agit pas de nier ou d’accuser le passé, mais toujours de prendre un nouveau départ. Le départ de la communauté du Chemin Neuf s’inscrit dans cette nouvelle orientation. C’est une sorte de « métamorphose » confie E. Falque (p. 157). « On peut et on a le droit de changer avec Dieu même. » (p. 163). Pour notre auteur, il ne s’agit donc pas de renier le passé, mais de reconnaître qu’il nous conduit aussi en des voies insoupçonnées : « Ainsi se prennent les grandes décisions intellectuelles, d’abord à partir de la vie même. Ainsi se mesurent les tournants d’un « chemin de traverse » qui n’a rien d’un parcours rectiligne, mais qui fait voir qu’on n’est jamais seul, y compris dans l’acte de penser. » (p. 163).

Et sur ces chemins de traverse, la philosophie est la sœur, l’amie, la compagne de toujours. « Philosopher avant tout » est une déclaration de principe qu’E. Falque énonce dans Passer le Rubicon. Le « choc en retour de la théologie sur la philosophie » en constitue le leitmotiv. C’est en philosophe qu’E. Falque pense, écrit, enseigne. Son unique point de départ est « l’homme tout court », la finitude : il ne doit rien présupposer de la transcendance parce qu’il se tient d’abord dans la pure immanence. E. Falque n’aura de cesse de distinguer le « cheminement heuristique » de « l’exposé didactique ». Le philosophe demeure dans cette voie heuristique, voie de la recherche, et non dans celle de l’exposition du donné de la révélation : pour lui, ce qui est posé au départ ne l’est pas nécessairement à la fin. Rien n’est présupposé, puisqu’il s’agit premièrement de partir de l’homme et rien que de l’homme. En ce sens le lecteur que les premières parties de chaque volet du Triduum philosophique sont d’abord philosophiques et uniquement philosophiques.

Toute la difficulté dans le travail d’E. Falque est que la philosophie est parfois enchâssée dans une visée théologique. Plus on théologise et mieux on philosophe, nous rappelle E. Falque. Tout le mérite de la phénoménologie française est de traiter de Dieu et de réintégrer la question de l’absolu au cœur de la philosophie contemporaine. Se demander si Dieu peut véritablement entrer en phénoménologie c’est s’interroger sur les frontières et soulever, dans une option critique, la question des limites de la pensée humaine. Et en ce sens, E. Falque rejoint ce que Dominique Janicaud rappelle dans Le tournant théologique de la phénoménologie française (1991) : se tenir « dans les limites », et « à la limite ». Ce n’est pas de passer à Dieu que rejette la phénoménologie athée, mais de faire comme si la chose allait de soi, et comme si l’absolu était immédiatement donné. Repartir de l’immanence est pour E. Falque le nécessaire point de départ en chacun de nous comme en autrui.

Alors qu’en est-il de sa décision de passer le Rubicon ? En quoi consiste-t-elle au juste pour E. Falque ? Il s’agit pour lui d’aborder ouvertement la rive de la théologie pour revenir ensuite vers la rive de la philosophie. Le « choc en retour de la théologie sur la philosophie » ne dit pas qu’il faut nécessairement passer par la théologie pour déployer une philosophie. Au contraire, pour E. Falque, il signale seulement que les phénoménologues seraient bien avisés de ne pas se contenter de « théologiser la phénoménologie » en faisant mine pourtant de ne pas le faire, par les concepts de révélation, de don, de parole, de liturgie… Ils devraient plutôt « phénoménologiser à partir de la théologie ». Il ne s’agit donc plus d’aborder la théologie avec les moyens de la phénoménologie, mais de reconnaître qu’il y a des ressources dans la théologie elle-même, pour transformer la phénoménologie. On voit ainsi combien l’incarnation théologique, celle du Christ assumant le « corps », modifie et transforme l’incarnation philosophique : parler de « chair » ou de « corps » à propos de l’homme. Il importe donc de restaurer le dialogue entre les religions, entre croyants et non croyants, à partir de ce que nous partageons de commun : la lumière naturelle de la raison à laquelle tout homme peut recourir indépendamment de toute révélation. Il en va de même pour notre finitude. Nous partageons aujourd’hui l’angoisse de la mort plutôt que la certitude du salut. C’est sur ce socle commun qu’il faut s’appuyer. Il s’agit donc de relever le défi de notre monde et ses questionnements en vertu d’une philosophie et d’une théologie « pensantes ».

La seconde décision n’est pas uniquement de « passer le Rubicon » de la philosophie à la théologie dans un « aller et retour » et un « choc en retour », mais d’aller de la bienveillance à la performance. Comment E. Falque entend-il ce passage ? Que veut-il nous dire par la « bienveillance » ? Dans le catholicisme français, cette notion consiste à accueillir les formes étrangères et aussi athées de la culture, en y voyant des formes d’ouverture d’esprit pour soi, mais jamais de transformation de soi par l’autre. Or, à rebours cette notion de « bienveillance », E ? Falque développe la notion de « performance » qui exige que les esprits qui ne croient pas comptent pour nous, et qu’ils puissent ainsi nous transformer : non pas pour nous faire perdre la foi, mais pour nous faire comprendre que d’être « sans Dieu » (non-théisme) n’est pas nécessairement être « contre Dieu » (athéisme).

Emmanuel Falque a été et reste ce philosophe défenseur d’une apologétique de la compréhension et de la signification, et non pas celui d’une apologétique de l’imposition et de la conviction.

 

2.4 D’abord vivre, et après philosopher. Exister « en chair et en os »

Ni le réalisme qu’il soit « ontologique », ou « phénoménologique », ni l’herméneutique du texte, ne peuvent satisfaire Emmanuel Falque. Le sujet est pour lui « hors de soi » (hors je) et « hors du monde » (hors-jeu) parce que le sujet pèse sur lui-même sans pouvoir avoir davantage accès à lui-même, dans les expériences limites (maladie, deuil…) Sortir des frontières, des limites comme des barrières, c’est là tout l’enjeu d’Hors phénomène, ouvrage inattendu dans le parcours d’E. Falque. Ce sont des cas d’événements sans cause, ni faute, ni péché (hors phénomène), contrairement à la violence du génocide (anti-phénomène). « Ce n’est pas du « contre-sens », précise notre auteur, mais du « hors sens », cependant toujours à partir du sens et de l’apparition. Il ne s’agit pas de quitter la phénoménologie, mais de lui permettre d’atteindre les « confins de la phénoménalité », en des limites qu’elle n’a pas encore touchées. « Le philosophe a son ombre portée qui n’est pas simple absence de fait de la future lumière » (M. Merleau-Ponty, Signes, éd. Gallimard, 1960, p. 225). Le chemin va en se radicalisant et en s’incarnant, dans l’écriture, mais aussi dans le pur et simple acte d’exister.

Pour E. Falque, exister « en chair et en os » n’est pas uniquement être là « en personne » (Husserl), mais aussi avec des chairs et des os qui attendent des aliments et des nutriments venus de l’extérieur pour survivre (Marx). Si le concept de « hors phénomène » est né d’épreuves douloureuses qu’E. Falque a endurées, c’est aussi un stage en psychiatrie en Touraine, et un séjour comme assistant dans un centre pour handicapés mentaux profonds en Belgique, qui en ont forgé la conviction en lui : « Il m’est apparu avec évidence qu’il n’y a pas que le corps qui peut être épandu dans les soins palliatifs, mais aussi la pensée elle-même. Il peut arriver qu’une pensée, ou le rapport à un événement, devienne si obsessionnel ou de l’ordre d’une telle sidération, qu’elle me détruit de l’intérieur et à l’intérieur. Ainsi, en va-t-il « d’une maladie, d’une séparation, de la mort d’un enfant, d’une catastrophe naturelle ou d’une pandémie », c’est-à-dire des cinq paradigmes du hors phénomène. » (p. 196). Le lecteur peut ainsi comprendre en quoi la pensée devient « épandue » en cela qu’elle m’envahit totalement au point de m’annihiler moi-même. Là où le chaos était encore une « ouverture » en s’appuyant sur l’interprétation heideggérienne d’Hésiode dans Les Noces de l’Agneau, il devient pour E. Falque du « plein » à l’appui de sa lecture nietzschéenne d’Anaximandre dans Hors phénomène : l’hyper-transformation purement humaine dans Hors phénomène n’est pas sans lien avec la métamorphose divine dans l’acte de résurrection dans Métamorphose de la finitude. « Pas de retour en arrière possible en matière de hors phénomène, affirme E. Falque, mais seulement la création de nouveaux possibles dans l’enfantement de la Vie en soi qui ne cesse pourtant de continuer, y compris selon la vie biologique dans la survie. » (p. 197). E. Falque reviendra sur cette question dans Ethique du corps épandu (2018), le livre qu’il co-écrit avec son épouse, Sabine Fos-Falque.

    En parlant du « corps épandu » et du « hors phénomène », E. Falque parle de la même expérience : celle d’être totalement désapproprié de soi. Dans les deux cas, le subjectif devient purement objectif. « C’est cette résistance de moi à moi, dit E. Falque, qui me constitue en priorité dans ce type de situations existentielles où je suis comme « radicalisé », ramené à la racine du « sans vie ». Le cas Maine de Biran (2024) fait face à Phénoménologie et philosophie du corps. Essai sur l’ontologie biranienne que Michel Henry publie en 1965. Pour E. Falque, il ne s’agit pas s’opposer, mais de relater deux lectures différentes de l’expérience, l’une centrée sur l’auto-affection (celle de Michel Henry), et l’autre sur le hors phénomène ou la désappropriation (celle d’Emmanuel Falque). Notre auteur considère le « corps épandu » comme cette part d’animalité en notre corps, une expérience de désappropriation radicale de soi. Ce qui rend « humain » notre corps est le regard ou la visée de l’autre : « C’est seulement lorsque le corps de l’autre est visé comme « chair » (Leib), dit E. Falque, et non uniquement comme « corps » (Körper), qu’il s’humanise. Entre les deux, comme une zone frontalière, se tient le « corps épandu » à la fois charnel et biologique, dont la matérialité ne sera jamais dépassée, mais reconnue comme pouvant être différemment habitée. » (p. 193).

 

CONCLUSION : Transmettre

« Seules ont de la valeur les pensées venues en marchant. » Nietzsche, Crépuscule des idoles, § 34.

Un penseur libre

    Au fond, c’est ici un livre très nietzschéen que le lecteur découvrira : l’itinéraire d’un homme qui aime la vie et qui ne cesse de poser des actes de foi, l’itinéraire d’un penseur libre qui ose vivre pleinement, qui se risque à épouser cette vie jusque dans ses contradictions, les « chemins de traverse » d’un voyageur qui se risque en haute mer au point de déranger et de se heurter aux certitudes de son temps, pour mieux les déconstruire.

  1. Ecrire n’est pas du « tout fait » mais du « se faisant »

Emmanuel Falque est cet écrivain qui risque la tension et la solitude : un homme du dialogue, de la rencontre, de la fraternité, mais aussi un homme du retrait (dans sa « Hütte » de Granges-d’Ans, en Dordogne) : « savoir demeurer dans un lieu, et habiter la terre. Tel est ce à quoi appelle l’exercice de l’écriture comme aussi toute méditation spirituelle. » (p. 203). Si celui qui écrit se retrouve dans la solitude, il se confronte aussi à lui-même, il s’affronte lui-même : « Il y a toujours de la souffrance dans l’acte de création, nous rappelle E. Falque. Ne pas se dérober est une exigence difficile à assumer, mais dont on sait que le fruit sera donné si tant est qu’on accepte de s’y plier. » C’est en faisant qu’on découvre ce qu’on va faire : l’artiste ne pense pas à l’avance ce qu’il va faire.

« Il faut de la liberté pour écrire » (p. 204). Et cette liberté, E. Falque la revendique aussi pour vivre : « Il faut du désordre et du chaos pour créer. « Les véritables pensées sont toujours extraites d’un magma intérieur, de sorte que c’est de haute lutte qu’elles viennent à jaillir et progressivement s’ordonner ».

 

  1. De la parole à la pensée

Pour E. Falque, la parole elle-même n’est pas que pur langage ; elle est indissociable relation avec autrui. Elle est le lieu de la création. « En parlant ou en enseignant, j’accède à moi-même, je me connais moi-même » (p. 205). E. Falque envisage ainsi ses cours comme de véritables « ateliers » où l’œuvre prend corps et se fomente dans le tourbillon d’une pensée qui se cherche, et ne se découvre elle-même qu’au creuset de la relation avec l’autre ou avec l’auditoire. « Un cours, nous dit E. Falque, est à la fois un laboratoire d’expérimentation et un lieu de création » (p. 206). On ne « fait » pas cours, mais c’est bien le cours qui « nous fait » : c’est là, dans cette parole partagée entre étudiants et enseignant que se joue ce qu’E. Falque nomme « l’imbrication du « créant » et du « créé » par quoi une œuvre peut naître, ou à tout le moins demeure « grosse » de ce que plus tard elle pourra engendrer. » (p. 206).

 

  1. Joie et générosité de l’acte de penser

En laissant le champ à d’autres, on mesure la fécondité de ce qu’on semé. La parole se multiplie quand elle se partage. E. Falque insiste sur la réciprocité féconde entre les étudiants et l’enseignant : « Lorsque le professeur se découvre lui-même en enseignant, l’étudiant accède aussi à sa propre réflexion en écoutant. Car ce n’est pas seulement « ce que dit » le professeur qui compte (quid), mais « celui à qui il le dit » (alicui) (p. 207). Le véritable destinataire d’un cours est moins « ce qu’on dit », que « celui à qui on le dit », celui qui entend de ses oreilles de chair celui qui parle, bien loin de tous les cours « télé-visés » ou « distancés ». Dans l’acte d’enseigner c’est l’être tout entier qui est engagé, toute son énergie, toute sa chair. Et pour notre auteur tout l’enjeu de la transmission est l’éducation : tirer l’autre hors de lui-même (ex-ducere) pour qu’il en vienne à marcher tout seul.

 

  1. Le combat amoureux : dialogue avec l’altérité

 Emmanuel Falque parle volontiers de combat amoureux avec les auteurs, et revendique même une sorte de « lutte » dans la pensée : l’expérience d’un rapport à l’autre qui n’est pas d’un pacifisme isolé, ou d’une relation à autrui idéalisée, mais l’épreuve d’une lutte où l’on se tient en appui sur l’autre, comme dans la lutte de Jacob avec l’ange (Genèse) : « Je ne te lâcherai pas que tu ne m’aies béni. » (Gn 32, 26). Et cette lutte qu’E. Falque a éprouvée durant sa fonction de doyen de l’ICP, « non pas une guerre, dit-il, en écrasant autrui, ni une chute sur soi, en refusant le combat, mais une façon de s’arc-bouter l’un sur l’autre avec autrui pour tenir ensemble dans un équilibre, ou un face-à-face, dont nul ne saurait se retirer. » (p. 188). Pour E. Falque, « il importe d’être et de rester soi-même dans l’institution. C’est la meilleure manière de la porter et de la faire fructifier. »

 

  1. La cohérence d’un parcours : « écrire pour ne pas mourir »

« C’est seulement après coup, nous dit E. Falque, lorsqu’on regarde en arrière, que l’on découvre la cohérence d’un parcours que l’on n’a pas nécessairement, ni volontairement, initié. Ainsi en va-t-il de tout un chacun. Toutes les vies sont riches de voies uniques et insoupçonnées. Il suffit d’y aller voir, et être capable de s’en étonner. » (p. 223). Du LIPT à l’INRP, un lien s’opère : il s’agit de créer un réseau entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, avec la conviction commune que l’usage du mot « Dieu », lorsqu’il s’agit du Dieu des chrétiens, est menacé dans nos sociétés sécularisées. La « philosophie de la religion » s’étend du seul rapport entre philosophie et théologie à d’autres disciplines, et devient le lieu d’une recherche commune. Si l’on peut lire les Pères et les médiévaux indépendamment de toute conviction ou croyance, on ne doit pas faire comme si les médiévaux eux-mêmes n’avaient pas toujours pensé, lu et écrit, seulement dans et par la lumière de la foi. L’exigence est là pour tous de revenir à l’expérience originelle qui a fécondé un texte.

 

Le souffle est ce qui nous fait exister. Ecrire comme on respire :  pour ne pas étouffer. Sans possibilité, l’homme ne peut pas respirer. La vie passe ainsi par nous. Il se fait de l’œuvre en nous plutôt que nous-même ne faisons œuvre : « ce qui a été fait nous dépasse » (p. 139). Telle est l’œuvre de la vie en Emmanuel Falque, plutôt que sa propre vie : il participe à ce grand flux de la vie et le laisse couleur jusque dans ses veines : « C’est dans cette atmosphère sacrée qu’il faut vivre… Face à tout accomplissement essentiel, nous n’avons pas d’autre attitude possible que celle de la grossesse. », disait Nietzsche à la fin d’Aurore.

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